BD : L'ombre d'un homme - François Schuiten & Benoît Peeters (entre **** et *****)

J'ai beaucoup aimé L'ombre d'un homme, une bande dessinée fantastique (à la fois au sens propre et au sens figuré) de Benoît Peeters et François Schuiten.

Albert est un homme que tout réussit : un mariage récent avec la pulpeuse Sarah, un boulot qui reconnait ses qualités professionnelles et pour lequel il se donne corps et âme. Seule ombre au tableau : des cauchemars récurrents et particulièrement cruels perturbent ses nuits et impactent son quotidien. La consultation auprès d' un spécialiste dont la renommée n'a d'égale que son mystère va générer la guérison et un autre mal.

Tout, absolument tout, est cohérent dans cette histoire : mis à part le défaut d'explications sur les raisons des phénomènes observés, le scénario ne faiblit pas et on observe l'évolution de notre héros au fil du temps, des changements de lieux et des rencontres, sa capacité de résilience et sa force de transformer sa singularité en pouvoir artistique. Il affleure tout au long de l'histoire de vrais instants poétiques. D'ailleurs la boucle finale n'en est que plus touchante.

Les traits de dessin sont précis, propres, très pointilleux, un peu old school aussi (au niveau des personnages) même si l'univers décrit relève plutôt du 23ème voire plus. Et justement, cette ambiance futuriste est incroyable, à la fois un mélange du post moderne (hyper centre de la ville) et du passé des années 1970-1980 (les faubourgs). C'est visuellement agréable de naviguer entre les pages, et aisé de s'imprégner de cet univers.

L'ombre d'un homme est le 7ème album de la série Les cités obscures et se lit sans connaître les six premiers tomes. Une BD qui m'a fait passer un moment très chouette.
 

Éditions Casterman
Scénario
: Benoît Peeters
Dessin : François Schuiten 

Emprunté à la bibliothèque

et ma troisième participation au défi belge d'Anne (dans la catégorie À suivre, cette fois)



 

 

 

Le Consentement - Vanessa Springora ****

Bon, voilà, mon avis va bercer dans les autres avis sur ce livre et pourtant, j'ai résisté, j'ai résisté avant de découvrir cette œuvre. J'avais peur de lire son contenu, je m'en faisais tout un monde. Et puis le verrou est tombé. D'abord avec la chronique d'Athalie puis celle de Sylire (ce qui ne veut pas dire que les avis d'avant -celui d'Alex en particulier, n'ont pas compté : ils ont aussi contribué à la brèche).

 

Voilà, après la lecture de Le Consentement, je me suis dit : que de souffrance, que de violence contenue, quel trauma... Et puis, je me suis beaucoup questionnée sur la littérature, sur ce qu'on attend d'elle, en quoi les lecteurs sont aussi responsables. J'ai interrogé mes lectures en me disant que j'avais peut-être concouru à la gloire de criminels qui utilisent la littérature pour justifier et assouvir leurs pulsions malades : j'ai eu un temps au cours de cette lecture réprimé une sueur froide à propos de Lolita de Nabokov (œuvre que j'ai adorée de chez adorée) en m'interrogeant sur mon éventuelle mauvaise compréhension des intentions de son auteur (et heureusement Vanessa Springora a su me rassurer). J'ai repensé à Michel Houellebecq et son Lanzarote. J'ai aussi pensé à Camille Kouchner, à son frère et au beau-père, à leur famille qui a tout couvert, à part la tante maternelle qui a su réagir, s'offusquer, se révolter... tandis que les autres adultes se sont cachés pour mourir de honte, pour fuir leur propre responsabilité, coupables de non-dénonciation de crime, en laissant faire par lâcheté. 

Certes, Vanessa Springora raconte une société parisienne post-soixante-huitarde, arty, jouisseuse dont les codes moraux sont faits pour être affranchis. Mais dans cet univers feutré il s'en trouve quand même quelques-uns un peu choqués de ce couple installé d'un cinquantenaire et d'une juvénile qui commence tout doucement à se déscolariser, à perdre pied, à s'effacer : l'anecdote de la rédaction signe l'amorce de sa disparition. 

