Thérèse Desqueyroux - François Mauriac *****

Je dois la lecture de Thérèse Desqueyroux à Clara. Je clarifie (c'est le cas de le dire) de suite la situation : grâce à un concours organisé par Clara, j'ai gagné deux places de cinéma pour découvrir le film éponyme de Claude Miller. Alors forcément, après projection, j'ai ressenti une attirance forte pour l’œuvre littéraire. Sacré François, quel brillant narrateur, tout de même ! Vous n'êtes pas devenu prix de Nobel de Littérature par hasard (je sais, j'élude et retarde ma chronique mais j'ai conscience de m'attaquer à un gros morceau et d'assurer un beau plantage en direct).
Thérèse Larroque, fille de la campagne futée à la répartie fameuse, devient Madame Desqueyroux en épousant Bernard, le demi-frère de sa tendre amie, Anne de La Trave. Mariage et conformisme, tout ce qu'exècre Thérèse qui rêve de liberté et d'horizon large, tout ce qu'elle gagne. Personne ne l'a obligée à épouser ce propriétaire terrien aux multiples pinèdes, chasseur à ses heures. Seulement, l'époque (1926) peu propice à l'émancipation des jeunes filles ne laisse que des choix contraints à la gente féminine : devenir épouse (ou bien nonne) puis mère, rarement femme. Alors, Thérèse se rebiffe et décide d'une autre perpétuité.
 
Ce qui surprend lorsqu'on ouvre ce roman après avoir visionné l'ultime œuvre de Claude Miller, reste la profonde modernité de l'intrigue, ce qui du coup la rend intemporelle. Alors que le réalisateur choisit une narration chronologique linéaire (comme mon traitement d'ailleurs), François Mauriac aligne des présents, le passé et des futurs imbriqués : on sait très vite le devenir de Thérèse ; le présent dans le train demeurant le futur du méfait de cette bourgeoise mais l'antériorité du temps parisien ; la période parisienne devient un présent de Thérèse, bousculant les autres actions au passé, qui prennent leur revanche et leur tour de quotidien au moment venu. Ce va-et-vient constant, fantastique et hautement maîtrisé booste l'intrigue : le lecteur sait tout (un peu comme un début d'enquête de Columbo), reste à lui à comprendre le geste de Thérèse, et même la personnalité sulfureuse de l'héroïne : c'est là que réside le nœud de l'histoire.

Thérèse Desqueyroux ne se résume pas à une charge contre les notables provinciaux aux conventions sociales si violentes, où la séquestration d'une criminelle s'effectue hors des barreaux pénitentiaires, où l'absence de liberté physique, charnelle et finalement intellectuelle s'opère, où une victime devient à son tour bourreau. 
Cette œuvre s'apprécie également par son développement analytique de haut niveau.
La confrontation entre les deux personnages féminins principaux de l'intrigue (Thérèse et Anne) en devient un fondement majeur : tour à tour rebelles ou normatives, ces deux charmantes protagonistes jouent au chat et à la souris, pour notre plus grand bonheur. On ne comprendrait pas Madame Desqueyroux sans la présence de la copine. Anne est un élément qui ne cesse de réactiver l'histoire, soit en prenant la place de Thérèse au sein du clan, soit en réalisant un moment donné l'émancipation dont cette dernière rêve.

Malgré les éléments masculins ultra présents dans la société d'Argelouse (Bernard, Monsieur Larroque, père de Thérèse, fin politicien et grand manipulateur, mais aussi Jean Azévédo, catalyseur de fronde féminine), Thérèse Desqueyroux reste un hymne à la femme. Par un jeu de miroirs (ceux que chacun renvoie à autrui), par un discours non moralisateur (alors que le récit même porte sur la notion de morale), François Mauriac présente une de ses contemporaines sans jugement, avec discernement et finalement bienveillance comme cette magnifique lettre adressée à son héroïne en début d'ouvrage l'atteste : très ouvert, il suggère un temps la bisexualité de celle-ci.   

Du très grand art, servi par une langue impeccable avec une syntaxe hors-pair, Thérèse Desqueyroux compose aussi un subtil manuel de grammaire-conjugaison tout simplement éblouissant.

Éditions Le Livre de Poche

et un de plus pour les challenges de Laure (Grand prix des Meilleurs romans du demi-siècle : 1900 - 1950), de La Part Manquante, de Sharon et de Lystig (région bordelaise)
adaptation cinématographique de Claude Miller (2012)

38 commentaires:

  1. Une plume acérée, une vision de l'homme au vitriol, Mauriac est un grand, c'est sûr, me semble-t-il un peu oublié dans les classiques, tant mieux si le film lui redonne un peu d'actualité ! Je garde un souvenir marquant de "Le sagouin", une histoire d'enfance saccagée par le non amour, et aussi du "Mystère Frontenac", où un vieil homme entend la comédie de ses futurs héritiers se déchirer autour de lui.... Plombant mais ciselé.

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    1. Merci, Athalie, pour ces bons conseils de lecture. C'est super.

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  2. "langue impeccable" et "syntaxe hors-pair", voila deux éléments qui m'incitent à aller voir de plus près ce classique que je n'ai pas encore lu.

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  3. Un classique que j'ai lu il y a bien longtemps, trop pour qu'il me reste grand chose en mémoire. A relire donc !

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    1. C'est ennuyeux que tu aies oublié un peu. Bon, remarque, c'est ce qui m'arrive avec Le grand Meaulnes.

