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[Théâtre] La Guerre des émeus

Eimelle a vu la pièce de théâtre La Guerre des émeus au dernier festival d'Avignon et a rédigé un très bon article que je vous encourage de consulter parce qu'il est explicite, qu'il vous raconte avec intelligence le pitch, parce que son analyse est performante et que mon avis n'en dira pas plus !
Comme je n'arrive pas à commenter chez Eimelle, je le fais ici. Voici mon retour sur ce spectacle vu à Nantes il y a quelques mois. J'ai été scotchée par la mise en scène et la scénographie à la fois minimalistes et géniales pour tous les décors qu'elles mettent en œuvre (c'est fou ce qu'une armoire peut offrir/ouvrir comme espaces !). Les deux comédiens et auteurs (Antoine Le Frère et Florent Oulkaïd) donnent une interprétation toute personnelle et corrosive à souhait de ce pan de l'histoire australienne (la gestion expéditive d'une expansion animalière) et jouent une panoplie de personnages en si peu de temps avec une dextérité et une acuité réussies : c'est rythmé (on ne s'ennuie pas) et intéressant à voir. J'ai apprécié la variation des scénettes, le choix des différents points de vue, le questionnement sur les impacts de cette "guerre" à tous les niveaux : politique, humain, sociétal (avec l'effet sur le couple du soldat et l'émancipation de la femme), point de vue transférable à bon nombre de conflits. J'ai regretté une chose qui aurait pu être réduite sans perdre en profondeur du discours : la grossièreté et la vulgarité d'un personnage (qui en expriment la violence, la bêtise et l'outrance) desservent un peu la force du propos, tout comme certains traits d'humour qui ne m'ont pas fait rire du tout (il y en a eu peu qui ne m'ont pas plu, je le précise en toute honnêteté). Même si je comprends bien que La Guerre des émeus est une farce avec toute la parodie et la causticité qu'on peut imaginer. Voilà j'ai passé un bon moment, un moment de théâtre qui m'a fait réfléchir en tant qu'humaine et qui m'a enthousiasmée pour toutes ses trouvailles artistiques.

Pour en savoir plus sur La Guerre des émeus: consulter l'excellent avis d'Eimelle

[Jeunesse - Théâtre] Cosimo - Jean-Yves Ruf ***

Suite à une dispute familiale, le jeune Cosimo prend la décision de la hauteur : celle de vivre dans les arbres, pour s'éloigner d'une brute de père et d'une famille défaillante, et d'une voisine malveillante. Raconté par Biagio (le frère, celui qui encaisse pour soulager son frère) et Viola (la voisine au défi improbable, Cosimo s'adapte à sa nouvelle vie, étend son territoire, osculte la nature, adopte un nouveau langage. Les semaines passent et tout le retient. 

 

Cette pièce de théâtre présente un langage familier, accessible pour tous. Largement inspiré de Le Baron perché d'Italo Calvino, Cosimo fait preuve de modernité. On sent bien que le héros (même si on entend peu ses sentiments et ses émotions) a choisi l'isolement comme protection, malgré un entourage fraternel attentif (du moins du côté du frère). J'ai apprécié les étapes d'appropriation du nouvel environnement, l'état contemplatif de Cosimo des arbres et des autres "habitants". J'ai été un peu moins fan de l'atmosphère oppressante et malveillante à son égard que ce soit de la part de la famille et de Viola (tout au moins au début), même si cela peut se comprendre, car cette histoire relève bien d'un conte, souvent cruel pour son héros ou son héroïne. L'auteur Jean-Yves Ruf indique s'être largement inspiré des improvisations des comédiens et comédienne qui ont incarné les rôles. J'ai trouvé le traitement intéressant et cohérent. Toutefois, l'âge cible "à partir de 9 ans" me paraît un peu prématuré.  

Éditions Lansman Jeunesse 

Service de presse lu grâce à la Masse critique Littérature de Babelio en partenariat avec les éditions Lansman Jeunesse : je les remercie pour cet envoi et de cette découverte très intéressante, qui m'a sortie de ma zone de confort.

Et ma participation (catégorie PRÉNOM : COSIMO) pour ma ligne du Petit Bac 2025 d'Enna

 

 

[Théâtre] Cendrillon - Joël Pommerat ****

Après avoir vu la pièce il y a fort longtemps (mais quel souvenir, quel souvenir !) et avoir chroniqué cet instant magique de théâtre ici même, je découvre le texte de cette masterpièce de théâtre grâce à Enna

Et c'est là que je me rends compte d'une chose : lire une pièce de théâtre et la voir incarnée au théâtre sont bien deux fabriques d'émotion différentes (bon, là j'ai aussi conscience d'enfoncer une porte déjà grand ouverte !). Et je me sens très chanceuse d'avoir pu les approcher.


Que dire de cette pièce géniale que je n'ai pas déjà dit. D'abord je comprends mieux les vociférations de la comédienne incarnant la belle-mère, future femme du père de la toute petite fille (Sandra, dite Cendrier, et accessoirement notre Cendrillon) dans la pièce de théâtre vue, parce qu'on peut dire que ce personnage ne cesse d'aboyer sur tout le monde qui n'est pas elle. Sa communication et son attitude sont violentes, grossières et vulgaires (oui, elle cumule.). Bref un personnage qui collectionne tout le pire complété du fait que le père de la toute petite fille se laisse mener par le bout du nez, sans réagir à part fumer en cachette : et cela reste un mystère pour moi, ce défaut de courage ! Ensuite j'ai retrouvé l'ambiance de la composition théâtrale et j'ai aimé lire l'œuvre originelle parce que je me suis fait mon propre film. 

Alors oui, cette redécouverte du texte est une belle surprise complémentaire de la représentation théâtrale. Parce qu'on y trouve une petite héroïne très chouette, à la fois trop naïve pour supporter tout ce qu'on lui demande de faire, et très futée sur les choses de la vie (quand elle a elle-même cheminé). J'ai aimé voir la faiblesse du prince, l'enthousiasme du roi, la douce folie de la fée (dont les pouvoirs ont faibli avec son grand âge). J'ai apprécié de lire la présence discrète quoique bête de Soeur la Grande et de Soeur la Petite. J'avais oublié l'absence d'identité de ces diverses personnalités définies uniquement par leur statut familial. Et oui, la pièce de théâtre actée a réservé l'équilibre attendu entre la belle-mère et la toute petite fille. Comme lors du spectacle j'ai vraiment apprécié la déconstruction et la revisite du conte de Charles Perrault par Joël Pommerat en gardant tous les éléments et en les associant à d'autres moments, d'autres personnages : la chaussure, la robe (de la mère), les travaux ménagers, les vitres. La chaussure et la robe deviennent alors des objets transitionnels pour rencontrer l'inconnu.e et se défaire d'habitudes liées à une absence non assumée. C'est moderne et réussi. Lire Cendrillon est vraiment accessible par le lexique moderne employé, compréhensible par tous : le langage et le discours emploient des tournures actuelles, non pompeuses. C'est aussi ce qui rend cette œuvre populaire, aussi intelligible dans sa construction qu'accessible dans son discours : elle y parle de deuil et de réserve mais aussi de tyrannie domestique et de harcèlement, elle y montre la violence et le jeu de pouvoir, comme dans le conte originel. Bref, du bel art (écrit et scénographique).

Éditions Babel

Emprunté à la bibliothèque

Merci Enna pour cette LC et pour ton excellent avis sur cette oeuvre !

et mon article sur Cendrillon de Joël Pommerat versus représentation théâtrale !

