La Photo du mois # 44 : Abécédaire

Le thème de ce mois est choisi par écri'turbulente qui justifie ainsi : " Ni calligraphie, ni broderie au point de croix, mais notre environnement champêtre ou urbain qui naturellement dessine les lettres de l'alphabet. Attention, on n'arrange pas trois brins d'herbe pour qu'ils deviennent un N. On observe autour de soi, on photographie et c'est tout ! "

Voici mon choix et je vous laisse deviner la lettre suggérée par le rocher affleurant l'eau ! Mes filles n'ont pas pensé comme moi qui voulais pourtant, par l'intermédiaire de cette image, célébrer l'initiale de l'une d'entre elles. Je validerai la première bonne proposition en commentaire, si commentaire déposé il y a (et je n'ai aucun doute sur votre curiosité et votre enthousiasme à jouer et à parier). À regarder de plus près cette photographie, trois lettres semblent se dégager. 

Bon, j'ai un peu zappé les côtés champêtre et urbain. Je ne résiste pas à l'air marin comme souvent, me direz-vous...
Et voyons l'abécédaire des photocopains et des photocopines :

Par les écrans du monde - Fanny Taillandier **** [RL 2018 #2]

Hier, nous étions le 11 novembre 2018, cent ans après la fin d'une énorme boucherie mondiale. Toutes les célébrations qui ont honoré les valeureuses victimes sont là pour nous rappeler que l'état de paix est un bien précieux collectif, constamment ébranlé et pas connu de tous dans notre monde. Par Par les écrans du monde, Fanny Taillandier revient sur une de ces entailles régulières qui en montrent toute la fragilité.

Nous sommes le 11 septembre 2001. Un vieil homme annonce par téléphone à ces deux enfants quarantenaires Lucy et William qu'il est en fin de vie. Mathématicienne performante, Lucy vit à New-York et travaille au World Trade Center. Après un passé militaire perturbé par des événements traumatiques, William s'est reconverti dans le contrôle aérien. Par les écrans du monde retrace leur parcours de vie pendant cette désormais si triste journée.
Je dois dire que j'ai mis du temps à rentrer dans l'histoire. La prose très pertinente de Fanny Taillandier demande une grande attention. Les nombreux allers-retours qui scandent l'intrigue, les digressions y afférant et les ruptures de phrases exigent une bonne dose de concentration. Il est possible que passé le cap des quarante premières pages, soit mon cerveau s'est habitué, soit l'auteure a aplani les étapes. En tout cas, passées donc ces quarante pages, la magie opère et on admire le talent de narration et la capacité à restituer à la fois les événements, rendre corps aux protagonistes avec une dextérité qui n'est pas donnée à tous les écrivains. Parce qu'il faut bien avouer que Fanny Taillandier ne se facilite pas la tâche en faisant intervenir un quatrième protagoniste dont je tairai à la fois le nom et l'action pour ménager le suspense.

Par les écrans du monde aborde les maux sociétaux sans jugement ni critique, dissèque les étapes de destruction massive, l’ordonnancement des événements avec discernement et recul. Le roman est nourri par une belle recherche bibliographique de la part de l'auteure qui a l'humilité de citer ses sources en fin d'ouvrage (et je loue cette reconnaissance parce qu'il arrive malheureusement souvent que certains de ses comparses omettent ces "détails" pourtant si essentiels dans la conception de leur œuvre... Rendre hommage ainsi à d'autres auteurs ne va pas de soi visiblement). On sent chez Fanny Taillandier l'envie et la volonté d'approcher au plus près de la vérité en confrontant tous les points de vue et de mettre ainsi en parallèle les ratés, la mauvaise conscience, les remords, le speed de nos existences survoltées. Son récit romanesque est ainsi alimenté par une démarche scientifique structurée et rigoureuse.

Par les écrans du monde est un roman intelligent qui informe le lecteur par une narration aussi riche dans son contenu que dans sa forme. Impressionnant.