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  4. Bon ça ne va pas arranger mes affaires ça, ou plutôt mon porte-monnaie lol je le note pour le moment ;) Ta chronique est superbement écrite, j'adore ! merci ;) belle journée et merci de ta participation :D

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    1. Merci, Laure (et désolée pour tes affaires)

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  5. Ce n'est pas celui que je préfère de Mauriac, Noeud de vipère reste de loin mon chouchou !!!

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    1. La Sagouin, Noeud de vipère... que de belles découvertes en perspective.

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  6. Aucun souvenir du livre. Pourtant je l'ai eu entre les mains au collège. Ton billet me le rend accessible, mais je n'ai toujours pas envie de le lire.

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    1. Toi aussi, comme Sylire : j'espère que je n'oublierai pas Thérèse de sitôt.

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  7. Eh bien, tu le vends bien ce vieux Mauriac, qui à vrai dire ne m'a jamais attirée...

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    1. Pourtant il faut prix Nobel : il aurait pu être intégré dans ton précédent challenge !

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  8. Ton billet est tellement bon que je me replongerai peut-être à l'occasion dans ce classique.
    Merci Phili ! Bisous

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    1. Merci, Ma Comète : j'espère que les vacances se passent bien.

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  9. Il faudrait que je relise ce livre. tu me redonnes envie car je ne m'en souviens plus du tout

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    1. Toi aussi : François, vous envoûtez les lectrices (par "François", j'entends bien Mauriac et pas notre faux président de gauche)

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  10. Eh voilà, un mois que je n'ai pas été sur ton blog et la première chronique que je lis et j'ai déjà envi de combler mes lacunes en lisant Mauriac. Très beau billet.

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    1. Merci, lecture et cie : bon retour chez moi ! je te bise.

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  11. Je l'avais lu au collège, et je n'en ai absolument aucun souvenir ! Il faudrait peut-être que je songe à redécouvrir l'oeuvre de ce cher François (tu en parles avec tellement d'enthousiasme)...

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    1. J'ai trouvé son écriture très belle et cette faço de présenter son héroïne m'a touchée.

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  12. C'est bien drôle. Moi aussi je "découvert" Mauriac à travers le film de Claude Miller. J'ai une petite excuse, en Allemagne il n'est pas au programme de l'école...Mes enfants m'ont offert le Tôme II de la Pleïade "oeuvres romanesques..." et je n'ai pas encore lu Thèrèse dans sa version écrite ("juste" "Destins" et "Insomnie". En effet une belle écriture qui laisse de la place au lecteur. J'ai opar contre - pour le moment - un peu de "mal" avec "les accents chrétiens" de sa pensée, dont je n'avais rien senti dans la vision du film "T.D." Merci de votre critique qui donne envie de se jeter dans le livre illico presto.
    Bernhard
    www.lorenztradfin.wordpress.com

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    1. On ne ressent pas le côté chrétien de Mauriac (et c'est là, une prouesse de sa part, c'est-à-dire savoir s'exclure de l'intrigue : j'ai trouvé l'auteur d'une modestie extraordinaire et franchement, je souhaite connaître davantage son œuvre). Je ne suis pas sûre qu'il soit beaucoup étudié en collège ou en lycée chez nous aussi (j'entends par là, en France).

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  13. J'aimerais bien le relire aussi, car l'interprétation d'Audrey Tautou ne m'a pas plu (mais Gilles Lellouche, oui !)

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    1. Quand je suis sortie de la salle, j'ai pensé comme toi : peu de variations dans son jeu, elle boude souvent, etc et ensuite j'ai lu TD et finalement je trouve qu'elle l'a parfaitement interprétée, tout en mesure et sans chichi. Elle a su rester grave.

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  14. oh la la, je l'ai lu quand j'étaus ado, autant dire à l'âge de pierre (!!!), mais je me souviens du style, en effet impeccable...mais ai-je lu d'autres livres de Mauriac? oui, il me semble...un ou deux autres..mais lesquels??? ah, quel dommage que je n'aie pas tenu de blog à l'époque, moi qui lisais tout ce qui me tombait sous la main!!! ;)
    belle chronique miss Philisine!

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    1. Mais non, Sophie, tu es très jeune ! Pour les classiques, j'en ai lu beaucoup dans ma scolarité (exercice qui m'a toujours plu, contrairement à certains de mes camarades.) J'apprécie maintenant d'en découvrir d'autres, nourrie de mon expérience de vie (j'ai un âge canonique comme tu le sais).

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  15. Dire que j'ai jamais lu ce classique. Ton billet est passionnant. Je m'empresse de noter, il faut que je le lise!

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    1. Merci Nadael. j'espère que tu aimeras cette belle héroïne et cette fabuleuse écriture.

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  16. Un roman lu quand j'étais ado et qui m'avait marqué.

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  17. J'aimerais beaucoup écrire des "plantages" comme celui là : bel article, Philisine, qui me donne envie de relre ce livre, lu il y a si longtemps que je l'ai oublié !

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    1. Merci, Annie, ton compliment me touche énormément. Je t'embrasse.

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  18. Il est dans ma PAL et même sur ma table de chevet. Il faut juste que j'arrête de poser d'autres livres dessus ! :D

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    1. Quoi, tu étouffes Thérèse !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Vraiment la pauvre, on lui aura tout fait subir.

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  19. J'avais adoré ce livre que j'avais lu quand j'avais 16 ans. Et le film aussi, très bien réalisé à mon avis, avec Audrey Tautou que j'aime beaucoup.

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    1. Elle interprète bien Thérèse : j'ai vraiment visualisé Thérèse comme elle l'a fait. Tout en retenue, en sècheresse : exactement le personnage de Mauraic.

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