Et ma participation (catégorie Personnes célèbres : CENDRILLON) pour ma ligne du Petit Bac 2025 d'Enna

[Théâtre] Les figurants - Delphine de Vigan (entre *** et ****)

Dans Les figurants, Delphine de Vigan dresse une pièce de théâtre dans laquelle elle expose des personnes qui attendent leur casting, qui attendent la mise en place de scènes. C'est à l'occasion de cette attente que ces figurants se confient, racontent leur itinéraire, leurs choix et parfois leurs non-choix de cette invisibilité pourtant importante à l'écran parce qu'elle renforce le jeu des acteurs principaux, qu'elle place une scène, qu'elle la rend vivante et réelle. L'autrice raconte aussi leur quotidien qui souvent ne se résume pas qu'à être figurants : certains diversifient leur activité professionnelle par la participation à des publicités, à des vidéos, pour vivre et souvent survivre. 

Delphine de Vigan décrit le mépris ou l'empathie de certains comédiens plus connus, de certains réalisateurs ou assistants, à l'égard des mal-lotis, des mal-connus, des pas assez reconnus. Elle raconte surtout leur longue attente entre deux prises, leur longue attente des castings, de vies solitaires et isolées. Et pourtant, ils sont là pour quelques heures, quelques sous.

Dans Les figurants, Delphine de Vigan innove son écriture en tentant courageusement le théâtre avec les rythmes imposés, les dialogues et les monologues à poser : un nouvel exercice littéraire qui sort de son registre habituel, mais toujours avec cette envie de valoriser de décrire ce qu'on ne voit plus ou qu'on ne voit pas, de faire entendre ces voix qu'on n'entend jamais au cinéma. Et ce parti-pris est intéressant à l'image de l’œuvre humaniste esquissée par cette autrice, appuyée par son regard aiguisé sur la société du spectacle ici, sur la société en règle générale.  

Les figurants est un texte très accessible, intéressant. Ce n'est pas un coup de cœur mais j'ai apprécié de le découvrir et de me plonger dans ces humanités simples, d'y lire leur quotidien, leurs états d'âme  et d'apprécier leur abnégation et leur courage de poursuivre malgré tout et contre tout, juste pour la beauté du cinéma, conscients de participer à une oeuvre collective partagée, heureux d'avoir parfois une scène à eux (et de changer potentiellement de statut, lorsque la caméra se prolonge sur eux.). J'ai apprécié d'y lire leur énergie et leur persévérance, et de ressentir aussi leur épuisement. 

Les figurants exprime tout cela et je remercie Delphine de Vigan d'avoir honoré ces héros de l'invisible et d'en avoir fait des héros tout court.  

Éditions Gallimard

Autres avis : Jostein

De la même autrice : Les enfants sont rois Les gratitudes  - Les Heures souterraines  -    Rien ne s'oppose à la nuit   -  Un soir de décembre

Ma participation au challenge Monde ouvrier et Monde du travail (focale sur des métiers du spectacle + pièce de théâtre : fond et forme !)


Théâtre : Acrobates (mise en scène de Stéphane Ricordel)

image d'Acrobates captée sur le site de France Inter
Acrobates est une pièce de théâtre sans texte clamé par ses comédiens. Elle représente avant tout une aventure humaine (celle d'un homme, Fabrice Campion, trapéziste devenu tétraplégique à la suite d'une mauvaise chute lors d'un entraînement) et la volonté de ce dernier à dépasser ses limites, à se mouvoir artistiquement malgré le handicap physique.

C'est aussi la rencontre et la profonde humilité de deux de ses amis (acrobates de formation, d'où le titre), à perpétuer l’œuvre de leur copain depuis décédé, un témoignage de courage et d'abnégation. Le spectacle déroute au départ par la vue de vidéos de Fabrice Campion (on se croirait au cinéma) et pourtant, comme ces images se justifient et expliquent la démarche et la volonté de cet homme enfermé dans son corps. S'en suivent des mots projetés, des textes dits par Fabrice Campion, le seul absent physique de l’œuvre totalement imprégnée par ses mots enregistrés, par son image filmée. 
image d'Acrobates captée sur le site de France Inter
Au départ, deux acrobates Alexandre Fournier et Matias Pilet évoluent et leur gestuelle montre l'enfermement, la solidarité des corps (après celle des cœurs), rejoints par un autre couple Vincent Brière-Voleak Ung. Des panneaux descendent pour plus d'intimité, pour cacher ce qui ne se voit plus, pour taire ce qui n'est plus. Le mur incliné est source de pluie, de nuages, d'arbres en suspension, de jeux, d'apprentissage : le travail sur le son (échos dans la salle) complète ce spectacle d'une intense émotion. Outre la bravoure des figures, Acrobates offre sa magnifique version de l'amitié.

Acrobates (1h10)
Théâtremise en scène : Stéphane Ricordel
dramaturgie et images : Olivier Meyrou 

vu en décembre 2014 au Théâtre du Nord (Lille)

et un de plus pour le challenge d'Eimelle


Théâtre: Les bas-fonds - Oskaras Korsunovas

Pièce du Russe Maxime Gorki (artiste du réalisme socialiste, contemporain et proche de Lénine puis de Staline), Les bas-fonds représente une succession de témoignages, de pensées philosophiques d'un peuple à la marge, composé de criminels, d'artiste en déclin, de prostituée ou de femme battue, tous alcooliques notoires. 
Le passage d'un vieux sage dans ce groupe, enclin à la beauté du monde, leur a insufflé un peu d'espoir et de bienveillance. Son absence cruelle les ramène à leur questionnement originel : quel est le sens de la vie ?  
image captée sur le site du Théâtre du Nord
Le texte est relativement sombre et franchement, je ne suis pas sûre d'avoir complètement saisi les envolées métaphysiques (et alcoolisées) des protagonistes. Soit l'auteur pense très haut [et je ne possède malheureusement pas d'ailes pour le rejoindre, en raison de mon cerveau lent :-) ], soit il a trop fumé la moquette avant de composer son œuvre, soit le contexte de la pièce n'est pas favorable.
Donc replaçons ledit contexte : ce spectacle présenté dans le cadre du festival NEXT correspond au quatrième acte de la pièce originale de Maxime Gorki  et d'une certaine façon, son épilogue (d'où le sentiment que certains personnages nous échappent, tout comme certains clins d’œil devenus moins évidents). Sur le plateau, dix acteurs lituaniens narrent le texte dans leur langue natale, le surtitrage en français s'effectue sur le mur derrière eux.

Donc je résume la situation :

auteur russe,
acteurs et metteur en scène lituaniens, texte parlé lituanien
phrases écrites en français (et en allemand ou en néerlandais, j'avoue que je n'ai pas trop cherché à lire l'autre traduction, trop préoccupée à comprendre déjà celle concernant mon idiome)
home_NEXT_2014
image captée sur le site du Théâtre du Nord
Je commence par les défauts :

* trop de fautes grammaticales dans la traduction qui rendent certaines phrases incompréhensibles ! (et là, pas de bol, on ne peut pas s'aider de ses oreilles, vu que... voir plus haut !)  Déjà que le texte m'a semblé un peu prise de tête, du fait de l'alcoolisme des personnages (même si certaines fulgurances étaient juste magnifiques), je ne vous dis pas le résultat sur mes neurones lessivés.

** à mon avis, un décalage trop fréquent entre la traduction et les paroles (les phrases m'ont paru trop longues ou bien n'ont pas marqué assez les individus) : je l'ai ressenti à la gestuelle des comédiens (qui eux non plus, ne pouvaient pas s'adapter au texte projeté (vu que... voir plus haut)).