Editions Seuil 
Broché paru en août 2018 - 237 pages

 page 87 :
" Lui et les autres à Ellis Island en étaient les figures nécessaires, dans des quantités astronomiques. Le mythe industriel est aussi vorace de main d’œuvre que l'industrialisation elle-même ; il lui faut des gamins au pays démoli, n'ayant rien à perdre, des départs vers le bruit neuf des machines. Il s'est chauffé les mains à un feu de planches à Hamtramck, content tout de même d'entendre parler polonais. Dans la cour de la fabrique, il a dit comme les autres : je suis prêt à tout. Un vrai bon casseur de grève., en arrivant, et surtout à la badgeuse il se montrait très ponctuel. L'épopée des obéissants. "

page 90 (un court extrait à forte teneur mathématique)
" Le problème était qu'elle s'ennuyait. À périr. Elle était ce genre d'exception dont le cerveau marche beaucoup trop vite. Elle avait compris les multiplications à quatre ans, les divisions l'année suivante. Pendant longtemps cela n'avait pas posé de problèmes : dans sa chambre elle punaisait aux murs des dessins de cônes et de fractales. "

page 126 
" Les cellules cancéreuses se métastasent au terme de multiples transformations qui chacune paraît anodine; mais qui à la fin sont mortelles. Ce sont des mutations infimes, des erreurs légères de traduction. Par exemple : le mot traduit par "lutte" désormais se traduit par "guerre". Cela paraît anecdotique mais peu à peu cela change tout Le message ne touche plus les mêmes personnes. "

page 133
" Toute son existence est désormais concentrée dans ce mince espoir : sortir de là. Incroyable à quel point c'est peu de soi, survivre. "



Y'a de la reprise !

Après mon cours génial de zumba d'hier soir que je ne manquerai pour rien au monde (la preuve, je cale tout mon emploi du temps pour le suivre et être présente auprès de ma petite famille, c'est dire !), après une chouette journée aujourd'hui en pays vendéen avec deux très belles rencontres professionnelles, deux coups de fil sympathiques et revigorants, retour en voiture chez moi. Et là, je tombe sur deux musiques (finalement le seul nombre premier pair - alias 2- me suit à la lettre) et je me dis que la vie est vraiment belle et mérite d'être vécue !

On commence par une charmante jeune femme dont j'apprécie les œuvres (et je suis admirative de sa plastique de rêve) : On - Joyce Jonathan
extrait :
" On est tant, on est tout, on est si peu de choses  
   Et tellement tout qu'on ne sait plus très bien pourquoi on joue
   On se laisse, on se lasse, on abandonne vite à la surface  
   Et quand tout dégringole (quand tout dégringole) on se carapace  

   J'tape plus fort  
   Et je passe à tabac tous mes remords  
   Je me battrai sans abîmer personne  
   Et je branche tout sur On and On and On and On and On  
   J'tape plus fort  
   Quand au fond de la poitrine ça cogne  
   Je prendrai soin de n'abîmer personne  
   Et je branche tout sur On and On and On and On and On  

  On se pare, on se marre, on s’égare en chemin, on redémarre  
  On se met mal pour un soir juste pour voir  
  On s'éteint, on s’épaule, on repousse les trains, on tient des rôles  
  Et ma main dans la tienne me fait du bien..."

 
et on continue par un monsieur à la voix si reconnaissable parmi tant d'autres : Hope - Gaëtan Roussel 
Et là je me dis que la variété française est peut-être en train de retrouver sa vivacité d'il y a quatre ans au moins : chouette alors !


C'est le coeur qui lâche en dernier - Margaret Atwood ****

Depuis le temps que je me dis qu'il faut que je découvre les œuvres de Margaret Atwood. C'est chose faite avec C'est le cœur qui lâche en dernier. Un premier opus qui en augurera d'autres car je suis bien décidée à suivre le défi d'Anis en mode Étincelle !
Que diriez-vous si en mal d'argent et une voiture comme abri nocturne, on vous proposait d'alterner chaque mois entre une résidence pavillonnaire et un dortoir de prison ? Que derrière cette idée saugrenue se cache une chose pas terrible ! Sauf lorsqu'on crève la dalle et qu'on rêve de paradis, on perd forcément un peu la raison. C'est le cheminement que nous propose le couple Charmaine-Stan.

