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Virginia Woolf - Viviane Forrester ****

J'ai lu Virginia Woolf de Viviane Forrester dans le cadre d'une lecture commune organisée par Denis, une façon de rendre un hommage appuyé à deux écrivaines majeures. Bien en retard sur la date prévue, voici enfin mon billet contributeur.
Viviane Forrester a écrit là une fresque biographique énorme. La bibliographie en fin d'ouvrage l'atteste, ainsi que les nombreuses citations d’œuvres de l'auteure britannique émanant de ce texte. Force est de constater que les lecteurs assidus de Virginia Woolf en auront pour leur compte, les autres (comme moi) seront priés de s'y intéresser au plus vite. Il est clair que ma méconnaissance de l'univers littéraire woolfien me fut préjudiciable pour apprécier pleinement l'écrit de Viviane Forrester. Je suis donc restée à quai, comme simple lectrice d'une biographie d'une écrivaine par une de ses contemporaines.

De Virginia, on découvrira tout : sa famille chaotique composée de différentes strates (l'union de ses parents fut, pour eux deux, un remariage avec progéniture d'un premier lit), les nombreux deuils à surmonter (perte de la mère, d'une sœur, d'un frère, d'amis, souvent par suicide), la maladie qui rôde (mentale chez une demi-sœur paternelle, constante chez Virginia) et puis des relations amoureuses et amicales fortement ambiguës et peu équilibrantes (un mari Léonard  présenté comme obsessionnel, des demi-frères limite incestueux, des liaisons à but sexuel inhibé et foncièrement frustrantes avec trouples fréquents et trahisons multiples). 
Un univers en mouvement perpétuel, foisonnant, passionné et intransigeant, hyper créateur : Virginia a fondé avec son mari une maison d'édition, s'est entourée d'artistes d'avant-garde qui ont su générer un vent nouveau en Angleterre de l'entre-deux-guerres : Lytton Strachley, Duncan Grant, Maynard Keynes etc. 
Et puis, la sororité exprimée dans toute sa splendeur avec Vanessa  : partageant la même initiale et parfois le même homme, les deux frangines ont éprouvé un amour absolu teinté parfois d'amertume mais une base suffisamment solide pour affronter le pire qui arrive vite avec la montée d'Hitler et la peur de Virginia qu'il envahisse sa belle île.

Viviane Forrester a fait le choix de psychanalyser tous les écrits de Virginia Woolf pour y déceler son enfance, son existence, ses tourments, son intimité. Aux supports littéraires, elle a mené une enquête auprès de proches pour exprimer le vrai moi de Virginia, femme torturée, instable et fragile mais aussi aux désirs charnels niés, une immense auteure qui méritait bien cette belle biographie.

Éditions le Livre de Poche

Ce billet fait partie d'une lecture commune organisée de main de maître par Denis : mille excuses pour le retard !
billets en attente d'Anis, d'Heide et de Laure

et un de plus pour les challenges de Sharon et de Laure (prix Goncourt de la biographie 2009)

Peste & Choléra - Patrick Deville *****

Lorsque vous avez devant vous une biographie extraordinaire truffée d'intelligence, attendant patiemment un petit avis littéraire de votre part (que vous avez du mal à rédiger: trop de pression tue l'inspiration), vous avez de quoi vous sentir tout intimidé(e) : c'est un peu ce qui m'arrive ! Surtout si l'objet en question a évité le prix Goncourt 2012 en raison d'un couronnement féminin anticipé, ma colère sourde gronde mais ma copine Hélène Choco a repris le flambeau pour exprimer tout mon énervement (oui, Phiphi, mémère devant l’Éternel, a besoin de se ménager). Reconnaissant volontiers l’honnêteté dont fait preuve Bernard Pivot, je regrette juste cet argument fallacieux et caduque : « le prix Goncourt troublé par le Fémina -ça y est, les prix se font de l'oeil maintenant... on ne pourrait pas dire ce qu'il se serait passé si Deville n'avait pas eu le Fémina, mais peut-être aurait-il eu le Goncourt - la France, terre de courageux jurys dont l'avis n'empiète absolument pas sur les plates-bandes des éditeurs ! ». Bon, trêve de bavardages inutiles (France, modèle de courtisans et de compromission à toute échelle sociale - promis, je m'arrête là !), ce n'est pas tout mais Patriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiick attend.
Alexandre Yersin est du genre à ne pas tenir en place. Loin d'être hyperatif mais en tout cas super intelligent, ce touche-à-tout scientifique, éminent découvreur du bacille de la peste, ne s'est jamais contenté d'une place soporifique honorifique auprès de Louis Pasteur, son illustre mentor à Paris ou ailleurs. Selon le vieil adage populaire « la vie est courte, profitons-en ! », Alexandre Yersin n'a eu de cesse de connaître plusieurs existences, évitant consciencieusement les zones des conflits armés (la politique ne fait pas partie de ses trucs) : biologiste, médecin des Messageries Maritimes, bactériologiste et microbiologiste, explorateur à ses heures, initiateur du caoutchouc (sa passion pour les voitures l'explique) et d'une boisson gazeuse sucrée qui a donné les couleurs du Père Noël, il découvre son petit coin de paradis à Nah Trang, en Indochine française. Peu enclin aux relations féminines autres que filiales ou fraternelles (entretenant de nombreuses correspondances avec sa mère Fanny et avec sa sœur Émilie, éprouvant un plus grand détachement vis-à-vis de son frère), Alexandre s'entoure de garçons, partageant avec eux son savoir (et peut-être plus, la biographie laisse planer le mystère). Présenté comme misanthrope (hypothèse que je réfute), Yersin ne cherche pas la compagnie des autres et passe de longs mois dans ses montagnes, attiré par les nouvelles cultures, les peuplades inconnues. Toujours à l'écoute de son prochain -surtout lorsque ce dernier demande (a besoin d') une aide- il rapplique lorsque les pandémies se déclarent, aux injonctions de Calmette, de Roux ou de Pasteur. Homme d'honneur et aux convictions fidèles, Alexandre Yersin méritait bien cette belle biographie que Patrick Deville lui a rédigée.

