La Baleine Thébaïde - Pierre Raufast (the big déception : un petit ***)

Bon, j'avais vraiment misé sur la lecture de La Baleine Thébaïde de Pierre Raufast. D'abord parce que cela faisait longtemps que je n'avais rien lu de l'auteur, parce que j'avais lu et apprécié les deux premiers jets (La fractale des raviolis et La variante chilienne). Bon, ben, je crois que je vais attendre encore un peu avant de découvrir une autre œuvre de Pierre Raufast.
Je pense que ce qui m'a fortement déplu dans La Baleine Thébaïde est le côté très décousu du récit : cela part dans tous les sens, comme si l'auteur (pourtant hyper organisé) avait construit un scénario au fil de l'eau ou bien parce que Pierre Raufast n'a pas voulu choisir entre deux options, a pris les deux au risque de rendre une histoire dispersée.
Je ne peux pas rien reprocher au caractère scientifique de son affaire, ni à sa volonté manifeste de nourrir son lectorat de références littéraires et technologiques (sa capacité à rendre les savoirs techniques accessibles est indéniable et louable). L'humour est bien présent et agréable, les petites piques sont dosées, bien senties et argumentées. Pierre Raufast tente tout plein d'approches stylistiques : un peu de fantastique (avec des automates animaliers), un peu de roman noir, un peu d'enquête policière, un peu de roman d'espionnage, un peu de discours écolo-durable, un peu de politique pour décrire les méfaits sociétaux (réseaux sociaux, blanchiment d'argent ou détournement d'argent public, atteinte à la vie privée, politicards et scientifiques véreux ou manipulateurs -ou les deux, mon capitaine... de navire... blague tout aussi véreuse mais justifiée par la première partie de La baleine Thébaïde !). C'est varié : on peut dire que Pierre Raufast ne ménage pas ses efforts pour tout traiter et pourtant cela ne colle pas chez moi. J'ai eu le sentiment d'un cumul plus que d'un mélange, comme une superposition sédimentaire. Le résultat est joli mais ne fait pas le joyau.
Le choix de narration a vraiment posé problème pour mon cerveau. J'ai eu le sentiment que Pierre Raufast très habitué aux petites histoires a voulu sortir de ce tic narratif mais au final, l'ensemble fait un rendu bizarre :
on part d'une première partie (exploration maritime à bord d'un chalutier scientifique à la recherche de la baleine qui émet un son différent de ses congénères...)
puis, on retrace le passé d'un savant fou mais à l'esprit diaboliquement génial, le passé et le présent d'un jeune homme qui n'a rien demandé et qui subit sa vie plus qu'il ne la vit et ceux d'un hacker russe.
Pierre Raufast reste cohérent avec son ancienne forme d'écriture (puisqu'il insère des anecdotes dont on se serait bien passé dans la première partie, histoire de noyer un peu le poisson... désolée ! ou de faire un petit clin d’œil à ses œuvres passées). D'ailleurs les clins d’œil sont  nombreux : citations de personnes fictives (de La fractale des raviolis et de La variante chilienne) ou réelles vivantes (je vous laisse découvrir le passage relatif à la librairie le Saint Christophe à Lesneven (29)) ou du passé souvent littéraire (avec de jolies accroches de chapitres).
Dire que j'ai subi la lecture de La Baleine Thébaïde serait archi mensonger : j'ai souri et j'ai aussi ri (notamment avec les baleines automates dans les piscines et leur usage technologique). Les lecteurs qui découvriront la plume de Pierre Raufast à l'occasion de ce récit devraient apprécier : ils apprendront beaucoup et seront divertis. Je loue en tout cas la volonté de cet auteur à changer de registre : cette prise de risque est intéressante. Mais je ne suis pas sûre d'en retenir grand chose.

En bref : La Baleine Thébaïde est une lecture de vacances estivales, agréable, pour celles et ceux qui aiment les récits d'aventure et d'espionnage, pour ceux et celles qui n'ont pas envie de se prendre la tête, qui ont envie de relire des citations d'auteurs connus et d'approfondir certaines notions scientifiques.