Bien sûr C'est le cœur qui lâche en dernier relève de la science fiction mais contrairement à Aldous Huxley et son Meilleur des Mondes, l'écriture n'est pas arrosée de termes techniques. C'est même très déconcertant de voir à quel point Margaret Atwood s'ingénie à rendre ce futur très probable. Le phrasé est libéré, il y a beaucoup de facétie de sa part, une volonté de faire réfléchir son lecteur de ne pas le laisser insensible tout en l'amusant par des situations relativement cocasses.
La paire Charmaine-Stan solide quoique un peu abîmée par des mois de galère fait preuve de ressources insoupçonnées et sacrément de désir. Dans ce nouveau monde, il y a une forme de lâcheté dans l'abandon et aussi une décérébration totale des citoyens : tout part en veille (les consciences comme les corps, appliqués à suivre les consignes et les rites, les esprits endormis par la tiédeur du tout sécuritaire). Pourtant, il n'y a aucun jugement de la part de l'auteure mais plutôt une analyse très fine de la société et des mécanismes qui conduisent des humains victimes de conditions de vie indignes à préférer l'autoritarisme... A méditer. 

Editions Robert Laffont
Traduction de l'anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch

 et mon tout premier pour le challenge d'Anis   

https://femmes-de-lettres.com/2018/08/26/challenge-lire-margaret-atwood/

La Photo du mois # 43 : Les formes géométriques

Le thème du mois fut choisi par Danièle B. qui l'illustre ainsi :" que ce soit à la ville ou à la campagne, elles sont partout, à nous de les débusquer."  

Lorsque j'ai pris connaissance de la nature du thème, mon petit cœur a fait un bond de bonheur et mon cerveau ralenti s'est de suite activé : merci, Danièle, d'avoir choisi un si beau sujet mathématique qui me parle beaucoup, que j'affectionne dans ma vie de tous les jours. J'en suis encore tout émue.

Très vite, cette image s'est imposée : disons que pour l'escargot habituel que je suis, elle n'a pas mis une minute à se greffer dans mon cerveau. Il ne restait plus qu'à la débusquer parmi tous mes souvenirs photoshopés.

Un souvenir humain laissé sur une plage de Biarritz, avec la volonté farouche de dresser un graphisme régulier et une attention toute particulière aux détails : un amas de cercles, de spirales....Grandiose !


Le pire...

c'est qu'il a raison * ! 

Retour gagnant de ce rappeur qui a su rendre accessible son art au plus grand nombre, qui possède une voix exceptionnelle et reconnaissable parmi tant d'autres et dont certains textes (dont celui-ci mais aussi celui-là) m'émeuvent. 
Il ne faut pas grand chose pour rendre un écrit mélodique, non pas grand chose,  juste du talent !

Le pire, c'est pas la méchanceté des Hommes
Mais le silence des autres qui font tous semblant d'hésiter
Et quand les enfants me demandent : "Pourquoi la mer est-elle salée ?"
Je suis obligé de répondre que les poissons ont trop pleuré
Mais dis-moi c'qu'on a fait
Mais dis-moi c'qu'on a fait

J'suis posé sur mon divan, j'regarde la télévision
Explique-moi ce qu'il se passe comme si j'avais dix ans
Assombrie est ma vision, pourtant l'soleil est présent
Les gens qui font la morale avec une veste en vison
Ou p't-être simplement qu'on a perdu la raison
La vie, un terrain glissant, mais dans quel monde nous vivons ?
Stop, et en effet, le mal est fait
Mais stop, stop, stop car en effet, le mal est fait

Le pire, c'est pas la méchanceté des Hommes
Mais le silence des autres qui font tous semblant d'hésiter
Et quand les enfants me demandent : "Pourquoi la mer est-elle salée ?"
Je suis obligé de répondre que les poissons ont trop pleuré
Mais dis-moi c'qu'on a fait
Mais dis-moi c'qu'on a fait

J'me rassois sur le divan, toujours la télévision
Obligé d'plisser les yeux, rien à l'horizon
J'vais raconter mes problèmes à des gens qui vivent dans l'aisance
Ils vont me prendre au sérieux que si j'm'asperge d'essence
Ou p't-être que tout simplement j'n'intéresse pas grand-monde
J'suis p't-être une valeur marchande aux yeux de quelques passants
Stop, et en effet, le mal est fait
Mais stop, stop, stop car en effet, le mal est fait

Le pire, c'est pas la méchanceté des Hommes
Mais le silence des autres qui font tous semblant d'hésiter
Et quand les enfants me demandent : "Pourquoi la mer est-elle salée ?"
Je suis obligé de répondre que les poissons ont trop pleuré
Mais dis-moi c'qu'on a fait
Mais dis-moi c'qu'on a fait

