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L'heure zéro - Agatha Christie *****

L'heure zéro est un excellent Agatha Christie, j'entends par là que je n'ai pas grand chose à lui reprocher, j'ai pris un réel plaisir à lire cette histoire, à faire des pronostics et à me planter (comme toujours... Je ne serai jamais une Miss Marple ou une Herculine Poirot : les héros récurrents d'Agatha Christie ont un sens de l'observation et une mémoire que je n'ai pas.). Un conseil : lisez attentivement L'heure zéro pour trouver avant la fin. C'est le genre d'histoire qui mérite d'être lue deux fois (une première fois pour le plaisir, une seconde fois pour repérer tous les indices qu'a gentillement disséminés Agatha pour aider son lectorat et je peux vous dire qu'elle en a écrits). Telle une lapalissade, l'histoire commence de la première page à la dernière page, comme le discours de l'écrivaine le prétend (un meurtre prémédité prend parfois racine dans un passé lointain et tous les éléments convergent vers une vérité - et pas forcément la vérité-).


J'ai trouvé le scénario béton avec une construction d'une grande intelligence, et j'ai apprécié le renouvellement de cette immense écrivaine : Agatha Christie débute L'heure zéro par des tranches de vie qui apparemment ne se correspondent pas mais qui vont servir tôt ou tard à l'intrigue et seront rappelées à bon escient. Toute réflexion, toute attitude de personnage n'est jamais inutile : d'ailleurs dans L'heure zéro, rien n'est superflu, rien n'est à jeter. Tous les détails servent (un ascenseur en panne, un club de golf, une odeur de poisson mort, etc.). Les personnages sont bien cernés et démarqués, certains avec un passé trouble ou des fragilités tantôt apparentes, tantôt anciennes, tantôt les deux !

La psychologie des personnages est bien mené, les secrets sont partiellement divulgués voire reformulés, ce qui renforce l'intérêt de dépatouiller le vrai du faux. On sent bien que

  • l'atmosphère générale est pesante (et pourtant, longtemps, il n'y a pas de décès à constater),
  • tout ce petit monde qui se retrouve en vacances en septembre dans la belle demeure de Lady Tressilian n'est pas totalement jouasse de cohabiter mais le fait bon gré mal gré,
  • l'idée de son neveu (Neville Strange) de réunir sa première épouse (Audrey) dont il est divorcé et sa seconde épouse (Kay) pour qu'elles deviennent de grandes copines le temps d'un séjour de quinze jours n'est pas l'idée du siècle, tout le monde en convient.

Bref, lisez ce roman, il est top !

Éditions du Masque 
Traduction et adaptation de Michel Le Houbie 

Exemplaire issu d'une boîte à livres

Et un de plus pour les challenges Un hiver polar d'Alexandra et Petit Bac 2026 d'Enna.

Catégorie Passage du temps (L'HEURE zéro) 


 

 

Triste tigre - Neige Sinno *****

Quoi dire de plus que Triste tigre est un livre immense, immense parce qu'il bouscule, provoque, bouleverse, immense parce qu'il amène à la réflexion, au rejet, au dégoût, immense parce qu'il raconte le sordide au détour d'une phrase, d'un souvenir, d'une scène sans s’appesantir, sans larmoiement, juste avec sincérité et une fine analyse, immense parce qu'il ne tombe jamais dans le voyeurisme ou le pathos, immense parce que cet écrit magistral est mené avec une très grande intelligence, dissèque, use de documentations et d'archives, de pensées illustres, présente la parole de la victime, essaie d'analyser le comportement du criminel. Bref, Triste tigre est solide dans sa construction, il est solide dans le contenu littéraire, il est solide dans le rythme pesé : il est solide parce qu'il est puissant.

Dès les premières phrases, les premières pages de Triste tigre, on sait l'immonde : Neige Sinno a subi des années d'inceste de son beau-père. L'autrice ne le cache pas, elle l'annonce vite, et l'annonce est à l'image de son essai : directe, frontale, sans ménagement. Mais la prouesse réside à éviter le scabreux. L'autrice remonte l'histoire familiale - un microcosme embarqué dans des travaux sans fond d'une maison jamais finie, une mère avec deux aînées qui rencontre un homme plus jeune avec qui elle aura deux autres enfants, un père aimant dont les absences se prolongent, un beau-père dans la toute puissance intérieure mais si creux dans la vie réelle. Neige Sinno convoque les souvenirs, la recherche d'indices, les éléments de presse, le parcours du procès, son propre parcours de résilience. 

Je suis admirative du courage de Neige Sinno : plonger dans le sordide et la douleur, revenir à un passé odieux, en faire un objet littéraire complet essai-témoignage-écrit de réflexion, pousser la réflexion sur l'emprise et la dissociation, sur les années d'enquête. L'autrice est honnête : elle n'attend ni empathie, ni apitoiement, elle parle de son expérience d'humaine, elle tente d'analyser l'indéfendable. Je suis admirative parce que j'imagine l'énorme douleur de replonger dans ce passé-là, d'en décrire certains moments : je suis admirative et émue de laisser cet écrit comme un témoignage transcendant, afin de désacraliser les criminels et humaniser les victimes - leur rendre leur statut d'humains-. Voilà Triste tigre est un livre exceptionnel, auréolé de nombreux prix littéraires au moment de sa parution, à juste titre. Sa lecture est bouleversante et nécessaire. 

