Le bouclier de Gergovie - Gérard Streiff ***

Ce qui est génial lorsque je prépare un billet sur un livre reste la découverte que je peux en faire après lecture. Par exemple, Le bouclier de Gergovie est recommandé par le Ministère de l’Éducation nationale dans le cadre de l'opération Lectures pour les collégiens (ici, sur le blog de l'auteur). C'était donc cela ! (oui, je laisse planer le suspense).
Les Gaulois, Epona et Taranis, sont super forts à la « course du Germain », duel équestre entre deux paires de cavaliers (chaque duo est placé sur une monture). Constamment ricanés par leurs adversaires du fait de leur jeune âge (treize ans) et de leur rousseur, les jumeaux de Lug poursuivent et excellent souvent dans le combat. Leur investissement reste à la mesure de leur faille, la disparition inexpliquée de leur mère Velléda. Nous sommes en 52 avant Jésus-Christ, à Gergovie, lieu de future lutte gallo-romaine. Justement, v'là-t'y pas que Vercingétorix se pointe et propose à nos deux valeureux ados une mission de la plus haute importance.

Honnêtement, j'ai choisi ce livre pour deux raisons : l'origine géographique de la maison d'éditions Gulf Stream et l'unité de temps. Je pense que parfois, elles ne sont pas suffisantes.

Certes, Le bouclier de Gergovie est destiné à la jeunesse, je l'ai découvert après l'avoir lu. Il m'est souvent tombé des mains, l'intrigue mince vaut le détour pour la succession de termes romains définissant les multiples peuplades gauloises (les Turons furent oubliés dans le glossaire, en fin d'ouvrage) mais honnêtement, le récit ne casse pas des briques : un félon pas clair, une montée du suspense bien molle, un lexique riche mais envahissant (une sorte de Romain des mots). 

Gérard Streiff maîtrise parfaitement l'époque qu'il décrit, un peu moins l'histoire qu'il compose. Il est fort possible que le jeune public exige moins de détails mais la recherche du traître et même la dernière vilenie me semblent balancées tout comme l'explication du décès d'un protagoniste. Les personnages ne paraissent pas assez marqués physiquement : on ne les ressent pas car on ne les voit pas. J'ai eu la sensation d'ouvrir un livre d'Histoire au lieu d'un roman. Agaçant (même si j'adore l'Histoire, je précise).

Éditions Gulf Stream (spécialisées en jeunesse)

emprunté à la bibliothèque 

et un de plus pour les challenges de La Part Manquante, de Liliba, de Sharon, de Lystig (Gergovie - Auvergne), d'Enna (lieu)


Cris - Laurent Gaudé ****

Pas simple d'écrire sur la Première Guerre mondiale. Jean Echenoz a essayé récemment avec son 14 qui m'a laissée au bord du chemin. Sous l'insistance de ma copine S. de la médiathèque, j'ai donc découvert le premier roman de Laurent Gaudé, publié en 2001, son fameux Cris narrant cette même période. J'ai failli abandonner (une constante chez moi actuellement) et j'ai repensé à Mademoiselle S., alors j'ai poursuivi: j'ai bien fait ! 
Polyphonie chorale de voix masculines, Cris décrit la vie dans les tranchées : la boue, la peur, l'insalubrité, l'angoisse d'affronter l'ennemi, la mort, la permission (une respiration indispensable), l'enlisement du conflit. Cette succession de témoignages au départ donne une certaine pesanteur au texte : les personnages se distinguent mal, évoluant les uns à côté des autres sans liant.

Puis l'allégorie de la Mort apparaît au détour du cri effroyable et inoubliable de «l'homme- cochon» et là, le récit bascule : la solidarité s'installe, l'humanité et l'inhumanité (gazage et incendie volontaire) s'affrontent, les hommes se lient ou se pourchassent, la folie rampante progresse et l'étendue de cette Der des ders s'expose : un amoncellement de morts, des choix militaires catastrophiques, des hommes mutilés physiquement et psychiquement, une tuerie sans nom. Le mythe (lié à une ombre ou un esprit) cher à l'auteur prend forme avec cette course-poursuite dans les terrains minés à la finalité létale mais fédère les protagonistes de l'histoire avec un juste équilibre.