Vanessa Springora date sa fragilité émotionnelle à la séparation de ses parents. Je dirais qu'à la lire, tout concourt à ce que ce soit mal parti dès sa naissance : un couple parental qui renvoie un idéal fictif, deux adultes déséquilibrés portant en chacun d'eux une grande violence (verbale, physique dans laquelle chaque contrariété est une source de fureur) pour le père, l'absence pour la mère ; une famille qui n'offre pas un cocon solide, rassurant, un cadre. Et d'une certaine façon la fascination de la toute jeune fille pour un esthète séduisant, charmant qui attire son regard et le recherche, s'explique : à travers ses yeux -là, elle existe.. pour un temps. Parce que l'enfer a toujours un côté plaisant pour être un instant attirant.

Oui, au sortir de ce livre, j'aurais tellement voulu prendre dans mes bras, la petite V. et lui dire que tout peut se reconstruire... Mais ce serait mentir. Parce que ce qui est perdu est définitivement perdu : l'insouciance, la confiance, l'estime de soi, le premier câlin, la première fois. On peut vivre avec la douleur, mais on ne peut pas faire comme si rien ne s'était passé.

Reste un texte remarquable, un don qui a ses imperfections mais aussi son humanité : prolonger et faire bouger les lignes ; questionner notre monde qui a accepté des monstres en son sein et les a absolus sous prétexte de panthéon littéraire ou intellectuel, qui oublie les premiers droits humains à disposer de son intégrité (physique, intellectuelle, morale, numérique etc), qui a exigé le sacrifice de certain.e.s pour l'élévation d'autres, qui a imposé l'esclavage comme principe artistique. Un monde malade qui doit rendre des comptes. 

Alors oui, en lisant Le Consentement, j'ai eu deux moments de nausée : la réflexion de G. après le premier rapport physique (réflexion qui en dit long) et la remarque de Cioran... et un moment de grande solitude, un moment au cours duquel je suis restée complètement interdite : la réflexion de la mère après la rupture. Le Consentement questionne nos fondements, notre intégrité, notre essence, interroge qui on est. Le reste se lit sans pesanteur avec une forme de gravité parce que Vanessa Springora a la grâce des victimes, la classe littéraire, celle de ne pas nous épargner mais celle aussi de ne pas en rajouter. Les anecdotes sont factuelles, édifiantes et se suffisent à elles-mêmes. L'autrice interroge le monde de l'édition, celui des prix littéraires, le microcosme politique. Elle interroge les liens familiaux, les liens sociaux. Elle pose l'époque avec un phrasé limpide en quête de vérité. 

Un premier jet littéraire ô combien recommandable et hautement recommandé, tout simplement fait pour bouger les consciences, et peut-être les politiques.

Éditions Le Livre de Poche.

autres avis :  Athalie, Sylire, Alex, Sharon, Aifelle, Cathulu

Les vrais héros ne portent pas de slip rouge - Axel Sénéquier *** (entre ** et ****)

Voilà, avant de commencer, je tiens à présenter mes excuses à Alex Sénéquier qui m'avait proposé ce partenariat de lecture depuis fort longtemps (livre lu en 2016 mais non chroniqué et ce n'est pas faute de l'avoir annoncé haut et fort ici en début d'année 2017 puis relu en 2021 à l'occasion du challenge belge d'Anne ... merci Anne de m'aider à honorer mes promesses et mon engagement même de façon tardive !). Auteur fort charmant d'ailleurs qui ne m'en a jamais fait le moindre reproche ni une quelconque relance (cela dit en relisant son courriel, il ne m'obligeait pas à chroniquer son livre non plus, ... mais comme je le fais à chaque partenariat, question de principe !) et je l'en remercie !

Les vrais héros ne portent pas de slip rouge est un recueil de douze nouvelles qui ont la particularité d'offrir peu de personnages à chaque fois (ce qui rend la lecture efficace et facile), des héros du quotidien à qui il arrive parfois des évènements extraordinaires. La plupart se caractérise par une forte humilité et une propension à l'effacement dont la mise en lumière est soit évitée soit ternie.

Alex Sénéquier maîtrise la narration de la nouvelle : on peut regretter certaines chutes (dont les très discutables fin et finalité de celle éponyme au titre du recueil) mais on ne peut pas reprocher à l'auteur de savoir les poser parfaitement, d'installer une atmosphère et des personnages assez vite, d'adapter son style à différents types de récit et de scénario (polar, psychologie, romance, action, sociologie) avec plus ou moins de réussite donc.