Éditions Folio 

Et ma participation (catégorie ANIMAL : Triste TIGRE) pour ma ligne du Petit Bac 2025 d'Enna

 

Ce que je sais de toi - Eric Chacour *****

J'ai choisi Ce que je sais de toi d'Eric Chacour parce que je voulais découvrir ce qui se cachait derrière ce best-seller littéraire. Non pas pour comprendre le succès public mais, plus par curiosité. Et là, bonne surprise : pour un premier roman, Ce que je sais de toi est très complet. 

 

Ce que je sais de toi narre l'itinéraire de vie de Tarek destiné à reprendre le cabinet médical de son père dans la ville du Caire. Ambitieux, vivant dans l'opulence et conscient aussi de soigner des personnes socialement très défavorisées, ses différentes rencontres humaines vont l'aider à cheminer et à se libérer de carcans familiaux et sociaux.

Ce que je sais de toi est une réussite littéraire en tout point : le scénario est solide, les personnages sont bien marqués et campés, l'ambiance est parfaitement installée (on sent l'Egypte à la fois dans ses paysages, dans ses humeurs, dans ses arômes, dans les senteurs). Les découvertes et l'évolution des personnages sont également distillées à bon escient : il y a de vraies surprises et puis d'autres moins. Il y a des révélations. Ce que je sais de toi offre une lecture accessible qui dépayse et renseigne, qui fait aussi vibrer. L'écriture est vraiment propre, le style est très agréable : Eric Chacour n'a pas choisi la tâche facile de faire des allers-retours entre passé et présent, entre le "toi" distant, le "moi" présent et qui veut exister et le "nous" (trois phases qui pourtant se justifient amplement). 

Au cours de ma lecture et avant même de la débuter, le titre Ce que je sais de toi m'avait paru un peu bizarre, peu vendeur. En fait, il est juste parfait. La première scène sur la question de l'automobile résume à elle seule et simplement le traitement inéquitable des garçons et des filles (à la fois dans la projection d'avenir et dans l'écoute de souhaits professionnels) au sein de la famille.

Well done ! 

Éditions Folio 

BD : La route - Manu Larcenet *****

Pas simple de faire une adaptation graphique de l'excellent roman de Cormac McCarthy, le genre de livre qui vous marque profondément, par la sidération qu'il provoque. Pas simple d'illustrer des scènes macabres bien décrites par l'auteur américain, pas simple d'apporter un petit truc nouveau quand le scénario est balisé, ficelé, descriptif. 

Et pourtant Manu Larcenet construit une œuvre propre et personnelle, sans se départir de l'originelle ; une œuvre inspirante et incarnée (quel boulot, mais quel boulot de précision dans le graphisme, dans les différentes scènes, pour poser une ambiance et une atmosphère obscures, pour marquer les liens humains, pour indiquer que chaque rencontre amène à la torpeur, parfois à la sidération, rarement à la quiétude.... pas sûr que l'auteur ait bien dormi pendant ces journées, ces mois de création). Là où Manu Lacenet est très fort, c'est que j'ai eu le sentiment de redécouvrir l'histoire de La route, pourtant une histoire inoubliable. Je veux dire par là, qu'à chaque moment de recherche de nourriture, à chaque passage d'humains plus ou moins fréquentables (souvent infréquentables sous peine d'y laisser sa peau), je n'attendais rien à part la surprise, parce que si j'avais en tête le scénario global, Manu Larcenet s'est inspiré de Cormac McCarthy pour construire un autre joyau. Et il n'a pas compté son temps. Le graphisme est recherché (avec les nuances de noir, les ombres, les traits rapprochés et ciselés), on est dans le noir de chez noir, mais hyper stylé. 

J'ai longtemps hésité à lire ce roman graphique tant j'ai aimé l'oeuvre de McCarthy, qui m'a profondément marquée. Mais je n'ai pas été déçue par cette lecture, plutôt à nouveau scotchée. Manu Larcenet a brillamment réussi l'entreprise de sublimer un bijou littéraire et peut-être de lui permettre une plus large audience (en particulier d'atteindre un public qui aime davantage les histoires et les mots amenés par des images). En tout cas il a réussi à conserver tous les sentiments humains d'amour et de protection d'un père pour son fils, un père dont la quête est d'assurer la survie et l'espoir de son fils coûte que coûte dans un monde anéanti. Et la fin parfaite (comme toujours) me tord le ventre. Magistral. 

Editions Dargaud

Plus loin qu'ailleurs - Chabouté *****

En ce moment, j'enchaine les beaux moments de lecture. Disons que je ne m'attarde pas non plus dans les lectures que je ne sens pas : je les abandonne de plus en plus vite, quand le style ne me convient pas, quand je sens que le propos est mal barré, que l'adhésion ne va pas se faire.
Mais là, je n'ai pas été inquiète en abordant Plus loin qu'ailleurs grâce aux avis très convaincants de Jérôme et de NouketteEt comment vous dire ? J'ai beaucoup aimé !

Chabouté nous présente un héros ordinaire, comme souvent chez cet auteur, me direz-vous. Un qui ne prend jamais de vacances et qui se décide pour un séjour en Alaska en version trek de groupe. Un héros du quotidien, qui vit un rythme inverse de celui de ses contemporains : il se couche quand d'autres se lèvent, il vit dans un quartier dont il ne connaît pas les habitants, ne voit pas ou peu les magasins ouverts, son lieu de travail se réduit à l'accueil en sous-sol d'un parking souterrain. Bref, Alexandre Bouillot veut casser ce rythme et vivre au grand air : 15 jours de blanc, de frais, de vrai. Quinze jours qui vont bouleverser sa vie et sa vision du quotidien. Let's go !