Ce que n'a pas réussi Jean Echenoz dans 14, Laurent Gaudé l'a sublimé. Malgré un début balbutiant, ce grand roman (pas par sa taille, à peine 116 pages) mérite le détour. Remarquable.

Éditions Babel

avis : ICB, Liliba , Yohan, Dominique
emprunté à la bibliothèque

et un de plus pour les challenges de La Part Manquante, d'Enna (mot associé au sentiment de la peur) et d'Anne



Je me re(pause)

et j'en suis ravie : j'en profite pour vous annoncer que
Google images / cyclo.ludois.over-blog.org
tout comme moi...

Je ne suis pas sûre de publier des articles pendant ces deux semaines, tout dépend de ma volonté énorme d'aujourd'hui et de demain. Je tiens mon engagement sur le blogoclub de Sylire. Amis lecteurs, blogueurs et visiteurs, je vous souhaite de belles découvertes littéraires, un bon repos (en cas de congés choisis) et bien sûr, je vous bise !

évasion musicale : Over the Rainbow - Israel Kamakawiwo'ole dit IZ (décédé en 1997)
la chanson qui rend amoureux, idéale après une Saint-Valentin 

LC #6

Oui, je sais, les temps sont durs, les PAL sont lourdes mais il ne faut pas baisser les bras.  Au vu de certains commentaires sur Au secours, ma PAL déborde #2 , je vous propose deux trois LC, histoire de m'aider à honorer le défi lancé par Malika et à purger ma PAL.

La fille de l'Irlandais par Susan Fletcher, Marie-Claire PasquierDans la nuit brune d'Agnès Desarthe : LC proposée avant le 15 mars 2013 avec peut-être Anis, Evalire et vous, si cela vous dit,

 La fille de l'Irlandais de Susan Fletcher : pas de date prévue (sauf la contrainte du 30 avril 2013) avec peut-être Une Comète (si tu es toujours d'accord) et vous, si cela vous dit,
La note sensible de Valentine Goby : pas de date fixée pour le moment avec Anis et vous, si cela vous dit, 

Le trottoir au soleil de Philippe Delerm : le 21 mai avec Fersenette, et vous, si cela vous dit,



et toujours
Blogoclub Henry Bauchau  organisé par Sylire pour le 1er mars

Northanger Abbey de Jane Austen pour le 31 mars avec Shelbylee (chèfe organisatrice) , Miss Léo et Malorie.

Un mois de mars bien chargé, trois quatre écrivaines à l'honneur : bien, bien, bien !

Au secours, ma PAL déborde #2

Après une première session concluante,  j'ai proposé à Malika de poursuivre l'aventure. Voici donc la deuxième session de Au secours, ma PAL déborde !
source : Google images, post de La Drummerie
Le principe est très simple : partir à l'assaut de sa PAL (dans la joie et la bonne humeur, mais pas tout seul/seule)
 1) choisir un autre lecteur/lectrice pour former un binôme
 2) chacun(e) dresse  la liste de sa PAL et l'envoie au copain (à la copine) qui sélectionne ensuite trois titres.
 3) L'envoyeur se charge de lire un des trois titres choisis par son/ sa partenaire avant le 30 avril 2013