À ma seconde relecture de ce recueil, j'ai oscillé comme à la première :  enthousiaste par l'entrée en matière (le fantastique Avant-première,  la touchante La patience des tournesols - quel magnifique titre-, l'émouvante Les toiles filantes -très beau titre aussi-, le très court et efficace À fleur de peau) où les retournements de situation sont impeccables, j'ai été nettement moins en phase avec le milieu (La Biche, La source et l'estuaire, Les vrais héros ne portent pas de slip rouge) pour lequel j'ai trouvé une intrigue à chaque fois bancale voire irréaliste malgré un travail sur le texte dont je ne doute pas, et puis le reste du recueil avec du très bon (Fin de thérapie, Le contrat) et des textes dont je retiendrai moins l'intrigue car peut-être pas assez travaillée (Le rôle d'une vie, Mille étoiles et un soleil, Me 4 you).

Alex Sénéquier dresse une galerie de portraits d'humains relativement sympathiques, en recherche de reconnaissance ou d'intégration, en quête d'inspiration. Il prône la tendresse et en fait passer un paquet dans ses histoires. Ses thématiques parleront à un public large : la transmission de valeurs ou de biens, l'héritage, la situation d'artiste, l'intermittence, les super héros, les illusions et la réalité. 

Les vrais héros ne portent pas de slip rouge est un recueil sympa à découvrir, un ensemble bien écrit et varié avec une qualité diverse des histoires racontées (certaines sont attendrissantes et sont marquées par un humour contagieux).   

Éditions Quadrature

Lu en service de presse : je remercie la maison d'édition et l'auteur pour cet envoi. 

D'autres avis : AlexClara, Krol, Yv, Jostein, Tant qu'il y aura des livres,

et ma seconde participation au défi belge d'Anne (dans la catégorie La lettre volée, cette fois)

 

Nous et les oiseaux - Carino Bucciarelli (entre *** et ****)

Sincèrement je ne m'attendais pas à grand chose en ouvrant Nous et les oiseaux. A priori un polar d'après la quatrième de couverture. Et quand j'ai refermé le bouquin, ma première réaction a été : mais quelle prise de tête, mes amis, mais quelle prise de tête ! Mais le pire dans cette histoire est que j'en redemande et que je recommande ! Parce qu'être bluffée à ce niveau-là, tout déconstruire, tout rassembler pour tout reconstruire ... il faut un sacré talent littéraire pour amener le lecteur à une telle expérience intellectuelle. Et visiblement, Carino Bucciarelli en a à revendre !

C'est l'histoire d'un homme, Stéphane Delatour, qui embarque sa petite famille (Olga sa femme et ses deux enfants Irina et Gabriel) sous une route enneigée. Et pas de bol : la voiture dévisse. Résultat : Stéphane Delatour va chercher des secours et là sur le chemin, où il n'y a pas âme qui vive, il croise un anorak rouge et se dépêche de s'en éloigner pour contacter au plus vite une dépanneuse qui arrive, le récupère... Sauf que la voiture avec femme et enfants à bord entre temps a disparu. 

Et là on embarque dans un univers complètement barré de chez barré. Comme je l'ai déjà dit, résumer Nous et les oiseaux n'est pas simple. Pourtant je vous conseille cette lecture étonnante, qui sort des sentiers battus, précieuse dont la forme de narration qui se veut linéaire mais ne l'est pas complètement, est suffisamment rare pour être découverte. 

Dans Nous et les oiseaux, j'ai trouvé d'énormes similitudes avec l'univers de David Lynch : le même côté barré, les mêmes éléments qui reviennent (l'anorak rouge, les mésanges, le côté obscur et sombre, le nom de famille qui se duplique à l'envi, l'espace-temps qui se construit en parallèle et se déconstruit,  les silences et les personnages étranges souvent seuls : une commissaire suspicieuse, un dépanneur qui dépanne pas uniquement les voitures, un inspecteur qui veut comprendre, une sœur spéciale et très complice. 

Comme un scénario réussi lynchien, Nous et les oiseaux pose autant voire plus de questions après visionnage/lecture qu'avant : c'est ce qui fait la richesse et la prouesse de la création, sa longévité aussi.

En tout cas, chapeau bas à l'auteur Carino Bucciarelli qui a su m'embarquer complètement : Nous et les hommes était un pari littéraire très risqué qui a été relevé avec maestria ! J'espère qu'il y trouvera son public parce qu'il le mérite vraiment.

Éditions MEO

Lu en service de presse : je remercie la maison d'édition MEO pour cet envoi.

et ma première participation au défi belge d'Anne dans la catégorie Noir corbeau