Plus loin qu'ailleurs est un titre magnifique qui prend tout son sens à la lecture de ce roman graphique fait de noir et blanc et d'un peu de couleurs (pour les idées, les réflexions, les résumés). Dès le départ, Chabouté nous surprend et nous propose une plongée analytique, tantôt thématique, tantôt chromatique de ce voyage. Avec douceur, humour et poésie, l'auteur réussit son propos : celui de nous évader, de nous faire (re)découvrir, celui d'emprunter le lexique du voyage et de transposer chaque vison plus connue mais pas forcément mieux appréciée en une autre attendue mais revisitée, tout cela avec l'aide de guides hautement consultés. Avec Chabouté, avec Plus loin qu'ailleurs, on ouvre grands les yeux et on attend avec impatience ce que les quêtes du jour d'Alexandre vont donner, comment elles vont se conclure... toujours avec maestria ! Bref,  Plus loin qu'ailleurs est un roman graphique très réussi. Les couleurs rares et posées avec parcimonie pour éclairer un détail, relèvent le quotidien, permettent de faire bouger les lignes de dessin, de vie, de discours. J'ai aimé l'évolution de la relation avec l'ours, les animaux de papier, les messages imagés pour compléter un décor que plus personne ne voit, la conversation et les échanges muets entre Alexandre et une hôte par lectures interposées. J'ai aimé l'analyse des comportements des autochtones, leur aspiration des nouvelles technologies, le choix de leurs chaussures, les animaux environnants. Cette intrigue m'a rappelé la revisite du réel d'un personnage de Tananarive de Sylvain Vallée et Mark Eacersall. Voilà, avec un scénario qu'on pourrait conclure d'ordinaire, Chabouté en a fait un traitement bourré d'intelligence et de sensibilité, une belle acuité sur le monde qui nous entoure, à l'image de son œuvre magistrale. À lire (et à découvrir pour les personnes qui ne connaissent pas encore ce grand auteur de romans graphiques).

Édition Vents d'Ouest 

Autres avis : JérômeNoukette

Du même auteur :

Intérieur nuit - Nicolas Demorand *****

Il faut beaucoup de courage pour écrire Intérieur nuit,  un livre sur soi, un livre qui va raconter la maladie dont on souffre, celle-là même qui peut s'avérer stigmatisante dans le monde professionnel hyper-concurrentiel dans lequel on évolue, dans un monde où la moindre faiblesse donne l'avantage à des camarades qui n'attendent qu'une chose : prendre votre place. Il faut beaucoup de courage et aussi d'amour et de confiance autour de soi, pour dépasser la peur de cette réception médiatique, pour ne pas redouter le fameux retour de bâton des malveillants, ceux-là qui n'attendent qu'une chose : vous faire plonger plus bas, histoire de vous noyer, de salir votre réputation, de mésestimer votre audace et votre intelligence, de mettre en doute vos réflexions subtiles. Voilà Nicolas Demorand a osé affronter la vindicte populaire et journalistique et a affirmé sa bipolarité avec courage et franchise, tout comme je l'aime !


Voilà vous raconter plus ne sert à rien, j'ai juste un conseil : lire cette œuvre sincère qui raconte les difficultés à trouver le spécialiste le mieux adapté, le plus discret, le plus sûr ; à supporter les médicaments et les phases frénétiques et down ; dire le dégoût de vivre et l'envie de tout arrêter, de ne plus se battre ; dire la difficulté de se soigner malgré et avec la popularité. Quelle prouesse d'avoir tenu tout cela secret aussi longtemps sans fuite (sûrement avec l'aide de copains journalistes qui ont su se taire... merci à eux de ne pas avoir gâché ce moment, d'avoir respecté votre confrère, de l'avoir ménagé, dans ce monde où tout se divulgue si vite). 

J'ai apprécié Intérieur nuit, je n'y ai vu aucun voyeurisme, j'ai apprécié la plume (bon, d'un autre côté, ce n'est pas une surprise, je suis une inter-nico-adepte). Nicolas Demorand ne cherche pas l'apitoiement : il dit pour lui, il dit pour d'autres. Il arrive même à me faire apprécier un propos médicamenteux de Michel Houellebecq que je trouve très juste, même si je comprends la terreur médicale à ce que ces mots soient détournés de leur signification première.

Merci, Nicolas, d'avoir tout dit, de nous avoir fait confiance : en partageant votre expérience de malade, vous allez certainement aider ceux et celles qui souffrent du même mal que vous, vous donnez aussi de la lumière méritée au monde médical toujours en soutien à n'importe quelle heure et avec un engagement exceptionnel, pour, je l'espère, davantage de reconnaissance, d'empathie et de bienveillance de la part de nous tous et toutes.

