Le quatrième mur - Sorj Chalandon ****

Sept mois de réflexion pour enfin publier un avis sur Le quatrième mur de Sorj Chalandon. J'ai bien aimé l'histoire et la forme de la narration mais très certainement, ce livre a souffert de la comparaison avec l'extraordinaire film d'animation Valse avec Bachir d'Ari Folman (que je vous recommande) et le plus embêtant demeure que le contexte historique choisi par Sorj Chalandon rend impossible sa première bonne idée (celle de mettre en scène l'Antigone d'Anouilh : une utopie à quelques jours des massacres innommables perpétrés dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et de Chatila).
Samuel Akounis, juif grec à la santé défaillante, lance une mission à son jeune ami parisien, Georges : celle de monter la scène d'Antigone de Jean Anouilh en plein Beyrouth déchiré et surtout en rassemblant les différentes ethnies religieuses qui composent le Liban en guerre civile. Une promesse à laquelle Georges tient par dessus tout et qu'il mènera au péril de sa vie.

Ce qu'a parfaitement réussi Sorj Chalandon et ce qui fait qu'il est nécessaire de lire Le quatrième mur  
1) l'ambiance de détresse et de guerre est parfaitement décrite : on sent les dissensions entre les différents groupes qui composent le Liban de l'époque, les voyages en taxi canardés, les différents rituels de rencontre à respecter : on s'informe en lisant.
2) l'évolution du personnage principal, Georges, vaguement politisé au départ et qui, par les circonstances va prendre parti au point de façonner son existence en fonction de son ressenti de la pièce
3) la fin magistrale qui rassemble les prémices et la fin de la pièce d'Anouilh en une scène : le duel des deux frères et le sacrifice de la « sœur » avec un changement d'Antigone au cours de la lecture.

Néanmoins
L'idée de départ excellente - celle de rassembler un peuple le temps d'un spectacle, un peu comme les trêves de Noël opérées lors des réveillons de 1914 et 1915 lors des tranchées de la Première Guerre mondiale, de se rassurer que tout n'est pas cassé, que la réconciliation peut avoir lieu - se confronte malheureusement à la réalité historique, véritable poudrière au bord de l'implosion, qui rend le thème peu crédible.
Les rencontres narrées entre acteurs de la pièce m'ont semblé inenvisageables (même si la description des points de contact entre le héros et ces différents protagonistes fut menée à bien et réaliste : très certainement, l'ancien journaliste-reporter Sorj Chalandon fut confronté à des chefs de guerre, lors d'entretiens top secret). Je ne contredis pas le fait qu'il y avait des êtres de paix à l'époque : je précise juste que certains comédiens choisis, issus de camps diamétralement opposés et foncièrement hostiles, ne pouvaient décemment pas se retrouver à ce moment-là, fût-ce même au nom de la culture.
Deuxième point de chauffe (et ce sera le dernier) : l'Antigone de Jean Anouilh reste, selon moi, la pièce de la personnification du non, où une nation se divise entre deux clans : celui de Créon (petit dictateur en chef qui refuse des obsèques honnêtes au frère d'Antigone, sous prétexte de traîtrise et d'exemplarité) et celui de la frêle jeune fille (qui ne cesse de contredire, par ses actions nocturnes, la décision de son oncle). La différence entre l’état géopolitique du Liban et celui de Thèbes reste que le massacre final n'est pas le seul fait d'une guerre civile. Les massacres de Sabra et Chatila ne se réduisent pas uniquement à des meurtres perpétrés par de Libanais sur d'autres Libanais (violentes représailles chrétiennes sur une population civile musulmane pro-palestinienne après le meurtre du phalangiste Bachir Gemayel). D'autres nations prennent une grande part de responsabilité dans cette monstruosité. Tout d'abord les troupes israéliennes dont le chef de guerre Ariel Sharon (surnommé depuis, à juste titre, le Boucher de Beyrouth) qui autorisa l'intrusion de phalangistes chrétiens libanais dans les camps pour soi-disant repérer les terroristes palestiniens et qui interdit à ses soldats toute intervention militaire pour empêcher le génocide dès les premiers massacres de civils connus et entendus. Enfin, les Syriens qui ont bien distillé la haine en fournissant les armes et la communauté internationale qui s'est une nouvelle fois fait remarquer  par son inaction sous prétexte de neutralité. Je soupçonne même l'auteur d'avoir tenté un équilibre autour de deux personnages secondaires : Samuel comme vecteur de paix face à Sharon, agitateur de haine.