Alma Éditeur

autres avis (plus enthousiastes que le mien): Keisha, Enna, Ramettes, La Chèvre grise, Alex, Alexandra K,

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Du même auteur :

BD : Le loup - Rochette (entre *** et ****)

Dans Le loup, Jean-Marc Rochette présente un duel homme-loup qui remonte à l'enfance d'un des protagonistes. Dans Le loup, on découvre la vie de berger, ses errances, sa colère existentielle (liée à différents traumatismes - perte d'être chers, perte d'animaux en pagaille-) et ses opinions politiques, sa solitude aussi, qu'il partage avec l'animal.

La réussite de cette bande dessinée réside dans les images, les esquisses des visages de Jean-Marc Rochette, les couleurs sublimes de sa comparse Isabelle Merlet. Le scénario plutôt convenu est malgré tout efficace : on ne s'ennuie pas, l'histoire suit les montagnes russes (chacun est déterminé à avoir la peau de l'autre, à n'importe quel prix, au prix de sa propre vie), la fin marque le cheminement et une forme de résilience. Le loup se prête à des temps instructifs sur la vie animale et rurale dans un village reculé des montagnes.
Un moment sympa et attrayant, où l'animal peut s'avérer plus philosophe et plus stratège que l'être humain.

Éditions Casterman
Texte et dessin : Jean-Marc Rochette
Couleurs : Isabelle Merlet

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Autres avis : Dasola,

Expiation - Ian McEwan *****

J'ai lu Expiation il y a deux mois et je sais que je resterai traumatisée par ce roman qui m'a scotchée par son excellence, par la maîtrise du récit dont a fait preuve l'auteur, par les trois phases/époques si différentes (et je tairai les natures différentes pour éviter d'en dire trop), par la pirouette finale (habituelle mais si juste, si émouvante), par ses personnages marqués et sujets à de fortes personnalités.
Expiation pourrait s'appeler Rédemption mais Expiation est mieux puisqu'il se réfère à une faute, un méchant mensonge qui aura des conséquences funestes sur un clan familial et en particulier sur un jeune homme au devenir quasi assuré.
Tout est absolument réussi dans ce roman de facture classique : les ambiances d'avant-guerre et de seconde guerre mondiale sont parfaitement décrites. Ian McEwan a su se nourrir de références bibliographiques pour construire un univers cohérent (bourgeoisie de campagne) que n'aurait pas renié Daphné de Maurier.
Tout est parfaitement exploité dans Expiation : l'évolution des personnages (la très sûre et fantasque Briony, Cécile son adulte de sœur éprise de liberté et de désirs, Robbie le futur médecin pour qui l'ascension sociale a un sens), la description d'un petit monde aisé empli de codes et capable de légitimer les attitudes les plus nauséabondes par convention, par conviction ou par faiblesse (et parfois les trois en même temps), l'explosion de la société en temps de guerre (les héros et ceux qui fuient), l'histoire dans l'Histoire ou ce qu'il en reste.
Alors oui, il va s'agir de réparer avant qu'il ne soit trop tard. Et c'est toute la question de ce roman : si la loi autorise de revenir sur une parole, l'existence -elle- si évolutive et sensible aux choix (souvent contraints de chacun et de chacune) permet difficilement un effacement de ce qui a eu lieu par un remplacement de ce qui aurait pu avoir lieu.
J'ai tout aimé dans ce roman, j'ai été émue de découvrir la sincérité de tous ces personnages (la mère malade, le père absent, les filles en dispute, le frère qui ne voit pas mais juge quand même), l'injustice inonde l'intrigue, chaque destinée va se centrer sur la réparation (de la société, des corps et des âmes, et avant tout de son âme propre). 
J'ai apprécié la capacité littéraire d'Ian McEwan à décrire les temps de guerre, les chemins d'exil en France, les bombardements, les souffrances en Angleterre : les descriptions si justes m'ont profondément bouleversée, j'ai tout visualisé. La prose est splendide et s'inscrit dans le mouvement romanesque britannique (Jane Austen, Daphné de Maurier, Charlotte Brontë, plus récemment Graham Swift avec Le dimanche des mères), où les humeurs sociales sont disséquées à la loupe et induisent les comportements.