*** : et parfois, un texte qui défile si vite que je rate les derniers mots (c'est ballot !)

Alors pourquoi j'en suis ressortie éblouie, estomaquée, surprise, heureuse ? (hein, pourquoi ? Ça y est, je me Gorkise !) 

Parce que le théâtre permet tout et surtout de sauver un texte moyen (ou parfait, c'est selon) par une mise en scène géniale, simple et surprenante avec des acteurs investis et naturels. Sans contestation possible, le metteur en scène Oskaras Korsunovas a parfaitement pigé les pensées gorkistes : il donne la parole aux gens de peu, fait participer l'auditoire qui intègre de façon remarquable la troupe, il présente ses acteurs au plus près du public (une table sépare les deux entités). On assiste alors à une mise en abime des mots/maux. 
Tout se tient : les verres brisés, les bouteilles d'alcool, les chips-hosties, les baisers, les claques, les cris, les rires... Il ne suffit pas de faire parler les pauvres ou de les entendre, il est bon de les rencontrer physiquement, les toucher, partager un moment de communion, d'intimité, de chaleur, de tendresse. Parce que rien ne vaut la peau ! Un drame en toute fin renvoie cette humanité en perdition vers une peu plus de compassion. 

ThéâtreServi par des comédiens au jeu exceptionnel (ils sont leurs personnages, ils impulsent une énergie fabuleuse, se donnent à fond, jouent avec l'auditoire : c'est incroyable de voir un truc pareil), Les bas-fonds mérite qu'on s'y arrête, le temps d'une représentation.  

Représentation vue au théâtre L'Idéal de Tourcoing (1 heure de spectacle)

et un de plus pour le challenge d'Eimelle

Théâtre : Les Serments indiscrets versus Phèdre - Christophe Rauck

Les serments indiscrets de Marivaux
Orgon et Ergaste, deux nobles amis de longue date, ont choisi de rapprocher leur fortune en unissant leurs aînés, sans leur consentement. Décidés à ne pas se marier (même pour les beaux yeux paternels) et manipulés, l'une (Lucile) par sa confidente (Lisette) et l'autre (Damis) par son valet (Frontin) (les épousailles risqueraient de rendre inutiles et sans pouvoir ces serviteurs de second zone et sans scrupules), les deux jeunes gens conviennent d'un rendez-vous afin de proposer à leurs pères respectifs un très bon prétexte à la vacuité de l'union. Sauf que lors de l'entrevue, ils tombent littéralement sous le charme l'un de l'autre. Trop fiers pour se l'avouer (Damis considère le mariage comme obsolète, Lucile craint d'y perdre sa liberté et sa spiritualité), nos deux héros guère courageux laissent le soin à Lisette et à Frontin de sceller leur destin (et leur éloignement temporaire).  


Cécile Garcia Fogel (Lucile), Pierre François Garel (Damis), amoureux qui veulent s’ignorer. Photo Anne Nordmann
image d'une scène de Les Serments indiscrets, captée sur le site de La Voix du Nord 

Phèdre de Racine
Seconde épouse de Thésée, Phèdre aime Hippolyte, fils de ce dernier, né d'une première union. Consciente de cet amour anormal, elle dévoile son état d'âme à Oenone, celle qui a pris soin d'elle toute sa vie. L'annonce de la mort de Thésée va accélérer les confidences : sous les conseils d’Oenone, Phèdre annonce à Hippolyte son ressenti, celui-ci (pourtant peu enclin aux jeux de l'amour) révèle à Aricie, descendante d'un clan ennemi et bannie de la société civile, ses tendres sentiments à son égard. Bref, un trio qui ne tourne pas rond, et surtout moins, quand Thésée ressuscite !

Cécile Garcia-Fogel, Phèdre magnifique et royale. 
PHOTO ANNE NORDMAN
image d'une scène de Phèdre, captée sur le site de La Voix du nord
On ne change pas une équipe qui gagne 

Christophe Rauck a fait le choix là de pièces ambitieuses : beaucoup de texte à clamer (donc une mémorisation à assurer à pleins tubes), un vocabulaire désuet, un contexte qui n'a plus rien à voir avec notre vie actuelle (je pense en particulier à l'omnipotence/présence des serviteurs au sein de ces familles). Pourtant, d'une certaine façon, ces deux pièces phares de ce metteur en scène présentent un thème similaire : l'art de la communication. D'un côté (Les serments indiscrets), beaucoup de parlotte mais pas de franches conversations (tout est suggéré, jamais dit ouvertement et résultat : un amoncellement de quiproquos, plus gros les uns que les autres, où les gens se trahissent, jouent avec les sentiments d'autrui, se contredisent), de l'autre (Phèdre), des confidences puis des rétractations voire des mensonges qui mèneront à la perte de trois personnages. Alors, ces deux pièces foncièrement modernes, malgré leur lexique élaboré et ancien, nous rappellent la difficulté de s'épancher, de se dévoiler, d'assumer ses sentiments et ses choix, de prendre du recul et de ne pas agir dans la précipitation, de ne jamais laisser à d'autres le choix de notre liberté et de notre conscience. Il faut être courageux pour aimer, il faut être aussi courageux pour le dire.

Christophe Rauck a une troupe fétiche : Pierre-François Garel (Hippolyte/Damis), Cécile Garcia Fogel (Phèdre/Lucile) formidables et sensuels renforcent les deux pièces par leur jeu naturel, assuré et délicat. Les autres acteurs ne déméritent pas : au contraire ! (mention spéciale à Nada Strancar (Oenone) comédienne éblouissante de discrétion et de présence)

Je regrette juste une chose dans la distribution de Phèdre : l'âge de comédiens ! Olivier Werner me paraît trop jeune pour être le père d'Hippolyte et ses cheveux tondus n'y changent rien.


Une mise en scène efficace, un peu plan-plan pour Phèdre, plus inventive pour Les Serments indiscrets.

Remarquable en tout point, la scénographie de Les serments indiscrets ne démérite pas les prix reçus : de beaux drapés, un usage précieux et équilibré de la vidéo (avec le fameux témoin malheureux puis revanchard de Phénice, sœur de Lucile), une scène finale magnifique (et c'est rare de terminer les larmes aux yeux devant un si beau moment de réconciliation générale), des acteurs investis, un Marivaux top.

Celle de Phèdre me paraît plus attendue et plus classique : bien servie par le jeu des acteurs (vraiment, ils assurent !), elle surprend le public grâce à l'arrivée de Thésée sur le plateau : bref, ce personnage ne passe pas inaperçu. Les acteurs infléchissent bien leur diction, permettant aux spectateurs de savourer comme il se doit le texte de Racine. Toutefois, malgré les clins d’œil (Marilyne, Barbara, les cloches, la piscine), la mise en scène aurait mérité un peu plus de fantaisie (peut-être, en bousculant les décors). Et surtout, la chorégraphie (en particulier les gesticulations au sol) est à revoir, ainsi que les vociférations (Thésée en particulier, Hippolyte parfois, Phèdre dont on entend la respiration) devraient être plus limitées : on peut exprimer la violence par la tessiture sans pour autant se casser la voix !

Deux représentations vues au Théâtre du Nord à Lille !

et un/deux de plus pour le challenge d'Eimelle (cela faisait longtemps !)
Théâtre

Théâtre : La Ronde de nuit - Création collective du Théâtre Aftaab, « en voyage »

Sur une proposition d'Ariane Mnouchkine (connue pour son Théâtre du Soleil engagé) mise en scène par Hélène Cinque (la directrice du musée), la troupe du Théâtre Aftaab offre un spectacle de toute beauté, à ne pas rater bien sûr !