En résumé
Ce n'était pas simple pour Sorj Chalandon d'écrire un roman sous fond historique : l'auteur a fait preuve d'un courage énorme par ses choix de lieu et d'époque, a su tisser une intrigue qui tient la route malgré les bémols historiques, qui a le mérite d'éclairer une page sombre de l'humanité mondiale et de la rendre accessible à tous et à toutes. Le quatrième mur, si bien nommé (« Une façade imaginaire, que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l'illusion. Une muraille qui protège leur personnage. Pour certains, un remède contre le trac. Pour d'autres, la frontière du réel. Une clôture invisible, qu'ils brisent parfois d'une réplique s'adressant à la salle. ») vaut le coup d’œil.

Éditions Grasset
Rentrée littéraire 2013

avis : Clara, Indira, Sylire, Argali, Valérie, Alex, Eimelle, Lili Miaou, Jostein, Hérisson, etc

du même auteur :  La légende de nos pères et Retour à Killybegs (exceptionnel) 

et un de plus pour les challenges d'Asphodèle (prix Goncourt des Lycéens 2013), de Piplo,
A vos nombres 2014A tous prix

45 commentaires:

  1. Sorj Chalandon a beau être encensé sur les blogs, je n'arrive pas à me décider à le lire. Seul le thème de celui-ci pourrait peut-être me faire passer à l'acte.

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    1. Je te conseillerai de commencer par Retour à Killybegs qui me semble pour l'instant son roman le plus abouti. Bisous

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  2. Je pourrais copier le commentaire d'Aifelle : je n'ai pas trop envie de m'y lancer.
    En revanche, Valse avec Bachir (sur mes étagères) est extraordinaire!

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    1. Punaise, la claque ce film ! Tu sais quoi, j'ai pleuré à la vue des dernières images du film car je me les suis rappelé : j'avais 9 ans et j'ai vraiment un souvenir de ces scènes. Cela m'a marquée. Je ne comprenais pas la situation à l'époque, j'étais petite mais j'ai juste senti la gravité des actes. Il faut absolument visionner ce film.

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  3. Une légère déception sur la fin, pour moi.

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    1. Je n'ai pas été complètement convaincue par le récit même si j'admire le travail d'écriture et l'audace.

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  4. Hou la tu connais drôlement bien le contexte historique ! Tu as raison de citer Valse avec Bachir, j'ai tellement adoré ce film que je crois que je l'avais présent à l'esprit en commençant Le quatrième mur, et je n'ai pas réussi du tout à entrer dedans... je crois que comme Aifelle et Keisha je freinais quelque peu. Du coup je n'ai pas fait de billet : trop courte, la lecture !

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    1. Je n'ai pas arrêté de penser au film en lisant Le quatrième mur. C'est ainsi : je pense que Sorj Chalandon savait qu'il s'attaquait à quelque chose de difficilement surmontable, un traumatisme pour des générations entières de Libanais, et pas seulement.

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  5. Comme moi, tu as des bémols. La différence c'est que toi, c'est parce que tu connais très bien le contexte du roman et moi, je crois que c'est plutôt lié au fait que j'en connais trop peu (mais pas seulement, j'ai des bémols sur le texte).

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    1. Chalandon a une écriture très journalistique (déformation professionnelle, qu'on retrouve chez le beau Ono-dit-Biot). Je comprends tout à fait que ce manque de lyrisme puisse te gêner.

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  6. Je trouve ta critique très bien argumentée. Le personnage d'Antigone me parle particulièrement car c'est un magnifique portrait féminin qui m'a toujours bouleversée. je te remercie pour l'envoie du livre poème. il m'a fallu du temps pour sortir de mon deuil, donc bientôt je l'ouvre enfin.

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    1. Prends le temps de le lire : il fera un voyage plus long que prévu et c'est aussi bien ! Je pense à toi.

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  7. Quel commentaire fouillé, documenté : bravo.
    Je n'ai pas encore lu ce livre, j'en projette sa lecture.
    Donc ce sera avant "Valse avec Bachir"

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    1. Je ferai peut-être le contraire pour ne pas être déçue. Te connaissant, je pense que tu aimeras davantage Le quatrième mur que je ne l'ai fait.

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  8. J'ai du retard en Sorj Chalandon (si je puis m'exprimer ainsi) avant de lire celui-ci !