Expiation est un roman magistral, tout simplement, un futur classique de notre époque aussi !

Éditions Folio
Excellente traduction de Guillemette Belleteste

autres avis : Ingannmic, Fransoaz, Sylire, Keisha,
Du même auteur (en moins réussi selon moi mais en plus récent) : Une machine comme moi

Les os des filles - Line Papin ****

J'ai choisi Les os des filles pour sa première de couverture que je trouvais stylée, pour l'histoire intergénérationnelle, pour découvrir la plume de son autrice, Line Papin. J'ai bien fait !
Les Os des filles narre d'abord l'histoire de trois femmes :
  • la grand-mère Ba, révolutionnaire dans l'âme, à la pointe de la technologie en fin de vie, motivée à cravacher et à se battre, à mordre la poussière.
  • la silencieuse seconde H, la fille de Ba, cadette d'une sororité à trois éléments, celle à droite de la première de couverture du livre, regard vers le sol, distinguée et de stature altière, déjà consciente de sa classe, discrète mais présente dans le quatuor féminin représenté par sa mère et de ses deux frangines,
  • la petite fille -l'autrice Line Papin- celle dont on n'attendait pas la venue, la déracinée qui a perdu pied -et presque vie-, celle qui a du mal à trouver un pays-refuge.
La quatrième de couverture parle de trois femmes, trois fronts : la guerre, l'exil, la maladie mentale. J'en rajouterai un commun : celui de la faim - et dans une moindre mesure, celui de la pauvreté. Trois femmes d'une même lignée, trois destins, trois périodes : la dernière née est le fruit métisse de la réconciliation entre deux nations : le Vietnam et la France.

Les Os des filles nous berce dans le Vietnam si cher à Marguerite Duras (dont on sent la discrète présence et l'allusion avec La petite fille au regard de La jeune fille de l'Amant), en période troublée de conflit avec les Français.
Dans Les os des filles, on ne manque pas d'amour malgré le manque de tout, mais rien n'est simple. Ba élève ses trois filles, souvent seule, dans le plus grand dépouillement : le sol à même la terre, une baraque dont les murs ne tiennent qu'à un fil, chaque sortie avec les copains coûte et est souvent refusée. Une vie à la dure qui renforcera les caractères, les envies d'ailleurs, l'envie d'avoir mieux. La seconde H est le personnage le moins marquant des trois femmes, assurément la plus déterminée aussi, faisant la preuve d'une capacité hors du commun d'adaptation, d'une intelligence méthodique à construire son bonheur. La petite fille -l'inattendue- porte en elle tout l'espoir et l'amour de sa famille : celui de la date d'anniversaire de sa grand-même Ba, celui de la première petite fille, celui d'une incomprise aussi. C'est finalement elle qui marquera la faiblesse de tous ces beaux parcours, elle qui en représentant le trait d'union de réconciliation, va se fissurer en refusant de choisir, elle qui finalement sera malmenée et malaimée puisqu'elle n'a pas choisi l'exil, l'a subi sans qu'on lui explique, parce qu'elle n'a pas choisi la faim, parce qu'elle subit elle aussi la guerre - une guerre interne, vicieuse, sournoise, dévastatrice.

J'ai tout aimé dans Les Os des filles : le texte propre, intelligent, brillant, déroutant passant parfois au "elle" au "je" au "nous" (si cher à Julie Otsuka dans Certaines n'avaient jamais vu la mer) : l'instabilité et la fragilité s'expriment aussi par la forme. Il y a une très grande pudeur et aussi une façon pertinente de monter d'un cran la pression, de se mettre à nu, de se dévoiler sans choquer. Il y a une écriture maîtrisée au phrasé dynamique, parfois irrégulière dans la poésie. Il y a des descriptions qui donnent envie de découvrir Hanoï, d'aller embrasser Co Phai, de lui dire merci pour tout l'amour qu'elle a porté. Il y a cette intelligence des détails : la lettre H des trois sœurs, H comme Hanoï, H comme hôpital :  trois nominations centrales de cette épopée. En lisant Les os des filles, j'ai pensé au père et à la mère de Line Papin, je me suis demandé comment ils avaient reçu/perçu ce roman, cette douleur au départ si intérieure qui a dépassé l'extérieur, cette exposition feutrée de leur intimité même si leur fille, Line, ménage leurs personnages, les ménage après les avoir tant ébranlés.

