Suzuran - Aki Shimazaki (enthousiaste au début ****, très déçue et douchée par la fin qui me dérange beaucoup **)

 Je pense que Suzuran a été le livre de trop, celui qui me dit "arrête-toi un temps sur l’œuvre de cette autrice parce que tu vas finir par ne plus apprécier.", malgré la douceur, malgré sa capacité à installer les ambiances, les humeurs, malgré la classe des personnages. 

Suzuran par Shimazaki
image issue du sire Babélio  
 

Cette fois encore, on retrouve une mère célibataire avec son fiston (l'héroïne est divorcée, son ex-mari joue au père à distance). Décidée à ne pas rencontrer de suite quelqu'un (sa vie matrimoniale lui a laissé un goût amer et à mère), Anzu se consacre à la poterie, un art dont elle excelle et en a fait son métier. Elle expose ses œuvres, planifie son emploi du temps en fonction des cuissons. Sa vie est régulée par les visites de son garçon à son père, son travail, les rencontres avec ses parents. Elle a bien conscience de son manque amoureux que lui rappellent régulièrement sa grande copine (décidément bien indiscrète) et sa propre frangine, Kyôko, son opposée sentimentale (une femme libre et libérée de toute convention sociale, aussi délurée que sa sœur est chaste). Et justement, l'aînée annonce son futur mariage, à la surprise générale. 

Bien sûr, Suzuran s'inscrit dans l’œuvre d'Aki Shimazaki : il y a les secrets de famille ou personnels qui se dévoilent au cours de conversations, il y a des rencontres ou des souvenirs avec des hommes qui ont compté, il y a la découverte de cette sœur qui a caché pas mal de choses et s'est montrée particulièrement stratège et retors (sans le vouloir ou en le voulant) et puis il y a cette histoire amoureuse qui naît, qui se construit et qui s'achève de façon complètement artificielle (où là on flirte vraiment avec le Harlequin de base... et j'entends par là, le Harlequin des années 1970-1980, de la guimauve romanesque et quand même indigeste par des rebondissements qui se cumulent et s'accumulent... ) Oui, vous comprenez de suite que j'ai été complètement déçue par la fin parce que le reste m'avait bien cramponnée, je le reconnais. Je me demande comment on peut à ce point manquer la touche finale, comment on peut sortir une telle pirouette grossière. Je pense qu'il y avait d'autres moyens : là ce n'est ni crédible et même j'y trouve un côté moralement malsain.

Voilà, affirmer qu'Aki Shimazaki a raté Suzuran serait complétement injuste et intellectuellement malhonnête. Mais il est clair que Suzuran est le roman que j'ai le moins apprécié d'elle malgré un début et un milieu bien instruits et prometteurs (à la fois dans la description des scènes, des personnages, leur personnalité).

Édition Leméac

Emprunté à la bibliothèque.

De la même autrice :  

Hôzuki  (l'ombre du chardon #2)

Mitsuba

La série Le poids des secrets : #1, #2#3-4-5

 

Évasion musicale  : Minefields - Faouzia et John Legend   une splendeur tout simplement


BD : Malgré tout - Jordi Lafebre *****

Bon, je suis honnête : en découvrant et en lisant Malgré tout, je ne prenais aucun risque à part de me faire plaisir (grâce au super bilan BD 2020 de Stephie qui l'a mis en lumière). Et cette solution de facilité me convient très bien, même !

Dans Malgré tout j'ai tout aimé : les couleurs, le graphisme, les personnages, leur parcours de vie, leurs rencontres et leurs moments manqués, le compte à rebours pris par l'auteur Jordi Lafevre de dérouler son scénario par la fin et de me surprendre jusqu'au bout. Les scènes sont fantastiques et à la fois complètement normales : on voit notre duo interféré dans la vie de l'autre par les pensées, les coups de fil, sans le côté physique. On voit leur fusion de pensée et le fait que les non-rencontres sont complètement justifiées, que leurs personnalités sont ressemblantes - ils sont passionnés- et souvent divergentes : l'une est terrienne, organisée et installée, l'autre est un marin vadrouilleur dans l'âme et légèrement immature. On comprend leur intimité et leur attachement à la fin. J'ai aimé leur caractère trempé, j'ai même été surprise de tout  : je m'attendais à autre chose, à leur attente amoureuse. Mais en fait il n'en est rien : ils vivent et ont tout vécu comme ils entendaient en respectant le rythme de chacun. J'ai aimé leur folie, leur enthousiasme et la construction de leur intimité.