Un jeune afghan réussit à trouver un travail de gardien de nuit dans un théâtre-musée à la couverture brinquebalante. Cet endroit magique et riche en archives historiques semble un lieu de passage pour fantômes en perdition, enfin d'après sa directrice bien contente d'avoir trouvé la perle rare (celle qui n'a pas encore peur). À peine installé, le gardien se voit confronté à la générosité d'un de ses compatriotes et néanmoins ami : ce dernier a proposé à d'autres - sdf et réfugiés non reconnus-, le refuge pour quelques heures, le temps de la réouverture des gares du métro. À peine installé donc et déjà plus tout seul, surtout lorsque les rêves, les prostituées et les policiers s'y mêlent !
Tout, dans la mise en scène, est intelligent : une bonne exploitation des corps avec une chorégraphie savamment orchestrée, une musique bien venue, l'usage de la vidéo enfin subtile (où le logiciel de communication Skype a le droit à une part de reconnaissance), l'intrusion heureuse d'éléments naturels (les ombres, la neige, le vent), le tout servi par des comédiens en grande forme et naturels, des propos réalistes et touchants, une langue splendide (le dari surtitré). On navigue entre le tragique, la comédie, parfois le burlesque et la bouffonnerie, entre le rire et les larmes. Mais jamais l'intelligence du propos n'échappe à sa mission : faire réfléchir le spectateur, ne pas le juger, ne pas induire une vérité (chacun en conçoit une avec son vécu, ses idées, ses valeurs).  
Pourtant au démarrage, on pouvait râler sur des bons sentiments débordants ou un prétendu manichéisme ou une certaine bienveillance entre réfugiés. Mais, lorsque la nuit tombe, les souvenirs reviennent et les traumatismes associés aussi. Donc on ne boude pas sur les moments heureux, lorsque d'autres vous serrent le cœur.  La plupart des réfugiés a fui la violence physique pour y retrouver celle de l'indifférence ici. Alors oui, les quiproquos magnifiques entre la prostituée, le gardien et sa famille servent à libérer le texte de trop de tensions, sur une situation malheureuse actuelle que beaucoup de migrants connaissent : le déracinement et l'impossibilité d'enracinement vers cet ailleurs rêvé. Restent des images inoubliables : le sauvetage de la mémoire du monde, deux frères sous une neige abondante etc

ThéâtreUne pièce importante.

vue au Théâtre du Nord entre le 26 et le 29 mars 2014 (j'ai conscience d'avoir été chanceuse)

et un de plus pour le challenge d'Eimelle


Théâtre : Le conte d'hiver - William Shakespeare

Présenté par le Théâtre du Nord pour la saison 2013-2014, Le Conte d'hiver de William Shakespeare découvre une seconde jeunesse avec la mise en scène de Patrick Pineau (avis aux amateurs des pièces de théâtre courtes : ce spectacle dure trois heures ! ). Quand on aime, on ne compte conte pas (ou peu).
photo issue du carnet de présentation de l’œuvre fait par le th'N
Léonte, roi de Sicile, a tout pour être heureux : Hermione, sa femme splendide qu'il aime et qui partage ses sentiments, un fils Mamillius et un bébé qui s'annonce sous les meilleurs auspices. Enfin, cela, c'est vite dit car à l'occasion d'un séjour sicilien de Polixène, roi de Bohème et frère de sang de Léonte, ce dernier doute de la fidélité d'Hermione et par conséquent de sa propre paternité vis-à-vis de l'enfant qu'elle porte. Malgré l'assurance de tous (Hermione et Polixène outragés, la cour qui défend le comportement exemplaire de la reine, les Dieux et en particulier Apollon par l'intermédiaire de l'oracle de Delphes), Léonte s'enfonce dans une jalousie furieuse qui bien sûr détruit l'équilibre familial sur son passage. Mais parfois des miracles arrivent (mais ne règlent pas toutes les morts).

Scindée en deux étapes, cette pièce montre une grande modernité de la part de William Shakespeare : critique d'une royauté despotique (ici, Léonte "bousculé" et retranché dans ses convictions par ses courtisans), dérapage du début tragique en fin comique (avec retournement de situation digne de Feydeau), union d'un héritier royal avec une pseudo-roturière, intervention du Temps qui montre et résume son action en seize ans, humour et légèreté dans ce texte à début sombre etc. Il n'empêche que j'adhère moins à la fin qui m'a paru invraisemblable : c'est vrai qu'on vit dans un conte mystique, philosophique aussi. Dire que l'histoire s'achève dans le bonheur le plus total oublierait bien vite le deuil d'un petit garçon. 

Quant à la mise en scène de Patrick Pineau, il y a plusieurs éléments notables :
 -  des décors sobres et des costumes élégants, un jeu d'acteurs inégal ( avec parfois des aboiements qui rappellent le théâtre d'antan : il me semble qu'on peut jouer la menace sans hurler. Une très bonne Paulina- Aline Le Berre sauf lorsqu'elle incarne le Temps )
 - un usage abusif du micro-Temps très sonore (soit Patrick Pineau considère son audience  composée de personnes à l’ouïe endommagée, soit il entend mal), idem pour la partie Voici-Closer (oui, oui, la presse people s'invite aux retrouvailles) : la vidéo m'a semblé surexploitée. Passée la surprise (qui a le don de réveiller l'auditoire et de le faire rire), les témoignages filmés appesantissent le récit.
 - des intermèdes rock sympas mais là encore inaudibles (sauf avec des boules quiès : pensez à vos oreilles !)
 - l'écran central n'a d'intérêt qu'au moment des interventions de Mamillius, lors de la promenade de Hermione en compagnie de Polixène ou la revue de presse. Le reste du temps, il me semble inutile et inapproprié (l'image télévisée détourne l'attention sur la scène), sauf pour montrer au public que le metteur en scène connaît d'autres vecteurs de communication, comme s'il voulait concentrer toutes les techniques en une seule pièce : un tremplin trop-plein !
 - un choix audacieux de burlesque et de bouffonnerie en seconde partie, qui a pu plaire au public : je suis restée insensible. Non pas que rire m'indispose (au contraire : j'ai aimé cette façon de Shakespeare d'avoir su détourner le rythme de la tragédie), mais la prestation proposée m'a paru too much  (exceptée l'apparition de la famille ourse bien venue) : les acteurs surjouent lors de l'anniversaire de Perdita ou la découverte du mausolée d'Hermione.

En résumé : du très bon, du moins bon, des éléments intéressants dans la mise en scène et d'autres dont on pourrait se passer sans rien enlever au rythme, ni à la fantaisie.
Théâtre
Le conte d'hiver
deWilliam Shakespeare
metteur en scène : Patrick Pineau
nouvelle traduction : Daniel Loayza

durée du spectacle (au moins trois heures )  : 1h25 + 15-20 m d'entracte + 1h25

et un de plus pour le challenge d'Eimelle  


Théâtre : L'Assommoir - David Czesienski

J'aime aller au théâtre pour y contempler des classiques revisités : L'Assommoir d’Émile Zola en fait partie.
Très tôt, je repérai cette version proposée par le metteur en scène David Czesienski et me précipitai pour acheter deux billets. Puis vint le temps de la récupération des places et le visionnage de quelques photos concernant sa mise en scène plutôt moderne et là, mon esprit quelque peu endormi me suggéra ce questionnement : « Non mais, elle est où, Gervaise ? ». Parce qu'avec toutes ces images flashy, il me sembla difficile de la repérer. Enfin, le soir du spectacle s'annonça. Et ? Eh, oui !
photo issue du carnet de présentation de l’œuvre fait par le th'N
Six amis se retrouvent dans un salon pour faire la fête (enfin, picoler serait le mot adéquat). Tout est prétexte à narrer les mésaventures de Gervaise, l'héroïne de Zola, éternellement partagée entre Lantier (père de ses deux aînés) et Coupeau (père de son unique fille, Nana), sa réussite puis sa déchéance. Au fil de la narration, l'ambiance festive gâchée par l'alcool bu en abondance laisse place aux règlements de compte, à l'échange de partenaires et plus, si affinités.   