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    1. Oui, oui, oui, exprime-toi ainsi, Anne : j'adore ! Bises

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  9. Valse avec bachir j'ai vu le début une fois, et j'avais beaucoup aimé, j'adorerais le voir en entier... La prochaine fois qu'il passera à la télé je le louperais pas... Quand à Sorj Chalandon, encore un auteur que j'ai envie de découvrir (et la liste est longue ;0)

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    1. Valse avec Bachir est un film hyper touchant, magnifique, superbe : je ne sais pas quoi dire pour convaincre. C'est un des dix films majeurs de ma vie. Je me demande s'il ne fait pas partie du trio de tête d'ailleurs !!!

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  10. Toujours pas lu Chalandon mais je ne crois pas que je commencerai avec celui-là.

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    1. Non, plutôt par Retour à Killybegs, très touchant aussi, très juste, important.

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  11. Merci pour ce commentaire mûrement réfléchi.... maintenant tu m'a donné envie de le lire (j'avais le même "problème" qu'Aifelle). Bizz www.lorenztradfin.wordpress.com

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    1. Je lirai ton avis avec plaisir, Bernhard. je t'embrasse.

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  12. J'ai commencé " retour à killybegs" de cet auteur mais je l'ai lâché. Trop ambitieux trop flamboyant pour moi en ce moment... Bisous

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    1. Ambitieux, c'est vrai mais réussi selon moi. (je suis aussi très concernée par la lutte anglo-irlandaise). Bisous

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  13. Un auteur que je n'ai toujours pas lu... Un jour peut-être, il faudrait...! ;-)

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    1. surtout que tu poursuis la lecture de l’œuvre complète de Sorj ! Tu te chalandises !!!!!

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  15. Tu m'impressionnes par ta connaissance du sujet. Pour moi c'est un coup de coeur.
    Bonne soirée Philisine !

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    1. Je suis moins dithyrambique que toi mais c'est bien que nos sensiblités diffèrent un peu ! Des bises.

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  16. Je comprends pouquoi tu as mis tant de temps à écrire ton billet : ton analyse est impressionnante !! Moi qui suis totalement larguée en matière de géo-politique extreme-orientale, je dis chapeau Phili !!!

    Pour ma part j'ai fait abstraction de la politisation du roman (à laquelle je ne comprenais pas grand chose) pour me laisser porter par l'aventure humaine de l'histoire qui est très belle .

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    1. Oui, mais le problème est que Chalandon n'a pas dissocié les relations humaines des faits historiques : du coup, l'intrigue perd un peu en crédibilité. Bisous

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  17. Tout ça me semble bien compliqué, non?
    Je ne pense pas que ce livre soit pour moi.
    Bonne soirée.

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    1. Tu peux le lire de façon linéaire sans être trop conscient du fait historique (même si celui-ci est sous-jacent). À toi de voir.

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  18. Il dort dans ma PAL , les premières pages ne m'avaient pas enthousiasmée mais ton billet me motive pour une deuxième tentative pourtant j'avais apprécié ses romans sur l'Irlande .

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    1. Je pense qu'il est plus crédible sur l'Irlande car il a côtoyé de près les adversaires. En tout cas, ce pays lui réussit mieux, me semble-t-il.

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  19. Bon, faut que je le lise, hein ! J'ai lu Une promesse, moyennement aimé malgré l'écriture très belle, et depuis, nada ! Mais j'en ai un sur ma PAL reçu en cadeau...

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  20. un bien beau billet! en tout cas, c'est un livre qui reste en mémoire...

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    1. oui, même si d'autres supports laissent des empreintes plus fortes chez moi.

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  21. Tu m'impressionne sdans ton analyse, après 7 mois, je ne sais pas ce qu'il me serait resté... d'ailleurs je n'aurais certainement pas vu tout ça lors de ma lecture!

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    1. J'ai peut-être vu à tort : c'est le risque des hypothèses ! Mais sans fausse modestie, j'espère ne pas m'être trompée.

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  22. Dès sa sortie je voulais absolument le lire (tellement j'ai adoré Retour à Killybegs et Mon traitre), mais je n'ai pas encore passé le pas.....

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    1. n'hésite pas : je pense que tu l'aimeras ! Bisous

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  23. A force de voir ce livre sur tous les blogs, je l'ai lu, enfin, je l'ai commencé car je viens de l'abandonner en plein milieu.
    Je suis admiratif devant tes connaissances ! Moi, ne connaissant rien au sujet, je n'ai pas adhéré.

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