La Photo du Mois #104 : Une porte

Sur une idée de Blogosth

Voici une porte naturelle qui rappelle une hippocampe, une porte qui offre un espace d'évasion. Là encore, une image que j'aime beaucoup pour toutes les perspectives (d'avenir) qu'elle propose.


Au vent mauvais - Kaouther Adimi ****

Au vent mauvais déroule des décennies d'histoire algérienne et d'une vie. Ce roman efficace revient sur les évènements majeurs qui ont construit l'Algérie d'aujourd'hui à travers l'itinéraire de trois citoyens.
Avec Leïla, Saïd et Tarek, tous natifs du village El Zahara, Kaouther Adimi compose une fresque ample et courte, ample pour la période historique abordée (l'histoire de l'Algérie de 1920 à 1992, de la guerre d'indépendance à la guerre civile), ample par ses personnages habités et incarnés, courte par son nombre de pages très bien exploité. 
De Au vent mauvais, je retiendrai le questionnement de Kaouther Adimi sur l'impact de la littérature dans une vie -notamment lorsque l'œuvre exposée se veut autofiction-, les ravages de l'opprobre et des non-dits, les prénoms qui ne sont plus choisis.
De Au vent mauvais, je n'oublierai pas l'impact du déracinement et les sacrifices du quotidien, le bar parisien, le jardin romain et le cinéma algérien.    
De Au vent mauvais, je garderai ce pincement au cœur des pages 251-252 de cette présente édition de poche, ces jets de mots sincères qui détaillent le tiraillement d'une guerre civile - les trop nombreuses victimes dont les premières furent souvent les artistes engagés et les femmes -, l'enfermement des esprits par la peur, la manipulation et le terrorisme, la dichotomie subie et vécue par la population.
Au vent mauvais est un hymne à la liberté, un tableau de personnages respectables et modestes qui auront toute leur vie fui pour mieux vivre.
De Au vent mauvais, je garderai
   - l'image de Tarek personnage taiseux qui répond à ses obligations, ne cesse de s'agiter et de s'effacer malgré son talent moral indéniable et sa capacité du sacrifice,
   - l'image d'une Leïla courageuse qui a porté le quotidien de sa famille et dont les rumeurs vont sacrifier une part de sa maternité. 
Au vent mauvais nous présente des itinéraires de vie de héros du quotidien estimables en état permanent de résilience et qui attendent une forme de réconciliation.
Une réussite en tous points.

Éditions Points 

de la même autrice :  L'envers des autres  - Les petits de Décembre - Nos richesses  

200 mots rares et savoureux pour briller - Marion Navenant ***

Ce recueil de mots porte bien son titre et indique aussi bien son contenu. Chaque mot a le droit à sa petite touche historique, un rappel de son étymologie et bien entendu à des situations d'usage dans le contexte actuel... et là c'est très souvent drôle ! De toute façon, quand on découvre "200 mots rares et savoureux pour briller", on sent le plaisir qu'a eu son autrice, Marion Navenant, d'écrire chaque chronique (un mot = une chronique sur le réseau social Linkedln). C'est à la fois savant, recherché et très moderne : l'autrice n'hésite pas à mettre sa vie à contribution, à l'étaler sans flirter avec l'obscénité ou le voyeurisme. Elle s'essaie aussi à illustrer des mots avec certaines personnalités connues : c'est souvent réussi, rarement méchant et parfois grivois. Il y a beaucoup de facétie dans ce recueil, à l'image de son autrice.

En tout cas, à lire chaque article, on mesure le travail de mise en forme, de recherche et le travail tout court d'écriture de Marion Navenant : on sent l'aisance linguistique de l'autrice, sa capacité à flirter différents registres. Dire que je vais retenir les 200 mots, j'ai déjà ma réponse : après quelques semaines de cette lecture, j'en ai oubliés pas mal parce qu'un mot se retient surtout si on l'emploie au quotidien, ou du moins, souvent.

De cette lecture j'ai appris deux choses :

1)  il a plein de mots que je connaissais déjà (enfin les écrire, c'est autre chose) et là je me suis fait la remarque que c'est grâce à toutes ces œuvres lues (et aux auteurs) que j'ai indubitablement enrichi mon vocabulaire. Je pense aussi que l'autrice (et peut-être sa maison d'édition aussi) a fort intelligemment fait le choix de saupoudrer certains vocables connus, histoire de ne pas noyer son lectorat d'une charge cognitive trop lourde en découvertes langagières. Bon, après il y a quand même des mots dingues (à la fois dans l'écriture et dans la signification).
2) je ne pensais pas que Barouf allait être mon mot préféré de ce recueil (celui qui m'a littéralement fait éclater de rire). 

En tout cas, j'ai passé un moment instructif très sympa. J'ai alterné la lecture de ce recueil avec d'autres lectures : cela m'a permis d'apprécier chaque chronique et de ne pas me lasser.  

Je remercie les éditions DBS (De Boeck Supérieur) pour l'envoi de ce service de presse (précieux). 