Bon, alors autant être directe : il y a du bon et du moins bon dans cette pièce.

les + : l'entrée en scène des comédiens tout de suite au contact du public, la volonté farouche de David Czesienski à transposer la déroute des Lantier-Coupeau à celle des convives (même beuverie, mêmes simulacres de couples, même débauche), à démultiplier la voix de Gervaise (chacun des comédiens s'accaparant ce personnage à l'aide d'une chaussure levée ou d'un pied plié) ce qui la rend omnisciente (un bel hommage théâtral à cette héroïne), à raconter l'Assommoir de façon anarchique et non chronologique (qui demande une certaine constance dans la diction mais n'empêche pas la lassitude s'installer), à distiller (foutu alambic) une bonne dose d'humour, à placer des histoires drôles pour dynamiter la fin (avec l'excellente prestation de Baptiste Girard, qui éclabousse tout sur son passage : bons déplacements, nuance dans le jeu, gestuelle corporelle élastique), à redéfinir la scène du lavoir (sans nier le risque de friser la comédie de boulevard) ou à introduire notre Johnny national (formidable chanteur aux penchants éthyliques reconnus).

les - : j'ai suivi, j'ai perdu pied, je me suis ennuyée puis réveillée (avec les scènes de ménage et l'hystérie qui parfois en découlait). Tenir en haleine 2h10 (sans entracte) un auditoire en ne changeant pas de décor, ni de comédien relève de l'exploit : le problème est que le texte manque singulièrement de finesse. Oui, Czesienski peut autant choquer que Zola lorsque l'Assommoir fut publié mais rien ne remplace les mots/ le lyrisme du maître. L'irrégularité et l’exubérance de certaines prestations  et des « moments » surjoués de la mise en scène/texte gâchent une mise en abyme intéressante (avec une perspective qui aurait mérité un traitement moins proche de celui du vaudeville). Difficile aussi de ne pas être dérouté(e) par ce zapping constant qui noie le (juste) propos.
En bref, j'ai souri, j'ai ri mais je n'ai pas jamais été émue par le destin de Gervaise : un comble, non ?   
Théâtre 
L'Assommoir
d'après Émile Zola
metteur en scène : David Czesienski 
un spectacle du collectif OS'O

et un de plus pour le challenge d'Eimelle  


Théâtre : Lucrèce Borgia - Lucie Berelowitsch

L'avantage, lorsqu'on tient un blog, est de revenir sur un spectacle passé, comme par exemple, Lucrèce Borgia de Victor Hugo, mis en scène par Lucie Berelowitsch, vu samedi dernier au Th'N (Théâtre du Nord) à Lille. Comme je participe avec grand plaisir au challenge d'Eimelle, En scène, j'aime rédiger un petit avis personnel sur la pièce après. Énorme avantage donc, car ce fut à cette occasion que je découvris la distribution (oui, je ne regarde jamais la distribution avant le spectacle, ni pendant, ni tout de suite après, histoire de ne pas me laisser influencer par la notoriété d'un nom). Et la petite Lucrèce, que je trouvais bien charnelle, habitée, une véritable bombe sexuelle sans vulgarité (ce qui est une vraie gageure dans cette mise en scène-là) n'était autre que la magnifique Marina Hands : parfois, il y a des noms connus et on sait pourquoi ! 
photo issue du carnet de présentation de l’œuvre fait par le th'N

L'hypnotique Lucrèce Borgia est issue d'une famille consanguine, dont l'art reste de liquider toute personnalité nuisant au rythme des acquisitions, de domination et des spoliations par le clan. Mariée pour la troisième fois à Don Alphonse, duc de Ferrare, elle mène une vie dissolue entre amants de passage et politique locale. Couvant un secret originel, elle apparaît fortement attirée par le jeune capitaine Gennaro dont les cinq copains de route ont tous de bonnes raisons de faire la peau à la belle Lucrèce. À l'occasion d'une visite surprise à Gennaro (orphelin de père, mère inconnue dont le lien tangible se résume à une correspondance sporadique) où elle révèle, visage masqué, un peu d'humanité et remet en cause son attitude sanguinaire, la venimeuse Italienne subit un ultime affront de leur part. L'heure de la vengeance a sonné (et l'oubli de belles promesses, aussi).

Victor Hugo a écrit cette pièce en quinze jours. Sans renier le génie du bonhomme, je reste persuadée qu'une petite relecture n'aurait point fait de mal. Un texte bavard, des scènes confuses et des répétitions inutiles gâchent un peu un ensemble exigeant et lourd en symbolique. Bien évidemment, le parallèle avec Phèdre de Jean Racine me parait évident par la puissance tragique de l'héroïne et l'inceste abordé (Lucrèce aimée de ses deux frères Jean et César, le second tuant le premier pour conserver la main mise sur la frangine). Énonçant la violence de l'époque (fratricides réguliers, empoisonnements constants), Lucrèce Borgia n'en demeure pas moins un appel à la résistance, à l'irrévérence et au courage, incarné par Gennaro, compagnon intègre et fidèle, haïssant celle dont on doit taire le nom (la Voldemort d'Hugo), blasphémant le nom de Borgia en le réduisant en Orgia. Tragédie d'un côté (avec ses rebondissements, ses quiproquos et ses surprises), mythologie de l'autre par la présence des gardiens du lugubre, Rustigello et Gubetta, accomplissant les méfaits de Lucrèce et son mari, Alphonse, un brin jaloux du beau Gennaro.

Lucie Berelowitsch a parfaitement intégré cette époque violente : une première scène digne d'Orange mécanique de Stanley Kubrick, du bruit constant lors des fêtes orgiaques de la princesse Négroni, aboiement des comédiens lors de la diction du texte... Je conçois tout à fait que le traitement de Lucrèce Borgia reste un vrai challenge théâtral mais là, je n'y ai vu aucune subtilité et aucune finesse que ce soit dans la mise en scène (peu de pauses dans un texte, la plupart du temps, récité voire hurlé plutôt qu'interprété ; l'utilisation de dancemusic et de techno pour faire djeuns, une bonne idée qui s'est confrontée à un haut-parleur aboyeur - au final, effets auto-dissous avec la sensation de capharnaüm constant, marqueur auditif de l'agressivité ambiante), dans la chorégraphie des comédiens (les corps-à-corps manquent de souplesse et d'adhérence, les chutes me paraissent trop lourdes, le décor pas assez exploité - un échafaudage intelligent et finalement absent). Bref, un spectacle en demi-teinte pour moi : un comble dans cette noirceur !