Ma PAL complète 
Donne-moi le monde -Lloyd Jones
Vice caché - Thomas Pynchon
La pierre et le sabre - Eiji Yoshikawa
La parfaite lumière -  Eiji Yoshikawa
L'art de la guerre - Sun Tzu
Les paupières - Yoko Ogawa
Bis - David Eaglema
Meurtres à la pomme d'or - Michèle Barrière
La mare au diable - George Sand
Zadig - Voltaire
Paroles d'étoiles
Parfums - Philippe Claudel
Le Horla - Guy de Maupassant
Le Tartuffe - Molière
Le Misanthrope - Molière
L'ancre des rêves - Gaëlle Nohant
Les naufragés de l'autocar - John Steinbeck
Travail soigné - Pierre Lemaître (prêt Une Comète)
La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis - Francis Dannemark
Open City- Teju Cole
Witch light - Susan Fletcher
Dans  la nuit brune - Agnès Desarthe
Le rêve du philologue - Björn Larsson
Art brut - Elena Piacentini
Le trottoir au soleil - Philippe Delerm
Celui qui attend et autres nouvelles - Ray Bradbury
La vie rêvée d'Enesto G. - Jean-Michel Guenassia
Je suis très à cheval sur les principes - David Sedaris (prêt de ma belle-sœur I.)
Boomerang- Tatiana de Rosnay
La note sensible - Valentine Goby
La prophétie du jaguar - Isabelle Bary
Une année avec mon père- Geneviève Brisac
L'invité - Roald Dahl
La fille de l'Irlandais - Susan Fletcher
Un heureux événement - Flannery O'Connor
La vierge froide et autres racontars- Jorn Riel
Demain, j'arrête - Gilles Le Gardinier  (prêt de ma belle-sœur I.)
L'homme qui ne savait pas dire non - Serge Joncour
Thérèse Desqueyroux - François Mauriac
Kampuchéa - Patrick Deville
Tous les matins du monde - Pascal Quignard

Les trois titres que Malika a sélectionnés pour moi  
     La fille de l'Irlandais de Susan Fletcher
     Dans la nuit brune d'Agnès Desarthe
     La vie rêvée d'Ernesto G de JM Guenassia .
Je vais tenter de lire les trois avant le 30 avril 2013.  Pour découvrir mes choix concernant les lectures de Malika, c'est ici . Si vous voulez vous joindre à nous, n'hésitez pas !

Mais qu'est-ce que tu fais là, tout seul ? - Pierre Szalowski **

Un titre moins inspiré (même si le contenu l'explique), voici le second roman de Pierre Szalowski, auteur de l'intéressant Le froid modifie la trajectoire des poissons. J'ai une première fois abandonné cet ouvrage puis les défis de Denis et Fabienne et de Nadael m'ont motivée à poursuivre. Résultat : Mais qu'est-ce que tu fais là, tout seul ? frôle la catastrophe littéraire.
Martin Ladouceur porte un patronyme à l'exact opposé de son comportement en société. Ce noceur invétéré, hockeyeur autant renommé pour ses frasques hors du terrain que ses passes décisives, se trouve le soir du réveillon dans un hôtel de luxe, seul face à lui-même... enfin, pas vraiment : un personnel en effectif réduit surveille ses faits et gestes et accessoirement sa consommation d'alcool, dopant naturel de son agressivité matérielle. Martin Ladouceur s'ennuie donc en cette soirée à Montréal, malgré les bons soins prodigués par la femme de chambre Louise, le concierge Maxime, le groom Charles-David et le taxi Pierre-Léon. Même, revoir son vieux pote Georges d'Amour, alias Labarre, devient compliqué. Bref, la sinistrose le guette et ce n'est pas l'arrivée d'un ange-gardien improbable qui va changer la donne... quoique ?

Ce livre aurait pu être génial, ou du moins aussi bon que le premier avec des thèmes suffisamment universels et consensuels : une gentille histoire avec tout plein de bons sentiments, l'apprentissage de l'âge adulte, l'art de la réconciliation avec soi-même et avec ses proches, la paternité, la vie à deux.