Bourreau de travail et de documentations à la modestie impressionnante, Patrick Deville n'a jamais cherché à tirer la couverture à lui, évitant d'échenozer son écrit, d'où cette possible sensation de froideur qu'a notée Hélène. Toutefois, en éclairant cette vie passionnante de façon subtile, Patrick Deville laisse une très jolie empreinte dans cette rentrée littéraire 2012, un roman qui me touche par les mots que j'y ai lus. Jérôme a lui aussi succombé.
Un énorme regret : le titre Peste & Choléra que j'aurais bien renommé Yersinia pestis (leitmotiv fréquent du livre) en hommage à la découverte majeure de ce découvreur de génie et à son nom (évincé de prix prestigieux comme le Nobel de médecine, malgré la reconnaissance de ses pairs.... soupirs).

pages 200- 201 : « Roux comme Pasteur vénérait la République et le triple emblème. Et que ces trois mots l'un sans l'autre n'ont pas de sens. Que la liberté n'est pas la licence et que l'injuste ne peut être libre, qui est victime de ses passions. Que l'égalité doit être celle des chances au départ et du respect du mérite à l'arrivée, qu'en conséquence l'héritage est banni sauf s'il est affectif et se réduit à trois sous. C'est à la collectivité qu'il faut remettre l'essentiel. »

page 71 : « Tu me demandes si je prends goût à la pratique médicale. Oui et non. J'ai beaucoup de plaisir à soigner ceux qui viennent me demander conseil, mais je ne voudrais pas faire de la médecine un métier, c'est-à-dire que je ne pourrais jamais demander à un malade de me payer pour les soins que j'aurais pu lui donner. Je considère la médecine comme un sacerdoce, ainsi que le pastorat. Demander de l'argent pour soigner un malade, c'est un peu lui dire la bourse ou la vie. »

Éditions Seuil

rentrée littéraire 2012

Prix Fémina 2012
Prix du roman Fnac 2012
Prix Goncourt Phiphicourt 2012

Merci à Jean-François Delapré, libraire à Lesneven (29) au Saint-Christophe pour cet excellent conseil donné en août 2012.  