et un de plus pour le challenge d'Eimelle

Le Misanthrope : Molière vs Sivadier

J'ai eu la chance récemment de découvrir le spectacle de Jean-François Sivadier concernant Le Misanthrope de Molière, alias Jean-Bapt pour les intimes. Une chance inouïe tant le succès fut au rendez-vous, tant cette pièce de théâtre maintes fois montée connut un tel dépoussiérage qu'il aurait été malheureux de rater. Vous avez dit : ménage de printemps ?  
Le synopsis : Alceste rêve d'un monde d'honnêteté, ne supporte plus les petites mesquineries et les mensonges de ses congénères. Amoureux de la vile Célimène, il tente de la convertir à sa façon de voir le monde (et les choses) et exige d'elle un engagement plus affirmé à son égard. Mais Célimène n'en a cure et semble bien décidée à aller voir ailleurs si l'herbe est plus fraîche (et assurer ses arrières tant qu'à faire). Parallèlement, un édile royal, Oronte, recherche les faveurs et l'amitié d'Alceste. Imbu de sa personne et relativement caricatural, il lui déclame une prose d'une affligeante platitude : Alceste, logique avec lui-même, lui assène ses quatre vérités et vérifie là que ce n'était pas ce que souhaitait entendre Oronte.
D'un côté, une pièce de théâtre classique hyper bien écrite quoique bavarde (à mon goût) et d'un sombre, aux personnages peu attachants. De l'autre, une mise en scène remarquable, au tapis et à la pluie de grisaille, où se succèdent multiples clins d’œil (The Clash, The Artist, Berlusconi et le public), des trouvailles géniales (jets d'eau reposants, lustres bien assis, colline de chaises, ruban-cercle de Möbius, ballon de lune, un kilt écossais) lorsque la prose l'est moins, des marquis bien échauffés et un Oronte grandiloquent à la démarche saccadée, des pauses textuelles fabuleuses où certains mots comme race ou tirer marquent l'auditoire (par la façon dont ils sont scandés).

D'un côté donc le classicisme et l'intemporalité, de l'autre le modernisme et l'art de faire aimer un texte qui a priori ne soulève pas un grand enthousiasme (enfin de ma part). C'est tout le talent de Jean-François Sivadier : s'entourer de comédiens justes (prouesse de Alceste-Nicolas Bouchaud, intelligence de jeu chez Philinte-Vincent Guédon, une Célimène-Norah Krief malicieuse et gourmande etc), s'inspirer des écrits de Molière, les transmettre et s'en évader. Il sublime l'amertume et la rend comique, accentue la part d'ombre et de lumière de chacun (exceptés Philinte et Éliante, dignes représentants de l'équilibre parfait), soulève les différentes problématiques  :
Peut-on toujours dire la vérité ? Doit-on toujours l'avancer ? Quelle est la différence entre morale et éthique ?

Le Misanthrope présenté comme une comédie dramatique, en devient tragique avec son héros détaché de tout et de tous au nom d'une pureté virginale et avec des personnages amoraux qui manipulent ou dénoncent la réalité (Célimène, Oronte, Arsinoé) pour arriver à leurs fins (une position sociale plus assurée, le rêve de gloire, l'amour d'Alceste). Éliante et Philinte tentent le contrepoids en vain. Intransigeant et entier, l'atrabilaire s'éloigne de ce monde qu'il honnit malgré la parade de ces derniers, tel un dépressif s'enfonçant dans sa maladie, en tournant sur lui-même.

Livre des éditions classiques Larousse

durée du spectacle : 2h30 sans entracte (le temps file si vite !)
au Théâtre du Nord à Lille du 29 avril au 9 mai 2013

et un de plus pour les challenges de Sharon et d'Eimelle


Antigone - Jean Anouilh ****

Jamais un livre ne m'a posé autant de difficultés. Obligée de le lire deux fois et de demander à une de mes collègues (mille mercis à Madame L.) le prêt de trois précis concernant l’œuvre pour confirmer une intuition, je me lance. Parce qu'après tout, je me dois de répondre à un défi  tant littéraire (celui de Philippe avec son « un seul mot ») que personnel (non, je n'abandonnerai pas face à l'obscurité du discours). Alors ce monstre ? Juste, cette brave Antigone de Jean Arnouilh
Œdipe est mort et c'est la chientlit. Ses deux fils ont choisi de se partager le pouvoir, s'alternant chaque année. Joli sur le papier, un peu moins dans les faits : l'aîné Etéocle, prenant goût à la res publicae, décide de ne pas lâcher les rênes et le frangin, Polynice, n'éprouve qu'une envie : lui faire mordre la poussière le destituer. Bref, un pataquès pas possible, un combat des chefs sanglant et au final deux héritiers défaits et quelque peu ... gisants. Créon, beau-frère d'Œdipe, devient le nouveau roi et pour punir l'allégeance de Polynice à l'ennemi, interdit à sa dépouille des célébrations funéraires. Antigone, sœur des deux défunts, ne l'entend pas de cette oreille.

Réadaptation du texte antique de Sophocle, Jean Arnouilh s'est permis quelques menues interprétations. Antigone, héroïne chétive mais hypnotique (attirant le regard des enfants et des mauvais garçons), fut considérée comme l'allégorie de la résistance face à une loi jugée inique. La première présentation de cette pièce en juin 1944, consolida cette impression. Pourtant, Jean Arnouilh, qui ne souhaitait pas être considéré comme artiste engagé, laisse transparaître bien des ambivalences chez ces personnages-anguilles d'un auteur qui ne se mouille pas (toute absence aquatique devient fatale aux poissons) :

. Antigone, au début, déterminée voire jusqu'au-boutiste, présente en fin de récit des interrogations sur les fins de son acte politique (de bravoure) ;
. Créon, dictateur, à la moralité douteuse, conscient de ses décisions caduques et surtout injustes (diviser pour mieux régner, apeurer pour consolider son pouvoir de nuisance) propose un dialogue avec sa jeune nièce effrontée, à laquelle il semble très attaché.
. des personnages secondaires au présent insipide ou à objectif comique : le fiancé Hémon évacué lors d'une scène fenestrale grandiloquente, la sœurette Ismène bien complaisante, la nourrice soucieuse d'un élément canidé, des miliciens au questionnement hautement philosophique militaire (discours sur les différences métaphysiques entre un sergent et un garde) ou orthographique (élaboration d'un dernier billet).    

Au final, un discours ambigu, des voies latérales ouvertes : chacun en prend pour son grade mais Arnouilh prend le soin de ne fâcher personne (normal que sa pièce ait pu sortir en juin 1944 sous une censure certes présente mais affaiblie par l'arrivée des GI, puisque rien dans ce texte n'évoque une dénonciation totale du système vichyste et de la collaboration) et c'est là, la grande faiblesse de ce texte riche en modernité (chœur bien présent, histoire divulguée en prologue, dialogues au lexique populaire, passages de pause salutaires) sous fond de tragédie familiale conservée. Plusieurs lectures contradictoires demeurent possibles. Reste à vous de choisir celle qui vous convient le mieux !

