Sukkwan island - David Vann ***

Hélène Choco m'avait prévenue et paraissait très intéressée par mon futur avis sur Sukkwan Island. Et oui, qui ne connaît pas encore ce fameux prix Médicis étranger 2010 et premier roman ? QUI ? (personne dans l'assistance ne relève, de peur de se faire enguirlander)... et bien, moi, avant de le lire (hihi..., je vous sauve, hein ?).
Sukkwan Island ou l'histoire bien glauque d'un père Jim qui décide de passer une année sabbatique à la Robinson Crusoé, en compagnie de son fils Roy, recherchant l'amour de ce dernier, qu'il pense perdu en raison du divorce houleux avec la mère de l'adolescent. Bien sûr, rien ne va se passer comme prévu et tous deux vont sombrer (et nous avec) dans de profonds abîmes.
Jim, alias James Edwin Fenn, est un dentiste plutôt loser dans ses initiatives : premier mariage avec Elizabeth -deux enfants dont Roy- union ratée en raison d'infidélités non assumées, deuxième mariage - avec Rhoda- du même acabit  mais sans enfant cette fois-ci, des investissements dans différentes entreprises assez foireux dans l'ensemble, le genre d'homme à transformer l'or en plomb. Très instable (c'est le moins qu'on puisse dire), il décide d'acheter une cabane sur une île au sud de l'Alaska et d'y séjourner une année complète avec son fiston, qui n'a rien demandé à personne (très intégré en Californie où il vit avec sa mère et sa sœur Stacy) mais qui a fait le choix de suivre son père (certainement pour ne pas le laisser seul). Très vite, Roy se rend compte de la haute toxicité de son père, malade la nuit (j'hésite entre maniaco-dépressif ou dédoublement de la personnalité), incapable de prévoir et d'envisager le quotidien sur une île privée de tout et accessible uniquement en hydroglisseur ou en hélicoptère, où la première âme humaine se situe à 30 kilomètres de là. Bref un cauchemar et une longue descente aux enfers pour eux deux, très vite confirmés. 

Indéniablement, le succès de ce mi-roman mi-thriller s'explique par ces quatre qualités essentielles :
 1) une intrigue bien menée malgré des longueurs liées à de nombreuses répétitions inutiles (sauf pour un lectorat qui oublierait facilement les répliques données).
 2) une construction intelligente : le roman se scinde en deux parties. Dans la première, la narration se porte uniquement sur Roy (Jim étant désigné comme le père) ; la seconde partie décrit uniquement Jim, Roy étant plus distant quoique présent à sa façon. Cette forme narrative permet un éclairage intéressant de chaque protagoniste.
 3) un paysage aussi bien décrit que menaçant, se liant aux mouvements de l'histoire, en l'intégrant complètement.
 4) Deux caractères bien affirmés, bien perçus marquant l'approche d'événements inéluctables et une inversion originale des rôles (David Vann s'amusant à perturber le cycle naturel : Roy, pourtant ado de 13 ans en devenir, se montre plus mature, plus responsable, plus zélé que son quarantenaire de père, véritable queutard en puissance et d'une lâcheté sans nom).

Néanmoins, je ne dois pas nier le fait d'avoir été gênée aux entournures. Plusieurs réflexions se sont succédées au cours de cette lecture :
  1) Ce livre est dédié au père de David Vann, mort à 40 ans (lorsque le petit David en avait 14) et de prénoms James Edwin ! Même si un écrivain reste libre dans la conception de sa fiction, l'image paternelle décrite me semble si catastrophique, qu'il serait surprenant qu'elle ne fût pas vécue. Dans le genre, je pratique une psychothérapie en écrivant, on n'est pas loin...du malaise.
   
  2) Ce roman n'est pas un chef d’œuvre pour plusieurs raisons : le style assez lourdingue, trop de répétitions langagières inutiles, des invraisemblances multiples (comment Katherine, connaissant son manipulateur d'ex-mari et le peu de crédit à porter à ses paroles, put-elle lui confier leur fils, sans mesurer les risques ?(en l'occurence très gros, ici))

 3) Comment ne pas comparer avec le magnifique couple de La route de Cormac McCarthy, où à conditions aussi extrêmes, on reste scotché par l'amour et l'envie de vivre entre eux ? Ici, point d'amour, juste un égocentrisme paternel, aucun personnage sublime, tout demeure sombre et tendu, aucune lumière : un point pour Cormac !

Conclusion : à vous de voir ! (oui, je sais, c'est facile mais je ne prendrai pas le risque de vous empêcher de lire cette œuvre).