Éditions Les arênes


Toutes les créatures - Sarah Louise Butler *****

Toutes les créatures de Sarah Louise Butler s'inscrit dans la littérature de nature writing, et je dirais même plus (pour reprendre une expression de nos chers Dupond et Dupont) que c'est certainement le premier roman naturaliste que je lis, tant les espèces animalières (notamment aviennes) sont précisément décrites et font une large partie du décor, ils le rendent même étonnamment mouvant. Et pour compléter mon introduction, je dirais qu'au cours de cette lecture, je n'ai cessé de penser à Là où chantent les écrevisses de Delia Owens, parce qu'il y a des éléments communs : premier roman de l'autrice, une héroïne, la nature, la plume comme langage de l'amour, l'atmosphère de symbiose avec la faune et la flore, mon intérêt constant pour l'intrigue. Mais c'est tout (et ce n'est déjà pas si mal). J'ai quitté cette histoire à regret, j'ai ressenti les émotions et la tristesse de notre Cassandra Langley dite Sandy, face à certains deuils lourds, très lourds. J'ai aimé la voir évoluer, montrer son caractère, poursuivre la quête de ce Grand-père à qui elle doit tant -son protecteur si amoureux des animaux et de la nature, vétérinaire à la carrière chahutée par un choix familial nécessaire-. J'ai aimé la voir vivre et grandir auprès de personnes aimantes : un quasi frère de lait (Luke), la mère de celui-ci (Eva) comme protectrice féminine et bonne arrangeuse en maquillage. Les observations de Sandy sur son évolution physique et son comportement (en particulier, au moment de l'adolescence, et à d'autres moments cruciaux de sa vie, en règle générale) en tant que représentante de l'espèce humaine et sa comparaison aux autres mammifères sont vivifiantes et intéressantes : elles rappellent constamment le cercle de vie animale et permettent de comprendre certaines attitudes, ses changements d'attraits. J'ai trouvé ce traitement-là très bien mené et réjouissant. Dans Toutes les créatures, on respire et on s'émerveille de l'instant présent, la contemplation donne son rythme : c'est apaisant. Les nages dans le lac sont évidentes, les chutes de neige et l'isolement aussi.

Le choix judicieux pris par Sarah Louise Butler d'alterner le passé et le présent  de Sandy par des courts chapitres permet de ne pas s’appesantir ni de s'ennuyer et aide aussi à se souvenir : on revient régulièrement sur des faits de son histoire (événements et protagonistes du passé et du présent). Le choix aussi du "je" facilite l'incarnation des sentiments de Sandy. Enfin le scénario qui pourrait s'avérer plat de chez plat car la quête immuable d'un Charlie aux traces visibles et à la présence discutable est compensée par le quotidien de ce petit clan pas si tranquille que cela : toute arrivée étrangère peut être synonyme de menace. Avec parcimonie et bonne intelligence, l'autrice dévoile les petits secrets de chacun et de chacune, introduit quand il le faut des personnages secondaires attachants également (Jacob, Rachel). Toutes les créatures est une histoire bien écrite, bienveillante qui m'a fait du bien et qui m'a permis de m'évader. Un très joli premier roman, une vraie réussite littéraire.

Éditions Phébus.

Belle traduction de Charlène Busalli

Lu dans le cadre de l'opération Masse critique privilégiée de Babelio en partenariat avec les éditions Phébus : un grand merci pour cette belle découverte.


Deux filles nues - Luz *****

Deux filles nues est un roman graphique de toute beauté. Par des suggestions (à l'occasion de lucarne dans une planche, d'un motif sur un dessin, d'une parole ou d'un personnage), l'histoire retrace l'itinéraire de l’œuvre de l'artiste-peintre Otto Mueller amoureux avant-tout de liberté et de sa femme Maschka, de sa création à ses nombreux propriétaires au cours de la période 1919 - 2001.

De cette peinture, on en découvre les esquisses, l'effet de contemplation de ses observateurs. Elle gardera longtemps son secret.


Luz a fait un très bon choix littéraire de suivre l'itinéraire de cette œuvre créée, puis achetée puis spoliée, puis détournée (qui a survécu aux feux nazis grâce à quelque zélé directeur de musée ou commissaire priseur). J'ai apprécié le graphisme chromatique de Luz, son trait de crayon qui esquisse, son choix judicieux de courtes scénettes pour relancer le récit (et ne pas l’appesantir), sa volonté de dire les exactions en les suggérant (en second plan ou bien par les symboles) en montrant leur impact sur le monde artistique (celui de moquer, avant destruction, les artistes modernes au travers d'une exposition qui aura plus de retentissement que la partisane, celui de la censure qui brûle ce qui ne convient pas ), la laideur et la beauté toujours en lutte, toujours en confrontation, sous différentes formes (peintures, âmes humaines). Le traitement de Luz est subtil : par des détails, des allusions, des symboles dessinés, des couleurs empruntées, il raconte le chaos et la haine, la détestation de l'autre et le génocide, il parle aussi d'amour humain et d'amour de l'art, de transmission et de résilience. 

Éditions Albin Michel

Devenir zéro - Anthony McCarten *****

Bon, on ne va pas se mentir : Devenir zéro est un roman très bien construit, un vrai page-turner, aussi instruit et qui présente un vrai scénario de film, ce qui n'est pas vraiment une surprise vu le pedigree de son auteur : Anthony McCarten, romancier et scénariste de films (Bohemian Rapsody, I wanna dance with somebody, Une merveilleuse histoire du temps, Les deux Papes etc.) qui, quand il n'écrit pas pour les films, se colle aux pièces de théâtre. Bref, le genre cosmopolite et multitâches, et accessoirement gros bosseur qui ne laisse rien au hasard et qui doit avoir pas mal de bons collaborateurs (solides en sciences et dans tous les domaines traités). 