Mais très vite se sont posées imposées des difficultés de digestion littéraire :
1) un comique de répétition étouffant :  le mot tabernacle répété un nombre incalculable de fois (soit l'auteur insiste sur sa quebecquitude, soit il a parié avec un copain cette redondance du terme - j'imagine dans ce cas qu'il a gagné), les gesticulations exaspérantes du concierge Maxime (les tics de Louis de Funès paraissent de gentilles mimiques à côté) et les dialogues entre ce dernier et Martin. Bref du lourd, du très lourd.
2) un texte trop très bavard : sur les 255 pages, au moins 70 sont inutiles. Il faut savoir épurer les dialogues et les scènes, les terminer aussi. Là, le brin de ménage ne s'est pas fait : le comble pour un hôtel !
3) une mise-en-route trop tardive, lié au 2). C'est regrettable car à force de noyer l'intrigue, on perd le fil et... le lecteur/la lectrice... surtout que la fin remarquable méritait un corpus plus allégé et direct.
4) le passé du héros ne semble pas assez instruit, son présent l'est trop par des anecdotes secondaires : un différentiel qui déséquilibre l'histoire et balance l'explication finale de manière brutale.

Juste un cri : où sont passés l'humour intelligent et la finesse analytique de Le froid modifie la trajectoire des poissons
Même, le nounours de la couverture de Mais qu'est-ce que tu fais là, tout seul ? cache ses yeux pour masquer ses larmes : parfois, il y a des détails qui ne trompent pas !

Éditions Héloïse d'Ormesson

emprunté à la bibliothèque 

avis : JosteinCarnet de lecture, Hélène

Rentrée littéraire 2012

et un de plus pour les challenges de Denis et Fabienne et de Nadael
 

Sauver Mozart - Raphaël Jerusalmy ****

Un livre issu du prochain comité de lecture de ma bibliothèque, un premier roman (tiens, tiens), la Seconde Guerre mondiale sur toile de fond autrichien et surtout la musique classique. Des thèmes abordés copieux, de l'ambition et au final une vraie et belle réussite.  כן !
Otto J. Steiner, tuberculeux, est mis en quarantaine et survit dans un sanatorium tenu par le truand docteur Müller. Miné par l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie, il n'a qu'une idée en tête : exécuter Hitler et sauver Mozart. Motivé, ce chroniqueur musical actif participe à la programmation du Festspiele, spectacle devenu vitrine artistique pour asseoir l'hégémonie nazie. Tous les moyens seront bons pour répondre aux deux objectifs : reste un menu détail à régler.  

À l'image de Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson, Otto J Steiner incarne l'insoumission. D'origine juive, non circoncis et devenu athée, cet Autrichien ne supporte pas les attitudes nauséabondes liées à l'Anschluss : la délation, la collaboration, la suspicion et la mise en place de futurs pogroms. L'absence d'êtres chers (sa sœur et sa famille ne donnent plus signe de vie, son fils Dieter est parti vivre en Palestine), le marché noir et l'existence dans ce hospice bon marché alourdissent son quotidien. L'omniprésence des enquêteurs de la Gestapo, fieffés zélateurs lorsqu'il s'agit d'importuner de vieux mourants, fragilise l'équilibre précaire de son existence. Les commandes de chroniques de son copain Hans et les tranches de cervelas apportées par le fils du concierge agrémentent son quotidien. Toutefois, loin de paraître désespéré, Otto possède une arme secrète : son amour inconditionnel pour la musique classique, un art finalement politique.

Un héros extraordinaire (témoin d'une période effroyable), une écriture simple, un texte ample fractionné en paragraphes courts, un journal intime émouvant, point de prosélytisme religieux de la part de l'auteur. Raphaël Jérusalmy présente l'Autriche de 1939 à 1940 et les habitants de Salzbourg oscillant entre défaitisme et courage, entre soumission et rébellion, entre peur et rejet. L'empreinte historique infiltre le récit savamment nuancé mais l'auteur ne tombe pas dans l'excès des faits historiques, appréhende les enjeux sous-jacents de la modernité ferroviaire. Par petites touches anecdotiques, Raphaël Jérusalmy dissèque une société nazie : certains collaborent sans état d'âme, la plupart subit quand d'autres s'opposent par des actes héroïques quotidiens (soutien moral et physique à un malade juif, crachats aux pieds de prétendus délateurs). Chaque moment intègre une partition idéale : point de fausse note, une cadence littéraire soutenue, une Otto clé attachante et facétieuse.