 
Traduction de Laura Derajinski
Éditions Gallmeister


à ma maison (cadeau de mon amie I. que je remercie)

28 commentaires:

  1. Les psychothérapies par l'écriture sont certainement plus courantes qu'on ne croit. On ne le sait pas parce qu'on ne connait pas forcément la vie des auteurs, et c'est tant mieux. Si un auteur a envie d'écrire "roman" sous son titre alors que le livre est largement inspiré de sa vie, ça ne me dérange pas, je n'ai pas besoin, perso, de savoir si l'auteur a vécu ce qu'il écrit, l'important, c'est ce que je ressens en lisant. Mais ce n'est que mon avis...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Disons que j'ai été gênée de lire cette paternité-là. Après j'entends très bien tes arguments

      Supprimer
  2. Lu et apprécié par de très nombreux bloggueurs, je me suis lancée dans la lecture de ce livre et je n'en ai lu que la moitié, ce n'était certainement pas le moment car c'était lorsque j'ai eu un passage à vide niveau lecture et j'ai trouvé cela vraiment glauque, une immaturité certaine de laisser (pour la mère) ou d'avoir envie de faire partager cette expérience à son fils. Mais je n'ai pas dit mon dernier mot, je retenterai certainement la lecture un jour...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je comprends aussi ta réaction : j'avais été prévenue avant du côté glauque et on peut dire que certaines de mes lectures m'ont blindée de ce côté-ci.

      Supprimer
  3. J'ai lu Désolation, et en lisant ton billet, je me rends compte que les points communs sont nombreux.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci beaucoup, Sharon, pour cette information parce que je vais certainement attendre pour lire le suivant. Je voulais aussi préciser que cette histoire aurait eu un réel retentissement chez moi, s'il y avait eu des pavés de lumière (des sas de respiration) indispensables pour accentuer la noirceur et marquer davantage l'histoire.

      Supprimer
  4. C'est parfois vraiment compliqué quand on fait la critique d'un roma et qu'on émet des réserves, j'ai toujours peur que cela dissuade des gens de lire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est une très bonne remarque : c'est aussi pour cela que j'ai ajouté cette conclusion. J'ai lu des critiques élogieuses et d'autres plus réfractaires sur ce livre, elles ne m'ont pas découragée à le découvrir : au contraire, grâce à cette lecture, je peux établir ma propre opinion, ce que je conseille à tout lecteur / toute lectrice potentiel(le) de cette œuvre : allez-y si vous en avez envie, ne freinez pas votre élan !

      Supprimer
    2. Et maintenant, je me demande lequel tu vas préférer entre Sukkwan Island et Désolations.... :-D

      Supprimer
    3. Je lirai Désolations, c'est sûr (pour connaître davantage notre David heureux de vivre et bien dans ses pompes) : je sais que ma biblio préférée le possède.

      Supprimer
  5. Tu réussis à très bien en parler sans révéler (pas évident !) J'avoue avoir étéscotchée par ce livre : pas un coup de coeur, un coup de poing !!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Cette impression, je l'ai ressentie en lisant Room d'Emma Donoghue. Sukkwan island possède cette qualité de ne laisser aucun lecteur indifférent !

      Supprimer
  6. Quelle excellente critique!! J'ai été trop gênée par l'horreur de la deuxième partie pour pouvoir retirer quoi que ce soit de ce livre. Du coup ton avis m'éclaire, et il est vrai que je me suis demandé comment une mère pouvait laisser partir son fils un an avec un père aussi déséquilibré...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci, Hélène : sache que j'ai beaucoup pensé à toi en lisant ce livre, suite à ton avis et ton attente. Père déséquilibré et très malsain quand même, il faut bien le reconnaître.

      Supprimer
  7. c'est un de mes livres préférés de 2010. J'aime les vrais romans noirs où les auteurs ne se sentent pas obligés de tout rattraper par une happy end qui viendrait "sauver la noirceur humaine en faisant vibrer une toute petite fibre d'amour noyée sous un torrent d'amour de soi".

    j'aime ce livre parce que l'on sait dès le début qu'on va droit dans le mur mais ..... on reste quand même dans la voiture ! on ne détourne pas le regard .... j'ai trouvé ce récit très puissant et je n'ai pas trouvé le style lourd, au contraire.

    c'est un livre oppressant où le style colle au fond.