Éditions La Table Ronde 

avis : Adeuxlignes , Eimelle

et un de plus pour les challenges de Philippe (un seul mot), d'Eimelle, de Sharon, de La Part Manquante et d'Enna (Prénom)

L'Avare- Molière ****

Harpagon, sexagénaire bien tassé, n'a qu'un amour dans la vie : l'argent ! Son argent et celui des autres (quand ce personnage se prête au rôle d'usurier). Rien ne lui importe plus que  sa cassette (son coffre au trésor de dix mille écus), pas même le devenir de ses enfants sauf celui qu'il leur réserve : à sa fille Élise, une hyménée avec le vieux mais riche Anselme ; à lui-même, un mariage peu coûteux avec la charmante Mariane, accessoirement amoureuse de son fils Cléante. Sa pingrerie amène son entourage à diverses entourloupes pour récupérer quelques subsides pécules avec plutôt un manque de réussite car le bougre reste sacrément coriace à libérer sa bourse.
Cette pièce vaut sa lecture pour son personnage principal exceptionnel : rares sont les fois où Molière arrive à décrire si justement son héros, sans moquerie, sans fanfaronnades, avec ce talent certain de montrer les travers de sa nature. Harpagon devient bête en raison de son avarice, vit dans un autre monde que celui de ses contemporains, confond sa fille avec une cassette, montre sa malhonnêteté lors de gages, mais sait fuir et protéger son précieux trésor lorsqu'il s'agit de l'alléger ! Concernant l'argent, l'Avare ne lâche rien : il possède cette faculté à discerner rapidement les malversations le concernant, une sorte d'intelligence financière : résultat, peu arrivent à lui faire cracher lâcher le morceau et ce n'est pas Monsieur Jacques (à la fois cuisinier et palefrenier) qui me contredira (les menus sont composés en fonction de leur teneur gustative pécuniaire, les chevaux épuisés et suremployés). Les intrigants (Frosine, La Flèche, Valère) butent sur une montagne ; ses enfants Cléante et Élise désespèrent d'épouser leur bienaimé(e), Mariane pour Cléante, Valère pour Élise ; les employés survivent aux conditions vestimentaires insalubres. Tout se tient jusqu'à la fin où le théâtre de Molière reste bien celui des coïncidences (à mon regret, ici, mais comment aurait-il pu dénouer cet imbroglio familial, telle est la question ?). Le ton est léger, les dialogues souvent drôles (avec cette morale toute harpagonienne : ce qui ne coûte pas, rapporte !), un bon moment de lecture que voilà.

Éditions Le Livre de Poche

et un de plus pour les challenges d'Eimelle,  de La Part Manquante, de Liyah, de Sharon et de Sharon
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Théâtre : Cendrillon - Joël Pommerat

Tout le monde connaît Cendrillon, versus Perrault ou versus les frères Grimm : l'histoire d'une orpheline maltraitée par sa belle-mère (la fameuse marâtre) et des deux filles de celle-ci, qui s'en sort à l'aide d'une fée (sa marraine) et d'un prince. Joël Pommerat, metteur en scène français très en vue actuellement, a revisité le conte en décloisonnant les registres et le recomposant à sa sauce... tout simplement exceptionnelle !
photo issue du carnet de présentation de l’œuvre fait par le th'N
Volontairement, je ne vais pas résumer le spectacle pour vous laisser le soin de toutes les découvertes, multiples et fantastiques (car cette pièce mérite plus que le détour) :

- ce que Joël Pommerat a conservé de l’œuvre originelle : la chaussure, la fée, le bal, la famille recomposée, les travaux ménagés, le roi et son fils.

- ce qu'il a davantage développé : la notion de deuil et de mort, l'absence maternelle comme vecteur de liaison, le jeunisme et la présence de la marâtre qui fait jeu égal avec celle de Sandra/Cendrillon, une fée pittoresque et un brin décalée, un humour salvateur face à des situations ubuesques (vous découvrirez un mannequin très attirant, une montre tonitruante etc).

- ce qu'il a laissé de côté : les animaux qui apparaissent au détour d'un crash aérien contre des parois vitrées ou lors de la présentation de la chambre de Sandra.

- ce qu'il a composé : un spectacle splendide et intelligent, un show de sons et lumière sans démesure, une féerie stroboscopique et cinématographique. Des scénettes cadencées par une voix à l'accent joliment prononcé, une gestuelle chorégraphique de toute beauté, une mise en scène remarquable aux décors somptueux et épurés (une cage magique étincelante, un mur à la fois vitre et miroir, reflet des âmes et des corps etc), l'usage de vidéos bien arrimées (des mots projetés évanescents, des tapisseries murales en constante évolution etc), une inversion régulière des rôles et un bouleversement de la situation (cf l'arrivée de la belle-famille au bal) : chaque surprise interpelle le spectateur délicieusement.

- ses chouchous : le chiffre 7 tant attendu (et redécouvert en fin de spectacle), les acteurs au jeu intelligent (tout petit bémol sur certains moments de la marâtre -brillante comédienne- où la violence des propos n'exige pas forcément l'aboiement), un texte qui épouse les personnages (splendides Cendrillon et fée au phrasé simple et juste).  

Un spectacle d'1h40 sans entracte, visible à partir de l'âge de 10 ans (bien tassés, à mon humble avis, juste pour une scène, celle du mannequin) que j'ai eu le bonheur de découvrir dans le cadre de Lille Fantastic : c'était la dernière représentation dans cette ville. J'espère que ce spectacle continuera son voyage.

et un de plus pour le challenge d'Eimelle

premières dates en 2013 concernant la tournée française : ici (spectacle de nouveau parisien pour trois jours courant mai)
(merci à Yohan à m'avoir incitée à chercher)

avis : Yohan

Le Fait d'habiter à Bagnolet - Vincent Delerm **

Quand j'ai découvert le challenge de Sharon sur les histoires de famille, un couple m'a de suite parlé : Papa et Fiston Delerm (bon, j'ai oublié Martine mais mea culpa, je ne la savais pas écrivaine). Comme au jeu de sept ... (je vous laisse compléter, histoire d'éviter une répétition lourde), je demande, ici,... le fils : Vincent Delerm ! (petit rappel : chanteur français à textes, auteur méconnu pour moi de la  pièce de théâtre que voici).

Les personnages principaux de la pièce Le fait d'habiter à Bagnolet sont LUI, ELLE et le NARRATEUR (pas dur à retenir, cela commence bien pour mes neurones assoupis) :
LUI, alias Simon, grand amateur de judo, maîtrise la langue de Goethe, planqué par son ancienne amie Valentine de façon douloureuse
ELLE, alias Alice, fille de dentiste, a vécu deux ans en Espagne, collectionne les papiers de sucre
Bon, le NARRATEUR raconte le début et nous précise même la fin (en début d’œuvre, un nouveau concept ... soupirs).

Voici, Le Fait d'habiter à Bagnolet dissèque les premiers instants d'une rencontre, les premiers temps d'un couple en gestation, chacun allant de son monologue intérieur de la plus insipide considération (la qualité du lieu de restauration, ici une pizzéria... a priori, pas le meilleur choix) à une réflexion intéressante sur la vie, ces moments où chacun(e) compte le nombre d'appels passés, le nombre de jours vécus ensemble, le premier baiser etc. Il est clair que tout lecteur/ toute lectrice peut se retrouver en LUI ou en ELLE. De l'humour, beaucoup de naïveté et finalement un peu d'ennui aussi. 

Et oui, parce que ce texte ne m'a pas transportée (et voilà, ça recommence !): on y parle de cristallisation stendhalienne de la part d'Alice. C'est bien beau de sortir les grands mots mais encore faut-il les exprimer, les faire ressentir parce qu'à aucun moment je n'ai senti qu'Alice tombait en extase devant Simon : tout me semble mesuré, fade, sans saveur (zut, une redondance !). On peut comprendre cette retenue chez Simon qui a vécu une séparation dévastatrice pour son égo ; c'est moins explicable chez Alice à qui le narrateur assure un vrai premier grand amour (sauf qu'à un moment donné, un ancien petit copain visiblement encore attaché, marque une intrusion. Visiblement celui-ci ne comptait pas dans les grandes histoires d'amour. Sympa ! ). 