J'ai aimé leur entourage attachant, il y a une qualité littéraire dans cette BD remarquable : celui de proposer des personnages secondaires qui donnent du volume et de l'envergure aux personnages principaux (en particulier le présent et fidèle Giuseppe dont chaque apparition dit tout). Mine de rien, Jordi Lafebre aborde sur le vivre-ensemble et l'écologie, parle de politique de la ville et du rythme de travail, des choix qu'on est amené à faire.

Les dessins sont superbes : les visages sont très expressifs. Je me répète mais les scènes et les couleurs sont vraiment remarquables. Le seul bémol est la partie scientifique de la thèse du héros : là j'ai nettement moins adhéré et j'y ai moins cru , l'auteur m'a un peu embrouillée !

Malgré tout est une BD que j'ai vraiment beaucoup aimé : un coup de cœur tout simplement ! 

Éditions Dargaud

Scénario et dessin : Jordi Lefebre
Couleurs :
Clémence Sapin et Jordi Lefebre
Excellente traduction de Geneviève Maubille

autres avis : Stephie, Mokamilla, Comète, Noukette, Hélène,

Hôzuki (l'ombre du chardon #2) - Aki Shimazaki

Après Mitsuba et la série Le Poids des secrets lue en décousu (#1, #2, puis #3-4-5) je continue mon exploration de l'oeuvre de Aki Shimazaki et j'ai enfin compris ce qui me dérangeait dans son style mais qui le rendait également vivant : l'emploi du présent, continûment !

J'ai décidé de suivre mon instinct et de ne pas chercher à découvrir, dans un ordre chronologique de parution, la série L'ombre du chardon dont Hôzuki est le deuxième tome. J'ai décidé de me laisser porter par l'histoire et mon envie de lire,  quitte à prendre le risque de tout remettre à plat. 

Hôzuki est une histoire vraiment charmante de l'itinéraire de deux femmes : la première Mitsuko mère d'un petit garçon Tarô, libraire la plupart du temps et entraîneuse le vendredi soir dans un bar pour pouvoir subvenir aux besoins familiaux , la seconde Madame Sato mère d'une fillette Hanako, cliente occasionnelle de la boutique de livres de seconde main de Mitsuko. Entre les deux femmes, une retenue et une mise à distance voulue par l'une, que cherche à briser l'autre.  L'attachement des enfants va forcer les deux dames à augmenter les points de rencontre. 

Sans en dévoiler trop, Hôzuki est à l'image de l’œuvre d'Aki Shimazaki : plein de pudeur et très classe. Mine de rien, l'autrice aborde le poids des conventions sociales, le poids des secrets (à nouveau), distille les habitudes japonaises et laisse un texte jalonné d'interventions lexicales toujours heureuses et éclairantes (plus cela va, plus je me rends compte de la difficulté de la langue japonaise, avec ses différentes écritures). Il y a quelque chose de particulièrement réussi dans ce tome : la description des souvenirs neigeux, de scènes fortes qui dévoilent les petits mystères et puis il y a l'heureux hasard, si présent dans les romans, (et un peu moins fréquent dans la vraie vie). Mitsuko si attachée à tout garder se dévoile dans cette œuvre, fait preuve d'authenticité, sans cacher ses défauts : on ne peut pas dire qu'elle soit profondément attachante, mais elle reste infiniment cohérente dans son parcours de vie.

Hôzuki est un roman très féminin où la part des hommes est davantage évoquée : réduits au rôle d'amants, de maris, de petit garçon, ils laissent toute la place à des battantes de l'existence, celles qui ont accepté d'abandonner pour mieux reconstruire. Une œuvre captivante, qui m'a fait réfléchir et m'a évadée. Je l'ai beaucoup aimée.

Éditions Babel 

Emprunté à la bibliothèque.

De la même autrice :

Mitsuba

La série Le poids des secrets : #1, #2#3-4-5

BD : La série L'immeuble d'en face - Vanyda (entre *** et ****)

En ce moment, je suis très BD. Après avoir plus qu'entamé une autre série de Vanyda - Un petit goût de noisettes (#1 et #2) - j'ai embrayé sur L'immeuble d'en face suite au commentaire de a girl from earth sur mon avis du #2.

Habituellement je fais un éclairage tome après tome. Là, j'ai décidé d'un tir groupé pour deux raisons 

 1) ne pas trop dévoiler et ne pas risquer de divulgâcher (j'adore ce néologisme)

2) parce que j'ai lu les tomes en enfilade et que j'y ai vu davantage des itinéraires de vie plutôt que de temps très marqués.