Sauver Mozart, un livre réjouissant malgré le contexte abordé, une première œuvre juste comme le furent certains pendant cette guerre monstrueuse.

Mention spéciale encore une fois à la première de couverture : un gramophone, l'objet transitionnel d'Otto.

Éditions Actes Sud

avis : KathelZazy , Mimipinson, Jokili, Athalie


emprunté à la bibliothèque

et un de plus pour les challenges d'Anne, d'Une Comète (deux scènes importantes du livre se situent dans une gare et un train) et de La Part Manquante

Des titres, des livres et moi

Malika a pensé à moi pour ce nouveau et chouette tag : vous pensez bien que je n'allais pas résister longtemps !
http://www.polypod.fr/logo-Marie-Adrienne-Ley-janvier-2008.php

 
Comment te sens-tu ? Chouette, une ride !
  
Décris où tu vis actuellement : Terrils
 
Si tu pouvais aller n'importe où, où irais-tu ?! Accès direct à la plage  
 
Ton moyen de transport préféré ?! Les pieds sur Terre
 
Toi et tes amies vous êtes ?! Les solidarités mystérieuses
 
Comment est le temps ? Avis de tempête
 
Ton moment préféré de la journée ? (La mer,) le matin
 
Qu'est la vie pour toi ? D'un retournement l'autre
 
Quel est le meilleur conseil que tu as à donner ? La vie devant soi
 
Ta peur ? Rester sage
 
 
Comment aimerais-tu mourir ? Les yeux au ciel
 
La condition actuelle de ton âme ?  Les trois saisons de la Rage

Parce qu'il n'est pas question que je laisse mourir ce tag, je désigne Liliba, Catherine, Une Comète, Minou, Evalire, Alex, Lystig, Kathel, Hélène, Athalie, Malorie, Shelbylee et Miss Leo, Jérôme et Philippe (les garçons, vous avez le droit de masculiniser la question 6... enfin, comme vous voulez) Asphodèle et Syl, Dasola (tu as le droit de marquer des titres de films !), Keisha et Anne (Aifelle est épargnée en raison de ses problèmes d'ordinateur) pour poursuivre l'aventure et propager la bonne parole chez les copains et les copines !   

réponses : Miss Leo (qui dégaine plus vite que son ombre), Laure, Anis, Evalire, Liliba, Asphodèle  , Syl , Jérôme, Minou , Athalie, Une Comète , Kathel, Fersenette  

14 - Jean Echenoz ***

Écrire sur une guerre, vue de l'intérieur, n'est guère aisé. Jean Echenoz s'est attelé à cet exercice périlleux. Avec sa prose, tout lui réussit. Il semble qu'il soit tombé sur un os (ou plusieurs en fait, l'époque l'explique ... désolée pour cet humour très noir et d'une finesse incommensurable !).
Cinq villageois enrôlés pour participer à un conflit armé de prétendue « courte » durée (quinze jours longtemps susurrés) : Anthime et Charles Sèze, le boucher Padioleau, l'équarisseur Bossis et le bourrelier Arcenel. Cinq jeunes d'un régiment d'infanterie, tenus par l'espoir d'un retour proche, découvrent les balbutiements de la fameuse Der des Der, où les tranchées se préparent et les morts s'accumulent. Cinq hommes qui ont répondu à l'appel du tocsin.