[Audiolivre] Riquet à la houppe - Amélie Nothomb ****

Je crois que j'ai trouvé le bon moment et le bon endroit pour découvrir par les oreilles l’œuvre Riquet à la houppe d'Amélie Nothomb : balades en bord de mer avec le soleil sur le visage et parfois un peu le vent pour le côté fraîcheur. Je crois aussi que ce conte revisité par l'autrice belge met en valeur ses mots corrosifs à souhait, son humour fantastique, sa façon de contourner et de tacler avec précision et délicatesse les âmes grincheuses, malveillantes et malfaisantes. Je crois surtout que cette histoire permet d'apprécier la plume de cette autrice prolifique, peut-être plus que d'habitude, et d'une même intensité que lors de Hygiène de l'assassin (qui à ce jour est le livre que j'apprécie le plus d'elle).

Du conte de Charles Perrault, Amélie Nothomb a gardé le titre, le héros (Déodat) bossu et laid à l'intellectuel et au phrasé exceptionnels, une héroïne (Trémière) aussi belle que contemplative et naïve : deux âmes pures ébranlées par un monde cruel dans sa réalité, ébranlées mais fortes. Et c'est toute la puissance de ce récit : sa bienveillance à l'égard de ces deux héros entourés d'amour par leurs proches, la foi persistante en leurs capacités à surmonter les chagrins, les sobriquets et les mesquineries des plus petits qu'eux, leur résilience à dépasser chaque épisode traumatique avec plus ou moins d'aide extérieure. 

Dans Riquet à la houppe, Amélie Nothomb quitte le monde des princes et des princesses, pour celui des oiseaux et des bijoux, mais garde la magicienne-sorcière. Comme toujours chez elle, les personnages ont des prénoms insolites : Déodat, Trémière, Lierre, Passerose, Enide, Honorat...avec toujours cette acuité de jouer avec les mots (déo, crémière). Le phrasé est impeccable et le tout est absolument cohérent.

Le choix d'Amélie Nothomb de réserver un temps certain et unique à Déodat et à Trémière et d'alterner les scènes concernant leur évolution à la fois spirituelle et sociale renforce l'urgence de leur rencontre. Par ce roman, l'autrice aborde aussi les premiers émois amoureux mais également le choc des cultures (entre les environnements familiaux de Déo et de Trémière et ceux de leurs congénères.).

La version audio de ce Riquet à la houppe sert parfaitement l’œuvre. La lectrice, Anne Kessler, incarne la lecture, use des respirations, du souffle pour appuyer les temps de conjugaison, pour mettre en valeur les saillies verbales très fines de Déodat et respecter les silences de Trémière. J'ai ri, j'ai souri, je me suis attachée à ces deux héros distants de notre monde mais dont la particularité, l'innocence et la poésie, leur questionnement et leur recul pertinent, les rendent d'autant plus précieux. J'ai apprécié le chapitre 12 des notes de l'autrice qui prolongent la lecture et rendent la fin un peu moins brutale. 

Je verrai très bien le metteur en scène Joël Pommerat réinterpréter et réincarner le conte nothombien de Riquet à la Houppe et je pense que ce serait également une réussite et une plus-value artistique : je pense même que ce metteur en scène en ferait une petite perle scénographique. Parce qu'Amélie Nohomb a profondément modernisé le conte originel sans minorer la portée ni défaire le discours initial. Et cette réincarnation est intéressante et s'inscrit aussi dans ce que peut proposer Joël Pommerat au théâtre. Du bel art.

Des images à retenir : un cercle de craie effroyable, une table de kinésie sportive, des oiseaux modélisants. 

Éditions Audiolib

Lecture par Anne Kessler

Emprunté à la bibliothèque.

 Ma participation pour le mois de mai 2024 au super challenge Écoutons un livre de Sylire

 de la même autrice : Frappe-toi le coeur - Les aérostats Soif 

Mon mari - Maud Ventura ****

J'ai passé un moment délicieux de lecture en découvrant Mon mari, première oeuvre de Maud Ventura. J'ai aimé découvrir les états d'âme ô combien complexes et torturés de cette charmante héroïne, aussi belle et innocente que fragile, malmenée par un époux distant et peu attentionné. Et il faut bien se dire que la demoiselle use de subterfuges pour attirer l'attention à elle, avoir un minimum de tendresse quitte à dépasser certaines limites et à se retrouver dans des situations improbables. 


N'attendez aucune morale ici, Mon mari est un récit décapant d'une relation toxique où la violence domestique ne s'exprime ni (peu) par les mots ni par les gestes brutaux mais plutôt par la manipulation des âmes. Et oui, assurément, Mon mari est un écrit subtil, une plongée dans un couple disséqué au jour le jour et à l'heure près. Tout est parfaitement circonscrit, décortiqué à l'instant près.

Pour une première œuvre, c'est une réussite complète qui a rencontré son public et le succès (archi-mérité). Le scénario tient la route, il y a des scènes mémorables : je n'oublierai pas de sitôt l'épisode clémentine, le résumé d'une personnalité en trois mots, l'anniversaire de la fille, les jours avec ou sans sexe. Au cours de ma lecture de Mon mari, j'ai beaucoup ri, j'ai souri, ce livre m'a fait du bien.

La plume de Maud Ventura est bondissante et pleine d'énergie, et très précise dans les rapports humains et la description psychologique de ses personnages. Le traitement de Mon mari tient la route tout le temps, et la chute finale est diablement fantastique. Un sans-faute.

Collection Proche
Éditions Les Arènes et l'Iconoclaste.