Le pire, c'est de ne pas profiter du temps qu'il nous reste à vivre
Le pire, c'est de ne pas reconnaître tout ce qui nous arrive
Le pire, c'est de ne pas profiter du temps qu'il nous reste à vivre
Le pire, c'est de ne pas reconnaître tout ce qui nous arrive

Le pire, c'est pas la méchanceté des Hommes
Mais le silence des autres qui font tous semblant d'hésiter
Et quand les enfants me demandent : "Pourquoi la mer est-elle salée ?"
Je suis obligé de répondre que les poissons ont trop pleuré (pleuré)
Le pire, c'est pas la méchanceté des Hommes
Mais le silence des autres qui font tous semblant d'hésiter
Et quand les enfants me demandent : "Pourquoi la mer est-elle salée ?"
Je suis obligé de répondre que les poissons ont trop pleuré
Mais dis-moi c'qu'on a fait
Mais dis-moi c'qu'on a fait 

Le pire - Maître Gims 

* Dédicace spéciale aux prospecteurs du Big Bang écologique 

Une longue impatience - Gaelle Josse *****

Je sors de cette lecture, chamboulée. J'ai retardé le plus longtemps possible l'instant de la dernière page, celle de l'abandon. J'ai tout tout tout tout aimé dans cette intrigue, touchante, émouvante, juste. Gaelle Josse a écrit Une longue impatience avec beaucoup d'intelligence et le cœur tout simplement. Alors forcément, c'est beau ! 

C'est l'histoire d'une femme qui attend le retour d'un homme, c'est l'histoire d'un homme qui a attendu une femme toute sa vie. 

Une longue impatience trace l'attente de la bretonne Anne Quémeneur veuve Le Floch, en quête de Louis, son fils fugueur de 16 ans, en fuite d'un trop plein de peine(s) au sortir de la seconde guerre mondiale qui a éprouvé autant les âmes que les corps.

De ce récit, Gaëlle Josse dessine une femme courage, qui sert les dents et les poings, fait preuve de ténacité et de sensibilité, une femme simple et désirable qui raconte son temps (les années 50, l'occupation allemande, le monde des pêcheurs et des pécheurs, un veuvage prématuré, deux mariages d'amour, trois enfants désirés -Louis, Gabriel et Jeanne- et aussi la brutalité). Des messages qu'adresse Anne à Louis, Gaëlle Josse en tisse des moments intimes de grande beauté avec en toile de fond : le don avant tout : celui de l'amour, de la cuisine sublimée, celui des souvenirs et des regrets aussi !   

La plume de Gaelle Josse resplendit parce qu'elle s'est abandonnée : une écriture sincère, celle du cœur, qui dit les choses sans ménagement et avec dignité, avec un rythme poétique et une musicalité singulière. Les personnages sont décrits sans ménagement mais avec une étude bienveillante. Il n'y a ni méchant ni gentil, juste des humains en mal de communication, que les quotidiens du pendant et de l'après guerre ont durcis. 

L'époque est parfaitement décrite : on sent les embruns, les manques, l'époque révolue où un gâteau était un bien rare, la France des vêtements distingués ou rapiécés, des classes sociales marquées, celle de Paris et du reste du pays.

Une longue impatience est le retour d'une femme sur sa vie, une humanité parmi d'autres, dont l'universalité a atteint mon être... direct ! Éblouissant.

page 20 (une citation qui résume toute la difficulté de la belle-parentalité : il faut beaucoup d'amour, de confiance en soi et en l'autre, de l'humilité et de l'abnégation aussi... pour accepter sa chère moitié dans sa globalité)

Depuis la naissance des petits, Étienne ne supporte plus mon fils, le témoin encombrant d'une autre vie, le rappel permanent que j'ai été possédée par un autre homme, et tout cela est ineffaçable. Louis est celui qui l'empêche de croire en une vie faite de notre seule histoire, sans peines et sans passé. 

page 117
Dans la grande maison, personne ne peut deviner que je me sens encore comme une invitée, toujours en alerte dans l'effort de faire semblant d'y vivre. Étienne demeure ici depuis sa naissance, il a imprimé sa présence dans chaque pièce,..., et les enfants font de même, avec des jouets ici et là, un cahier d'école, et leur vie sourd dans toute la maison dont j'ai épousé l'histoire sans y apporter la mienne. 

Editions Notabilia

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