Jean Echenoz décrit parfaitement l'enlisement militaire, la vie d'un bataillon, le manque de tout (la faim, les munitions, les médicaments, l'amour...), la désertion, les représailles militaires et le retour des invalides. Il n'oublie pas les animaux chamboulés par l'absence des propriétaires terriens, les villages abandonnés aux vieillards multiples et aux femmes esseulées (adoublées d'une marmaille affamée). Sa prose mêle les marches silencieuses et les premiers combats, l'attente rurale puis l'espoir.
Pourtant, l'ensemble 14 manque de cohérence : l'usage assez lourd du « on » initial (écho moins réussi du  « nous » de Julie Otsuka) accentue la distance opérée entre le lecteur et les protagonistes de l'intrigue. Jean Echenoz a certainement souhaité raconter la Grande Guerre à travers les cheminements exemplaires des cinq héros, à la fois singuliers et universels. Mais, à aucun moment, il ne fait ressentir l'empathie quant à leur devenir, l'émotion face à leur situation comme si le style conventionnel employé, zappant de l'un à l'autre, empêchait l'attachement pour tel ou tel figurant. D'où ce sentiment : si Jean Echenoz avait repris la bonne idée de l'auteure américaine, alors le message de son récit s'en trouverait démultiplié. Qu'importent Anthime, Charles et les autres ? Cette boucherie monstrueuse, planifiée par les dignitaires miliaires, n'a eu de cesse de nier ses victimes humaines, le « on » du départ n'envisageait pas de visages ou de prénoms particuliers. Ce club des cinq semble uniquement là pour donner corps au personnage de Blanche Borde, celle qui attend, celle qui suit, véritable allégorie de cette France des campagnes et villes, hors champs de bataille. Cette dissonance dans le choix narratif se ressent : Jean Echenoz, tel un chef militaire de l'époque, ne s'autorise pas à respecter ou à s'attendrir sur ses ouailles, ratant même la scène finale. Triple bof !     

Éditions de Minuit   

Rentrée littéraire 2012

emprunté à la bibliothèque 

avis : Zazy, Hélène, Dasola, Athalie
et un de plus pour les challenges de La Part Manquante (118 pages), de Piplo et d'Enna (un nombre)

Plan de table - Maggie Shipstead ****

Winn Van Meter marie sa fille aînée, Daphné, bien enceinte et enthousiaste à l'idée d'une fête réussie. Le lieu choisi : celui de leur villégiature, l'île de Waskeke. Très clairement, la célébration gonfle Winn, non pas qu'il déteste son futur gendre mais le fait de retrouver la cohorte de personnes qui lui refuse l'accès privilégié au club ultra-sélect du Pequod, a le don de lui gâcher la vie : Winn présente la même aspiration que le Michael Mulvaney de Joyce Carol Oates mais la comparaison s'arrête là. Winn ronge son frein, participe à l'organisation, ausculte les homards et accessoirement les cuisses d'Agatha, une amie de ses filles. Un week-end pour tout préparer, un week-end pour se dévoiler, trois jours pour exploser !

Voilà un Plan de table très très réussi ! Clairement, le démarrage tarde à venir, l'auteure prend le soin de tout installer, hésitant entre la nouvelle et un récit plus long. De prose accessible, ce premier roman est d'une subtilité exceptionnelle : une étude psychologique des personnages remarquable, aux anecdotes jouissives (une baleine odorante, une girouette attirante, une lessive muy caliente, un discours paternel hallucinant...), les protagonistes tanguant d'un côté puis de l'autre montrant leur part d'ombre et de lumière. Intelligente, Maggie Shipstead n'oriente pas uniquement son récit via Winn (dont le prénom n'incline pas forcément vers le mot winner) mais dispatche la parole à d'autres comme Livia, la cadette au passé sentimental douloureux et encore pesant. Ces différents éclairages renforcent cette histoire somme toute classique : une famille, dans un même lieu, aux conventions multiples, éclats de voix et découvertes de petits secrets. L'autre réussite de l'écrivaine reste d'amener ses personnages vers des situations cocasses, imprévisibles pour le lecteur, avec une grande maîtrise : à aucun moment, telle scène n'apparait comme saugrenue ou dérangeante. Un premier roman remarquable !

Mention spéciale à la première couverture du livre, faite intelligemment, en reprenant certains détails importants du récit.

Traduction de Michelle Herpe-Voslinsky
Éditions Belfond 

Rentrée littéraire 2012

Un énorme merci à Clara pour le prêt de ce LV ! 


et un de plus pour les challenges d'Enna (objet), d'Anne, de Sharon