 Chaque tome représente la vie d'habitants d'un immeuble du Nord de la France (disons que ce n'est pas explicitement dit dans le texte, mais j'ai situé cette histoire plutôt dans la grande métropole lilloise parce que j'y ai reconnu le type d'immeubles privés : une grande maison dont chaque étage est occupé par un foyer... J'ai vécu un an et demi dans ce genre d'endroit, d'où ma projection, peut-être erronée !).

Au premier étage, Béatrice mère célibataire d'un garçonnet Rémi ; au second un couple installé Fabienne et Jacky sans enfant mais toujours avec un dogue ; au troisième et dernier étage un couple fusionnel d'étudiants Claire (en deug B Sciences et vie de la terre... l'appellation universitaire date l'histoire ... autour des années 1990-2000 et avant 2006) et Louis (en informatique). 


Tout ce monde cohabite en harmonie, se découvre et s'entraide occasionnellement (ou lors de grandes occasions !). Il se dégage de ces chroniques un côté paisible où chacun est à sa place, ne cherche pas à importuner mais où tous ont besoin  à un moment donné des uns et des autres. Et l'entraide dans ces situations-là est naturelle, pas forcée (ou du moins gentillement forcée sans être imposante ni imposée). 

Les héros sont bien marqués et se distinguent par les rides, l'attitude un peu plus avachie, les comportements plus sur la défensive du couple à la quarantaine bien tassée formé par Fabienne et Jacky ; par le bazar, les travaux, les joyeux bruits enfantins du binôme Béatrice et Rémy en recherche de figure paternelle ; par les fêtes nocturnes, les jeux vidéo, les oublis de clés, les premiers doutes de nos jeunots de service Claire et Louis. Chaque personne insuffle soit de l'aérien (Claire, Rémy), soit une forme de sagesse (Fabienne, Louis), soit un côté énigmatique (Béatrice, Jacky). Tous se cherchent et se trouvent. À travers eux, Vanyda aborde les habitudes de couple, la vie étudiante, les parties de jambes en l'air et les soirées branchées, la reconstruction d'une femme et l'évolution d'un petit bonhomme vecteur social à lui tout seul. Tous les personnages sont attachants, même Jacky sous son côté obscur.

En lisant cette série, j'ai fait le constat que ces liens parfois distants parfois limités au juste "bonjour, bonsoir" qu'on peut avoir avec nos voisins sont là pour nous rappeler notre besoin primaire d'être entourés (même de loin), parce qu'à travers les regards, les échanges anodins, ces chers voisins font partie de notre vie. Vanyda dit tout de nos liens sociaux dans cette BD et c'est assez réjouissant.

L'immeuble d'en face est une jolie série en noir et blanc (sans couleurs donc cette fois), au graphisme suffisamment explicite pour visualiser les scènes, aux dialogues savoureux sans être non plus percutants, à l'image de ce qu'ils représentent : le quotidien dans toute sa splendeur.

Éditions La boîte à bulles

 

Jeunesse : L'arbre mime le vent pour plaire à ses fleurs - Johan Troïanowski ****

Attirée par le titre sublime, j'ai découvert cet album jeunesse à l'occasion de mon passage en bibliothèque préférée. 

Lorsqu'on ouvre L'arbre mime le vent pour plaire à ses fleurs, on est surpris par la qualité des images, les couleurs à la fois foisonnantes et atténuées, le lyrisme qui se dégage du texte : un être minuscule rêve d'un jardin et l'imagine rempli de qualités végétales, de protection animale, en accord avec la nature et ses éléments (eau, pluie, vent, soleil, saisons..) où tout est prétexte au cérémonial : la mort d'un pin, le retour des enfants, l'hymne à la paix, le rappel à l'ordre d'un hérisson dérouté,... avec cette question essentielle : qui laisser vivre, entre la chenille qui va se transformer en délicieux papillon et la fleur qui subit les assauts de ce prédateur ?

Le trait de crayon de Johan Troïanowski est parfaitement adapté au contenu de l’œuvre : rond, simple, délicat, subtil, suffisamment explicite et ouvert pour ne pas entraver l'imagination de son lectorat.

Le texte délicat est d'une très jolie poésie, suspendue au rythme du phrasé, au poids des mots utilisés. Certains passages sont très proches de haïkus. 

Il (le jardin) accroche
Le dernier rayon du soleil
que les fleurs se souviennent
qu'elles ont été aimées.

Entre les images et les textes, il y a des temps d'espace libre pour l'expression et les dessins d'enfant : des espaces à utiliser !

 L'arbre mime le vent pour plaire à ses fleurs un album au titre prometteur et au contenu réussissant un équilibre parfait.

Pluie d'étoile éditions

Emprunté à la bibliothèque