Pour vous résumer le tout début de Devenir zéro, on entre dans un jeu à plusieurs phases. 10 participants, 10 zéros qui espèrent devenir héros (oui, elle est facile mais au moins, j'attache votre attention). L'idée est la suivante : on laisse à chaque participant, deux heures pour disparaitre des radars et ensuite la personne qui gagne est celle qui ne sera pas retrouvée au bout de 30 jours par la supertechnologie de pointe (l'IA à fond et les cerveaux humains !). Voilà, 10 personnes bien choisies qui croient que tout va être simple mais qui oublient vite la tendance humaine aux rituels, à la prévisibilité (dans un monde où la prédiction est totalement algorithmique, on ne peut pas grand chose face aux ordinateurs). Même nos doutes nous compromettent (et ça, c'est la très bonne idée de l'histoire). 

Bref Devenir zéro est génial de chez génial parce que la phase 1 est top, mais avec un cliffhanger de folie qui mène à la phase 2 (un chouia moins bonne, mais quand même, bien bien bien). Bref, je n'ai pas vu le temps passer, j'ai compris en quoi ce roman d'anticipation (mais tellement inscrit dans notre présent que tout est malheureusement possible) donne déjà des pistes de notre futur (et ce n'est pas gai : l'intimité va devenir bien limitée). Rappelé en quatrième de couverture de cette présente édition, France Inter juge Devenir zéro comme "un formidable roman d'aventures", je le vois davantage comme une excellente compil' (roman d'aventures, roman d'espionnage et roman fantastique (dans tous les sens du terme !)).

Il y a plein de clins d’œil dans ce livre : on a un petit côté Hunger Games avec la chasse à l'homme (et à la femme), un petit clin d’œil aux polars américains des années 1950 qui ont usé à la corde la guerre des polices (FBI, CIA etc), on a un petit côté moralisateur mais c'est assez salvateur pour la prise de conscience que toute cette technologie, qui nous entoure et à qui on confie tous nos petits secrets et notre quotidien, enregistre enregistre enregistre (oui je me répète volontairement) pour mieux nous identifier. Tout est scientifiquement solide et bétonné pour un romain accessible et intelligent. Voilà il y a de nombreux personnages mais on les repère sans difficultés. Anthony McCarten a ce talent de mettre du rythme dans sa narration par des courts chapitres (bien joué) pour activer l'attention du lecteur, il sait aussi poser des instants cocasses, des crises pour mettre du pigment : il est assurément très fort ! 

Éditions J'ai lu

Traduction (excellente) de Frédéric Brument.

Je dois cette lecture après l'avis de Cathulu (merci, merci, merci pour le conseil).

En lecture commune involontaire mais top (c'est ça qui est génial avec les blogs) avec Dasola

 

Ma participation de février au défi Objectif SF 2025 de Sandrine 

[BD] Les oiseaux ne se retournent pas - Nadia Nakhlé *****

Les oiseaux ne se retournent pas est un roman graphique exceptionnel aussi somptueux pour ses graphismes, ses nuances chromatiques (noir, blanc, bleu et rouge) que pour le lyrisme de l'écriture de son autrice Nadia Nakhlé, et pour son scénario cohérent qu'il propose. C'est un livre engagé et engageant, splendide et complet qui mérite d'être davantage connu.

Les oiseaux ne se retournent pas conte deux itinéraires croisés : celui d'une jeune fille dont l'exil est l'espoir de sa famille qu'elle puisse avoir une vie meilleure, et celui d'un soldat déserteur qui ne supporte plus de tuer des innocents et répandre la terreur. Entre eux, le déracinement et le soutien, l'oud comme agent de liaison ; contre eux, les passeurs sans scrupules, les fouilles, les jours et les nuits sans manger, les intempéries, les vols, l'espoir et la peur d'un lendemain incertain, la peur d'un présent traumatique et dangereux, la nostalgie du pays et de ceux qu'on quitte.

Les oiseaux ne se retournent pas rappelle que l'exil est avant tout le choix ultime, celui quand sa survie propre est en jeu, quand l'avenir n'est pas dans son pays d'origine en guerre. Ce choix ultime est même un non-choix, en raison des contraintes énormes qu'il impose : le déracinement durable, l'adaptation perpétuelle en terre étrangère qui nie souvent à tort les cultures/langues originelles des nouveaux arrivants, le risque de ne plus jamais retrouver les siens, le risque de ne pas survivre à cet itinéraire semé d'embûches, de personnages malsains ou malfaisants, d'obstacles insurmontables, le sentiment d'être perpétuellement de seconde classe et non reconnu malgré les diplômes et la position sociale d'origine.

Les graphismes de Nadia Nakhlé sont subtils, de toute beauté : le travail sur la couleur est remarquable (blanc sur fond noir, noir sur fond blanc ; le rouge et le bleu marquent les détails, les liens ou les menaces), le trait de crayon est précis et sert l'onirisme de l'histoire. Chaque page s'apparente à un tableau. Les monologues/dialogues sont empreints de lyrisme, de sagesse, de poésie et d'espoir malgré les doutes. Les textes sont servis aussi par des métaphores qui renforcent le discours. Tout, absolument tout, est beau dans ce roman graphique au titre fantastique et si juste. Une réussite totale et complète.

Un incontournable à lire.

Éditions Delcourt

Emprunté à la bibliothèque

Autres avis : Aifelle, Kathel, Je lis je blogue, Violette,

BD : Jours de sable - Aimée de Jongh *****

Jours de sable est un roman graphique de pure beauté, tant par son graphisme précis, par sa palette chromatique, par son scénario blindé efficace et hyper construit, par le registre historique qu'Aimée de Jongh réinterprète à partir de faits et de photographies réelles, par ses planches qui rappellent les bandes dessinées de ma jeunesse avec un côté usité assumé et d'époque. L'histoire résume la période du Dust Bowl dans l'état américain de l'Oklahoma (période de dix années de sécheresse, sans pluie, dans un territoire connaissant des tempêtes régulières de sable, période concomitante à celle de la Grande dépression, période de grave crise économique entre 1930 et 1940). 