avis : Evalire, Nina

les derniers jours de Stefan Zweig - Laurent Seksik ****

Mon très cher comité de lecture proposa dans sa nouvelle sélection, Les derniers jours de Stefan Zweig. Étant une fan absolue de cet auteur, je ne fus pas longue à me décider. Résultat : j'ai bien aimé !
Laurent Seksik a effectué un travail de recherche impressionnant pour tenter d'expliquer cette partie de vie de l'auteur autrichien et les raisons de son suicide. Stefan Zweig a fui l'Allemagne nazie en compagnie de sa seconde épouse Lotte Altmann (Lotte, pour certainement Charlotte, son deuxième prénom). Véritable apatride mais dont on rappelle à chaque nouvel exil sa nationalité compromettante (il n'est pas bon d'être né autrichien lorsqu'on se réfugie en Angleterre par exemple) et malgré la raison de sa fuite : l'envie de survivre lorsque la judaïcité est considérée comme un «délit» menant à la mort en Allemagne, en Autriche, en Pologne et bien sûr en France !  Dans cette apnée stéphanoise au Brésil, on le découvre morbide, sinistre, empreint d'un sentiment de culpabilité de vivre et d'impuissance face à l'horreur alors que d'autres meurent en masse (il découvre que les villes comme Varsovie et Vienne «se vident» de leur communauté juive), entouré d'intellectuels fidèles (Bernanos et surtout, Ernst Feder, d'une très grande lucidité sur le devenir de son ami, annonciateur avant l'heure de son destin tragique), tout aussi déprimés par cet éloignement géographique choisi mais non désiré. 
On constate à quel point son œuvre et lui-même furent en interconnexion jusqu'au bout:  son essai sur Kleist dont la fin de vie reste une copie conforme de celle de Zweig, (page 159 Feder à Zweig « Tu ajoutes, si mes souvenirs sont bons, qu'il fut le plus grand poète d'Allemagne parce que sa fin fut la plus belle. Tu sublimes sa mort... Rassure-moi, lorsque tu écris que sa mort est un chef d’œuvre , c'est un effet de style ?»), son héros Jérémie etc. Et puis, même à Pétropolis près de Rio, arrivent les lettres de menace (page 139 :«Nous t'avons retrouvé. Nous allons te crever, toi et ta chienne juive»), le sentiment d'oppression et la chute de Singapour : nous sommes le 17 février 1942.
Au cours du récit, se dessine pour moi la plus grande réussite du livre, celle qui l'aurait fait basculer dans l'excellence si elle avait été mieux exploitée : le personnage de Lotte ! Magnifique, soumise, complexe, d'une intelligence rare et d'une grande finesse, elle aspire à vivre quand son sexagénaire de mari (ils ont 25 ans d'écart) s'enfonce dans les abîmes. Ils s'aiment malgré l'omniprésence intellectuelle de la première femme de Zweig, Friderike, celle qui a vu son homme partir pour une plus jeune, sa secrétaire, celle qui a fait le choix de vivre et d'espérer à New-York. Ce livre, très porté sur son héros masculin, est éclairé par ses beaux personnages féminins : quel dommage de ne pas l'avoir autant exploité ! On serait sorti d'une biographie abrupte pour accéder à une fiction plus raffinée et toute aussi plausible. Le style de l'auteur y aurait gagné en fluidité et perdu en démarche quasi-chirurgicale. 
Malgré ce défaut, la lecture de ce livre nous rappelle les horreurs de la guerre, une piqûre indispensable pour haïr et hurler face aux «détails nauséabonds» de certains dirigeants politiques français, pour ne pas oublier la compromission de nos peuples face à ce génocide.
La dernière scène est tout simplement magnifique : ce mercredi 22 février 2012, nous en fêterons le soixante-dixième anniversaire.

Éditions Flammarion

emprunté à ma biblio chérie (mais cela, je pense que vous l'aviez deviné)

évasion musicale : Set fire to the rain - Adele

Rien ne s'oppose à la nuit - Delphine de Vigan *****

Témoignage magnifique sur la vie de Lucile, la mère de l'auteure : inspection de son enfance au sein d'une fratrie constituée de neuf enfants, de sa vie chaotique d'adulte et d'amoureuse. Fille splendide et hypnotique de Liane et Georges Poirier, titis parisiens régulièrement fauchés et dépendants de la fortune professionnelle paternelle, Lucile apprend vite à utiliser son ravissant visage en mannequinant très tôt. Souffrant d'un mal-être conséquent à des relations familiales ambiguës, à un état de survie permanent au sein du clan, à des deuils insurmontables et de douleur imprescriptible et inavouée, elle comprend rapidement que le suicide devient monnaie courante.
A travers cette véritable plongée en apnée en Lucile, le récit est entrecoupé de remarques et d'états-d'âme de l'auteure sur l'enquête, étayés par des faits relatés par différents protagonistes, aidant à cerner au mieux la personnalité complexe de l'héroïne.
Le titre provient d'une phrase de la chanson Osez Joséphine d'Alain Bashung. Pourtant, au cours de ma lecture, je n'ai cessé de fredonner La nuit, je mens du même chanteur, ode magnifique qui sied parfaitement à ma Lucile, celle que j'ai imaginée, celle qui m'a imprégnée à travers les écrits de son aînée. Delphine de Vigan gagne en sérénité à la fin de ce récit éprouvant tant il remue de souvenirs douloureux, de secrets inavoués, toujours sous-entendus. Jamais je n'ai détesté cette maman qui a survécu pour ses deux filles, une maman courage et admirable à sa façon. Dans le même registre mais en plus apaisé, Noëlle Châtelet dans le magnifique La dernière leçon traite du même thème avec une égale subtilité.
La couverture splendide représente Lucile en biais lors d'un repas de famille, cigarette entre les mains, au-dessus de tout, hors de tout … à son image.

Éditions Jean-Claude Lattès

emprunté à la bibliothèque et acheté récemment en poche par mon A. !!!

avis : Evalire, Lystig
évasion musicale: La nuit je mens - Alain Bashung (assurément, ce chanteur me manque beaucoup)


  
Prix du Roman Fnac 2011 ; Prix du roman France Télévision 2011 ; Prix Renaudot des Lycéens 2011