La prose est toute jolie, il ne manque pas grand chose pour que ce texte sorte de l'ordinaire dans lequel il stagne : un peu plus d'atermoiements amoureux, plus d'historique des personnages qui auraient donné davantage de contenance, plus d'envie, plus de désir, plus d'enthousiasme. Ils balbutient, ils ne relâchent rien et surtout pas leur cœur (ennuyeux pour un début de love story, non ?). Bref une narration de l'ordinaire ordinaire ! (oui, je n'ai pas trouvé mieux)

Éditions Actes-Sud Papiers

à ma maison

cet article débute le challenge Histoire de famille by Sharon (un bon point pour cette pièce de théatre).

Temps - Wadji Mouawad ***

Oh, la la, the big deception !!! (amis blogonautes, n'ayez crainte, mon blog restera francophone, je suis incapable d'aligner plus de trois mots dans la langue shakespearienne). Mais revenons à mon désarroi (quoique je vais nuancer mon propos de suite, histoire de vendre ce qui reste présentable). Tout d'abord, je hurle : Argh ! (voilà c'est fait) et vous préviens : « Ne regardez pas la quatrième de couverture, sans avoir lu les trois quarts du livre, sinon vous ratez la découverte de tous les secrets » . Certaines quatrièmes de couverture me fatiguent, pressentant le lecteur/ la lectrice potentiel/le comme suffisamment demeuré(e) à ne pas comprendre l'intrigue immédiatement (mais non, ma journée fut bonne, je ne suis point énervée ! ). Heureusement pour moi, je n'ai découvert celle de Temps qu'après avoir fini le livre !
A part cela, j'aime bien Wadji Mouawad et lui resterai infiniment reconnaissante d'avoir écrit un des plus grands livres qu'il m'ait été donné à lire : Incendies une autre pièce de théâtre contemporain extraordinaire (mon coup de cœur 2011). Alors je suis prête à lui pardonner une contreperformance, comme Temps.
L'intrigue se déroule à Fermont, un no man's land proche d'une mine, où subsiste une horde de rats effrayants et envahissants. Au cœur de cette cité mi-prophétique mi-antique, réside la famille de la Forge : Napier le père un soixantenaire fêlé au passé monstrueux, sa fille Noëlla sourde accompagnée de sa traductrice en lsq (langue des signes québécoise) Meredith-Rose, la compagne de dix ans de Napier, Blanche Leblanc, tous en attente d'une expulsion prochaine, liée à une enquête sanitaire et sociale du fait de la proximité ratine. Arrivent deux hommes tous deux alertés par voie postale : le Major Edward Ferland et le Russe Arkadiy Tatarine. L'heure des règlements de compte a sonné.

La prose de Wadji Mouawad reste riche et nourrie par les champs lexicaux russe, anglais et lsq : là, je fais entièrement confiance à l'auteur sur les traductions ! Les dialogues me paraissent percutants, inventifs et intrigants. Mais je suis juste restée en rade, incapable d'être éblouie une seconde fois, mesurant le manque de recul et de discernement de l'auteur, lié aux contraintes qu'il s'est imposées pour cette création : page 4 en avant-propos « ne rien savoir au premier jour des répétitions, temps des répétitions très court, durée du spectacle n'excédant pas deux heures, budget minimal » (car Wadji Mouawad compose son œuvre en direct grâce à sa troupe théâtrale). Sa grande réussite fut d'imposer cette ambiance apocalyptique, son échec devient ce qui faisait auparavant son succès: l'analyse des personnages, leurs tourments, leur passé et les secrets infâmes. Ici, on tombe dans le nauséabond : j'imagine certaines scènes jouées et la réaction probable du public (comme lors de Phaedra's love de Sara Kane : les initiés me comprendront). On reconnait les thèmes de prédilection de l'auteur : l'inceste, la guerre, la violence, la mort omniprésente, la vengeance. Voilà, j'ai apprécié de lire cette œuvre, je reste attachée à l'écriture de ce libano-québécois toujours à l'avant-garde mais pour l'intrigue, il me semble que le coup fut raté !

Livre reçu et lu grâce à une opération de Libfly avec la co-édition Leméac/ Actes Sud Papiers, que je remercie pour cet envoi.

Conversation très intéressante entre Wadji Mouawad et Marie-Thérèse Fortin : il parle d'une création à venir. D'après les dates affichées, je pense à Temps..


Le Cid - Pierre Corneille *****

Et dire que Le Cid est dû à une décoration mal vécue par un des protagonistes, qui a fichu une pagaille monumentale : franchement, on dit à tort que les femmes sont compliquées, mais au temps de Corneille, les hommes espagnols (puisqu'ici, point de France mais plutôt une belle Castille) ont l'art de mettre de l'embrouille, là où il n'y en a pas besoin !
Don Diègue et Don Gomès sont deux nobles de la cour du premier roi de Castille, Don Fernand, s'apprécient d'autant plus que leur progéniture se découvre tout plein de points communs, (très très communs, on pourrait même dire) : le fils du premier, Rodrigue, est tombé fou amoureux de la fille du second, Chimène (sentiment totalement partagé). Seulement voilà, Don Fernand a anobli davantage Don Diègue pour le remercier de ses nombreux faits d'arme passés et cette nouvelle distinction n'est pas au goût du copain, profondément jaloux, estimant qu'il aurait mérité le titre. Résultat : une grosse empoigne verbale, qui se termine par un soufflet de la part de Don Gomès plus alerte que le père de Rodrigue : ce dernier ne réagit pas à l'infamie, conscient de son état de forme chancelant, le désormais célèbre « Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! » . Et voilà, Rodrigue chargé de réparer la honte de son père et d'imposer un duel à Don Gomès, dont il en sort vainqueur et criminel. Indignité réparée pour Rodrigue (mais au prix de la perte de Chimène), cruauté des faits (Chimène ne peut choisir entre demander vengeance au roi, «réparer» la mort de son père et taire son amour pour le meurtrier de celui-ci: «Après mon père mort, je n'ai point à choisir»), dilemmes cornéliens dans toute leur splendeur ! Mais, pendant ce temps-là, les Mores rôdent : et si c'étaient eux, les tenants et aboutissants du récit ?
Une plume magistrale (vraiment), qui n'a absolument pas perdu de sa fraîcheur, une histoire d'amour universelle, de l'honneur à foison, une musicalité des phrases si belle qu'à chaque moment de ma lecture, j'ai imaginé des slameurs reprendre le texte : peut-être qu'un d'eux l'a déjà produit ? Comment ne pas fondre devant les arabesques et figures littéraires ultra-connues : de la litote de Chimène « Va, je ne te hais point » au modernisme des néologismes de l'époque «Ne soyons plus en peine, Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé, Si l'offenseur est père de Chimène». La richesse lexicale masque et temporise les longueurs sur la fin : je me serais bien arrêtée à la justification du nom de Le Cid. Mais cinq actes se méritent et ne se détruisent pas : Corneille, aussi moderne pour son époque soit-il, ne pouvait pas tout se permettre, son texte fut déjà largement amendé par Georges de Scudéry, qui lui a reproché, en particulier, le personnage auxiliaire et «inutile» de l'Infante.
En résumé :  une très grande œuvre à (re)découvrir.

Classiques Larousse

à ma maison

évasion musicale : A la faveur de l'automne - Tété (une chanson sublime, un texte magnifique, un arrangement musical simple et discret : bref que du bonheur ! Je ne m'en lasse pas, j'ai acheté l'album, juste pour cette chanson)

 














Note personnelle : découverte d'un nouveau challenge chez Adalana, grâce à Catherine, et inscription confirmée : challenge Les naufragés.
Vous avez le choix pour le très beau logo et surtout vous ne vous engagez qu'à un seul livre (idéal pour la tortue-lectrice que je suis mais qui s'améliore)