John Clark, jeune photographe en recherche d'emploi à New-York, obtient une mission de reportage par la FSA (Farm Security Administration - l'administration pour la sécurité agricole) : rendre compte en 1937 de la misère et des conditions des paysans vivant dans l'état de l'Oklahoma. John Clark relève le défi et va apprendre à vivre dans des conditions ultimes et à côtoyer une population peu habituée à rencontrer des étrangers dans son sol hostile.


Jours de sable offre une lecture fantastique : écrit riche, cette histoire questionne sur l'art de photographier sur commande, sur ce que les images apportent et à quel prix, sur les mises en scène qui trahissent plus qu'elles ne rapportent, sur les conditions âpres de vie : une poussière permanente qui envahit tout (la vaisselle, l'intérieur des maisons, les corps), qui ensevelit aussi (à la fois criminelle et tombeau). Aimée de Jongh propose aussi le parcours d'une vie : celui de John Clark qui vit à l'ombre et à l'identité de son père, un jeune homme qui a besoin de tous ces kilomètres pour retrouver sa propre essence.

Quelques images dans ce roman graphique qui truste déjà la première place de mon palmarès 2023 : des journaux en guise de tapisserie imperméabilisante, une pelle comme outil essentiel, la dignité des personnes photographiées et leur refus de laisser éclore une réalité travestie, les toux inquiétantes, la recherche d'eau et de nourriture, les tempêtes meurtrières qui obscurcissent tout.

En fin de recueil, Aimée de Jongh explique sa démarche (redit s'être inspirée de faits réels tout en recréant un scénario avec des personnages fictifs), indique les contextes historiques. Le travail bibliographique est immense, celui de repérer des images fortes et de construire une intrigue, sans trahir, sans surjouer, à l'aide de ses dessins entrecoupés de photos d'époque. Aimée de Jongh y arrive parfaitement : elle construit une œuvre romanesque graphique qui tient la route, qui informe et interroge sur l'effet mémoire (le témoignage est représenté à la fois par les images, les écrits, le travail des historiens, l'apport des photo-reporteurs et aussi les romanciers dont font partie l'autrice ou Steinbeck (dont il est fait mention notamment pour son œuvre Les raisins de la colère qui s'appuie sur cette période), parce qu'en construisant une œuvre fictive à partir d'éléments réels, ils accèdent aussi à une forme de vérité qui par nature est multiple). Sensationnel !

Éditions Dargaud 

Traduction impeccable de Jimmy Wicky 

 

emprunté à la bibliothèque

autres avis : KathelEimelle

 

Audiolivre : Marx et la poupée - Maryam Madjidi *****

Marx et la poupée est une plongée fantastique dans l'histoire iranienne, l'arrivée en France d'expatriés communistes, au gré d'anecdotes d'ici et d'ailleurs, sous le regard d'une petite fille qui grandit entre deux pays, tiraillée par la dualité puis complète de ces deux origines.

 

J'ai choisi d'écouter cette histoire racontée par l'autrice elle-même. Lorsque je l'ai débutée, je me suis fait la remarque que cela n'allait pas le faire du tout. Et pourtant, bien m'en a pris de persévérer. La lenteur de la diction, sa façon de marquer chaque mot et chaque intonation comme des respirations, qui au départ m'ont laissée indifférente, ont fait un effet fantastique : entendre la sublime langue persane, apprécier chaque anecdote, écouter le discours sur la vie et le recul sur l'allophonie et son traitement en France. Comme si le détachement vocal exprimait aussi le détachement littéraire d'une histoire intime pour atteindre l'universalité.  Surtout que cette version audio propose aussi une interview de l'autrice et cet entretien phonique marque la différence indéniable entre la voix qui raconte et la voix de l'ordinaire.

Marx et la poupée est un livre à la fois qui évade et cultive, serti par une langue française recherchée, poétique et belle, accompagnée du persan aux poèmes magnifiques. Maryam Madjiji relate l'histoire familiale, l'histoire de ses deux pays (l'Iran et la France), le communisme de ses parents, son évolution de petite fille expatriée, partagée entre deux cultures, deux langues, deux identités. avant de construire la sienne, universelle au service d'autres. Très beau.

Quelques images : un bébé agent double transmetteur qui connaît un saut dans le vide avant de naître et échange de parents au gré de missions, des couches ultra secrètes, des livres enterrés pour ne pas être découverts, des poupées données pour apprendre au forceps la générosité, le rappel d'une résistance iranienne éternelle et tenace qui mérite toute notre admiration et notre soutien, les premiers mots en français en salve bienvenue et attendue, le courage des parents porteurs de valeurs fortes de vie, l'opposition entre intégration et assimilation culturelles, les conflits politiques intergénérationnels.