    pour la petite histoire, dans la "vraie vie", l'auteur a refusé ce séjour avec son père et son père, quelques temps plus tard, s'est suicidé .....
    sans doute exorcise t-il une forme de culpabilité .... comme la grande majorité des auteurs qui ne parlent que d'eux même dans leur livres ...
    quant à la mère qui accepte de laisser son fils partir avec son père, il suffit d'allumer la radio ou la télé ou d'ouvriri un journal pour lire tous les jours des comportements encore plus irresponsables ..... qu'a fait la mère dont l'enfant de 2 ans et demi est mort après avoir tourner dans la machine à laver programmée par le père ??? rien. et ce n'est pas un livre...ça s'est passé il y a quelques mois en région parisienne.
    j'ai également lu Désolations que j'ai beaucoup aimé (contraiement à bcp de lecteurs qui avaient aimé SUKKWAM ..).
    Vann continue d'explorer ses démons ......
    vivement le troisième !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Voici un avis franc et passionné ! La route ne présente pas d'happy end, il me semble, et ce n'est pas ce que je demandais, juste un peu de lumière et une fluidité dans le style. Merci pour l'info sur l'épisode de la «vraie vie» de David Vann : clairement, on lit le transfert !

      Supprimer
    2. Il parait que dans son prochain opus, David Vann fait de l'humour! Il explore sa famille maternelle cette fois, qui a l'air tout aussi gratinée que sa famille paternelle... je l'attends avec impatience car en plus d'aimer ses romans, j'aime sa personnalité radieuse...

      Supprimer
    3. En tout cas, moi, je t'adore, Hélène Choco, vraiment !

      Supprimer
  8. style lourdingue? je paaaasse! :))

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Disons que je considère David Vann comme un bon conteur. Si je compare sa prose avec celle de Philippe Claudel, de Carole Martinez, de Nancy Huston, de Laurent Gaudé etc... disons qu'on en est loin ! Après, cela n'empêche pas la lecture mais le style n'apparaît pas une plus-value.

      Supprimer
  9. moi aussi je passe, si le style est lourdingue...... pouahhhhh.
    bonne journée et bisous Philisine :-))

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Même pas un petit essai, jolie Comète ? Bises.

      Supprimer
  10. @Philisine : la Route (livre que j'ai a-do-ré et qui me hante souvent ) laisse une fin ouverte, chacun y voit ce qu'il veut : l'enfant sera-t-il un nouveau membre de la famille ou simplement une "provision" ????? les deux sont possibles et perso sur le moment la possibilité de "la provision" ne m'a pas effleurée ..... c'est en discutant avec d'autres lecteurs que cette possibilité m'a été révélée ... mais je ne pensais pas à la Route quand je parlais des "happy end" à l'américaine.
    et pour rebondir sur ce que disait Hélène Choco, j'ai également lu que son 3ème serait plus drôle ..... mais le second "Désolations" parle de sa famille maternelle puisque, me semble-t-il, sa grand mère maternelle s'est suicidée et c'estsa fille qui l'a découverte ...scène d'ouverture de ce second opus ...
    évidemment ..... ça explique des trucs !!!! et comme le dit Hélène c'est vrai qu'il a l'air très sympa et lumineux !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu as raison, pour la Route sur la fin concernant l'enfant mais je me plaçais du côté familial originel et en particulier du point de vue du père. Comme toi, j'y ai vu une fin heureuse pour l'enfant (un petit espoir, mon côté optimiste) et j'ai adoré ce livre (pour son écriture, sa narration, ses scènes qui bousculent, la description minutieuse des sentiments, des ambiances, de l'atmosphère lunaire et oppressante... un très grand ouvrage). Notre David va donc devenir plus drôle ! Cela dit, avec toutes les précisions que tu nous communiques, (je te remercie infiniment, chère Attila, de tes nombreuses et riches contributions), je ne lui jette pas la pierre, il est tout excusé car il porte du lourd, du très lourd en lui... j'espère juste qu'il l'évacue autrement que par ses ouvrages.

      Supprimer
  11. Eh bien dis donc, sacrée analyse, et très intéressante ! Pour ma part, j'ai adoré sans me poser aucune question, mais je rejoins tes réserves, la mère n'aurait jamais dû laiser partir l'enfant et parfois, c'est un peu trop... mais bon, je me suis laissée happer par l'atmosphère, et là, l'auteur est vraiment bon !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, pour l'atmosphère, David fait très très fort !

      Supprimer
  12. J'ai été pour ma part déçu par ce roman. Je te rejoins donc plus dans les réserves que tu émets que dans les qualités que tu lui trouves. J'ai trouvé ce roman trop noir et lent à mon goût, et le fait que j'en attendais beaucoup n'a pas arrangé les choses. Grosse déception!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, j'ai vu cela sur ton blog : une vraie descente en flèche ! (bises)

      Supprimer