Les Os des filles parle de vie, de mort, de sépulture, de renaissance, de pardon, d'ascension sociale, de discussions politiques, de grand-même rock'n roll, de tante contestataire, de petite-fille en sourdine, de balades en moto, de circulations routières anarchiques, d'émancipation féminine. Des photos et des dessins de l'autrice donnent corps à ce roman très complet et solaire. Avec une telle ascendance, Line Papin avait déjà un destin tout tracé, qu'elle a sublimé.

À la mode de ma copine Alex, je retiens deux images : celle des emballages colorés de bonbons, uniques jouets d'enfants en temps de disette et d'embargo (on y apprend que les papiers argentés valent dix fois ceux d'une autre couleur) ; celle de sandales dans la neige russe.

Éditions Le Livre de Poche

Autres avis : Une ribambelle

BD : Zaï zaï zaï zaI - Fabcaro (entre *** et ****)

Deuxième rencontre avec Fabcaro et toujours le même sentiment : je suis contente d'avoir lu mais pas sûre qu'il m'en reste grand chose. Zaï zaï zaï zaï est dans la lignée de Le discours : un héros assez autocentré, un humour complètement décalé, un cumul d'événements tantôt rigolos, tantôt exubérants. Le propos est profondément juste sous fond hallucinant (celui de la cavale d'un homme poursuivi pour défaut de carte de magasin), le rythme est tenu et l'auteur en profite pour égratigner allégrement  notre société de consommation, le petit monde journalistique et éditorial, les penseurs, et n'hésite pas à partir en live avec un humour qui gratte, qui choque, qui fait le buzz et qui parfois manque de finesse. Parce que Fabcaro provoque souvent gentillement son lectorat et parfois dépasse les limites (son pitch le permet, il se le permet, rien à dire ou à signaler là-dessus).

J'ai lu ce "road-movie" (signalé en sous-titre) il y a dix jours et j'ai oublié la plupart des blagues et le cheminement global. J'ai souri, j'ai rarement ri.
C'est peut-être mon unique reproche : je n'arrive pas à imprimer (ni à adhérer complètement à) ce qu'écrit Fabcaro  pour l'instant, je passe un bon moment avec lui et son univers mais je n'en retiens rien, à part une ambiance (les seules scènes qui m'ont marquée sont celles qui ont provoqué une émotion, ce qui n'est guère surprenant tant la plupart de souvenirs marquants sont souvent liés à des instants forts).
L'avantage de Zaï zaï zaï zaï sur Le discours est la découverte du graphisme de Fabcaro, épuré et vivace.  Les visages sont esquissés (de face, le nez les yeux et la bouche sont apparents de peu de traits ; les visages en biais ou de profil sont plus travaillés) pour marquer l'anonymat de chacun. Le jaune est la marque couleur de fabrique de cette bande dessinée. À l'instar du titre emprunté au refrain de la chanson Siffler sur la colline de Joe Dassin, certaines anecdotes de Zaï zaï zaï zaï sont chronologiquement marquées (allusion régulière aux chansons et chanteurs altermondialistes des années 1980).
la meilleure scène pour moi  reprise en dernière de couverture à juste titre.
La meilleure scène pour moi, reprise en quatrième de couverture, à juste titre.

En gros  (mais vous l'aurez compris) :  Zaï zaï zaï zaï, un moment sympa à défaut d'être inoubliable (disons que chez moi, c'est très mal parti pour).

Éditions 6 pieds sous Terre       (vaste programme)


Du même auteur : Le discours