Éditions Audiolib

Lecture faire par l'autrice elle-même

emprunté à la bibliothèque

 autres avis : Sylire, Alex, Eimelle, Luociné, Zazy, Antigone, À propos des livres


Ma première participation au challenge Écoutons un livre de Sylire

Les enfants sont rois - Delphine de Vigan *****

Clairement Les enfants sont rois vaut son 5 étoiles pour la portée du discours autant que l'intrigue et la narration. Parce qu'on ne pourra pas dire qu'après cette lecture on ne savait pas, parce qu'au-delà de ce roman-docu-fiction, il y a un regard extrêmement pointu, percutant de notre société du paraître, du scénarisé, de la pseudo existence authentique (où tout se marchandise et se programme : les vies, l'intimité, les couples, les ruptures... à quand l'enfantement du business - les bébés qu'on conçoit juste pour le buzz - à quand ? Quoi, c'est déjà fait ?). Les enfants sont rois est un roman dont la portée dépasse le romanesque et le littéraire, et peut remuer la société, défier la loi et la jurisprudence, autant que récemment Vanessa Spingora avec Le consentement, par les questions métaphysiques et sociétales qu'il soumet.

Delphine de Vigan arrive au juste équilibre : celui d'autopsier le monde numérique et numérisé dans lequel nous vivons et de narrer parallèlement deux itinéraires de vie : d'un côté celui de Mélanie Claux en constant mal de célébrité qui ne vit que sous les feux de la rampe, de l'autre celui de Clara Roussel fliquette discrète et pointilleuse, académicienne à ses heures, qui ne cesse de s'effacer derrière les archives policières, les procédures au point d'en oublier sa propre vie. Entre elles deux, une enquête liée à une disparition. 


 Les enfants sont rois est une œuvre hybride, très complète, instruite, parfaitement scénarisée et argumentée. On sent le travail bibliographique : analyse journalistique, recherche documentaire, consultation de spécialistes de la petite enfance, de psychanalystes et de sociologues : rien, absolument rien, n'est laissé au hasard et tout est d'une logique implacable. Comme dans Les heures souterraines, il y a cette dualité des personnages et des univers, qui se croisent et jamais ne se comprennent. 

Et quelle acuité, mais quelle acuité ! Delphine de Vigan pose les vraies questions : quels effets d'une exposition trop prématurée sur la formation psychique, physique, morale, mentale d'un être ? Comment la société peut se prémunir de toute forme d'addictions et protéger les plus jeunes d'adultes à l'attitude néfaste, fussent-ils leurs parents, et malgré le conflit de loyauté que cela implique ? 

L'autrice prend le temps de décortiquer les contournements de la loi de protection de la petite enfance, celui aussi du consommer et du faire consommer toujours plus. On désespère de cette vacuité des discours et des challenges qui font perdre le sens de l'enfance, de ces annonceurs qui cherchent à vendre leurs babioles à un cerveau humain si disponible pour ces broutilles. 


J'espère sincèrement que Les enfants sont rois au formidable récit fera bouger les lignes afin que les effets sur les jeunes acteurs d'émissions de téléréalité telles "Familles nombreuses : la vie en XXL" , "Mamans & célèbres" etc (à la limite du challenge parental contestable de celui qui pondera le plus de gamins possibles) et de chaînes parentales malhonnêtes puissent être définitivement encadrés et régulés. Un vœu qui j'espère ne restera pas pieu.

Éditions Folio

De la même autrice :   Les gratitudes  - Les Heures souterraines  -    Rien ne s'oppose à la nuit   -  Un soir de décembre

Mahmoud ou la montée des eaux - Antoine Wauters *****

J'ai choisi de lire ce livre parce qu'il a obtenu le prix Inter 2022 et je suis attachée à ce prix littéraire (pour plusieurs raisons : une sélection qui sort un peu des clous et son jury de lecteurs annuellement modifié mais toujours ultra-compétent)  : je ne lis pas systématiquement le roman lauréat mais je me tiens au courant. En feuilletant Mahmoud ou la montée des eaux avant de le découvrir, j'ai été très surprise (agréablement surprise serait le meilleur terme) d'observer la forme littéraire choisie par Antoine Wauters : celle d'une prose en vers libres. Et cette forme-là, loin de me rebuter, m'a plus que motivée (parce que je garde un souvenir ému d'À la ligne de Joseph Ponthus et que j'aime les prises de risque en littérature). 

Verdict : j'ai bien fait ! Mahmoud ou la montée des eaux est un livre fantastique qui allie force narrative et forme poétique, discours politique et histoire d'un militant qui a su transmettre sa lutte malgré l'enfermement, malgré les absences, malgré les représailles. 

Mahmoud ou la montée des eaux nous présente un héros formidable, un patriote syrien, résistant du quotidien, professeur de métier, empreint de justice et de liberté, poète-plongeur tout le temps. À travers ses anecdotes de vie, Mahmoud Elmachi revient sur l'histoire politique syrienne et montre son impact sur sa propre existence : l'héritage malade de dictateurs, la guerre de l'eau et le détournement d'un fleuve, l'ensevelissement d'un village à la suite de la création d'un barrage, la censure littéraire et la traque des intellectuels engagés, la torture, la guerre civile et les pertes humaines.

Avec une écriture minutieuse, Antoine Wauters distribue les révélations au gré des divagations du vieil homme et de ses plongées (aquatiques, dans le passé). Alliant forme et fond, l'auteur nous dévoile un poète au langage imagé mais explicite, un bel humain qui rêve de paix et de Lumière(s) pour son pays, un mari attentif et aimé, un père longtemps absent au courage exemplaire.

De Mahmoud ou la montée des eaux, je retiendrai les images du pays - La Syrie- l'étendue du lac et les vestiges inondés d'un village paisible, les représailles sur les civils, les discrètes mais régulières allusions aux femmes qui ont compté, les drames et les joies, la vivacité d'une population encline à faire respecter ses droits mais qui ne cesse de subir les exactions d'un pouvoir dynastique autoritaire et sanguinaire (celui des El-Assad : d'abord le père puis le fils cadet, à défaut du fils aîné mort avant de régner).

À la fin de la lecture, je me suis dit que ce livre pourtant tout petit (autour de 130 pages) méritait d'autres relectures de ma part, parce qu'il laisse planer des interprétations diverses sur les scènes dont Mahmoud a été réellement spectateur, sur celles qu'il a occultées par résilience. 

Mahmoud ou la montée des eaux est un écrit riche, un manifeste qui m'a nourrie de références syriennes (à la fois culturelles, historiques, politiques) tout en me narrant savamment une histoire parfaitement construite, avec une écriture fantastique. Remarquable en tout point. 

Un livre à conserver dans les étagères (comme dirait Cathulu

Editions Verdier

page 116

Toute ma vie, j'ai écrit parce que je souffrais de voir
se briser ce pays : celui des rêveries de l'enfant.
Toute ma vie, je l'ai passée à me battre pour conserver
le privilège de pouvoir respirer auprès de vous.

page 43 :  

Les mots sont la main visible du silence, la forme qu'il revêt pour être compris de tous.

 

avis : Alex, Athalie, Zazy, Autist reading (dans son récap d'octobre 2021), Bernhard

Rose Royal - Nicolas Mathieu *****

Je dois cette lecture à la tentatrice Ingannmic et franchement, je lui adresse un immense merci pour ce très beau moment de lecture, comme je les aime.

Rose Royal, suivi de La Retraite du juge Warner, nous offre une plongée dans la solitude humaine en recherche de compagnie, où le mot vigilance n'est point galvaudé, à la jonction d'un pistolet. Ce recueil de deux nouvelles plutôt longues nous propose deux très beaux héros : la ténébreuse Rose, le facétieux juge Warner, deux âmes pures dans un monde qui l'est moins, deux idéalistes à leur façon. 

Chez Rose, on rêve de verres de fin de soirée, de copine pour papoter, d'amour pour toujours. Le juge attend l'ultime rencontre, celle qu'il pense ne pas éviter, celle qui va être détournée par un braquage malencontreux effectué par deux innocents plutôt abrutis... quoique.

Il y a quelque chose d'incisif, de vrai dans la plume de Nicolas Mathieu : ce côté désabusé du couple, sa façon de raconter les ratés de la promotion sociale, l'espoir déçu, la violence du quotidien, la claque qu'on n'attend jamais : et je peux vous dire que j'en ai pris deux belles (à chaque chute). Et pourtant ce n'est pas faute d'être prévenue : cet auteur est génial tout simplement. Il a la précision de l'instant, de la description sociologique, le souci du détail au millimètre près (chaque chose a sa place et si cela n'est pas le cas, le monde s'écroule). Il met son âme dans son texte, n'hésite pas les remarques ou les réflexions avec classe. Il dresse une atmosphère fumeuse d'un côté, cotonneuse de l'autre ; à chaque fois, une trame d'une logique implacable.

J'ai quitté à regret Rose et le juge Warner, leurs espoirs et leur monde, leurs belles rencontres et celles dont on se serait passé, leurs illusions perdues et leur renaissance momentanée. Splendide !

J'ai hâte de découvrir l'avis d'Ingannmic

Editions Babel (Jamais une couverture ne me fait un tel pincement au cœur, elle est très bien choisie).

Du même auteur : Leurs enfants après eux  

Bel abîme - Yamen Manaï *****

J'éprouve toujours un immense plaisir à lire et découvrir une œuvre de Yamen Manaï. C'est un écrivain dont j'apprécie énormément la plume, l'inventivité, le talent narratif. C'est quelqu'un qui me surprend toujours, m'émeut, me bouleverse. J'aime l'artiste et la personnalité qu'il dégage à travers ses textes, j'aime beaucoup son discours d'humain et son discours d'écrivain. Il est engagé à sa façon, à travers ses personnages et ses créations. Il se renouvelle à chacune de ses œuvres, il est tout simplement fantastique. Alors bien sûr à chacune de ses sorties littéraires, je me demande s'il fera mieux la prochaine fois. Et que dire, à part que c'est toujours brillant et infiniment juste ! Bel abîme ne déroge pas à la règle et envoie tout promener.
Bel abîme est un écrit rageur, celui du narrateur, un jeune adolescent timide, inhibé et souvent en proie à plus fort que lui (que ce soit à la maison, à l'école ou dans la rue) qui a repris confiance en lui grâce à une rencontre (celle avec Bella), s'est affirmé et a affirmé ses convictions. Ce virement de situation va perturber quelque peu son entourage et plus encore. 

A travers l'itinéraire du héros, Yamen Manaï aborde les espoirs déçus et perdus suscités par la jeune génération du printemps arabe, génération souvent très diplômée dont l'avenir professionnel ne trouve pas de perspective à la hauteur du talent en Tunisie. Bel abîme est un ultime cri à une classe politique qui laisse perdurer la corruption et les lobbys, cette arrogance des puissants qui snobent les plus fragiles en promulguant des choix économiques libéraux contestables, au détriment du bien public et de l'avenir des jeunes générations : un écrit universel qui dépasse le pouvoir tunisien et la Tunisie, et s'affranchit des frontières internationales.

Un livre coup de poing, à lire sans condition, pour bien garder les yeux et l'esprit ouverts, tout le temps.

Editions Elyzad
111 pages

avis : ma ZazKrol