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La Trinité bantoue - Max Lobe ****

Mwána galère dans son Helvétie. Originaire du Bantouland, une contrée africaine, il subit de plein fouet la crise économique : congédié sans préavis, il cherche par tous les moyens à retrouver un job, histoire de vivre décemment avec son petit ami Ruedi du genre boulet qui ne se bouge pas, d'envoyer de l'argent à sa mère restée au pays, de s'intégrer au mieux. Partagé entre deux cultures, il va devoir combattre l'émergence d'un genre nouveau, plutôt suspect (les fossoyeurs des moutons noirs) et l'éruption d'un « machin » maternel.

On retrouve le style bien reconnaissable de Max Lobe : un peu d'humour, des thèmes graves, beaucoup de dérision et une écriture profondément lyrique. Les personnages dépeints sont hauts en couleur avec une mention particulière aux femmes extraordinaires : la frangine Kosambela, la mère de Mwána et puis Madame Bauer, véritable bulldozer social comme on en rêve. La Trinité bantoue exprime le lien entre deux cultures (européenne et africaine), fait vivre les coutumes et croyances ancestrales, celles qui plombent ou qui donnent de l'espoir. Via son héros-gueule cassée, Max Lobe donne à travers son texte, une belle leçon d'humanité, de courage et d'abnégation : il nous offre aussi  le temps de quelques pages une magnifique relation filiale. Forcément touchante.

 page 13
« Il y a deux mois, ma sœur Kosambela a décidé de montrer ses terres natales à ses fils, deux beaux métis aux longs cheveux crépus et aux lèvres charnues - 9 et 6 ans. Elle avait toujours eu ce projet en tête... C'est au Bantouland qu'elle allait faire de ces deux petites mauviettes occidentales des hommes. Des vrais hommes. Pas question qu'ils deviennent comme leur père machin-machin-là qui n'a pas de gêne à s'adonner aux tâches ménagères. Il lui est même arrivé de vouloir garder les enfants et de bénéficier, qui plus est, d'un congé paternité. »

SP des Éditions Zoé (194 pages consacrées au texte) : je remercie infiniment Emmanuelle Scordel pour sa patience !

Rentrée littéraire 2014

De Max Lobe, il y a aussi 39, rue de Berne

et un de plus pour les challenges de Denis et de Fabienne

 

Une histoire d'hommes - Zep ***

Dans les années 1995, un quatuor de musicos monte à Londres afin de participer à une émission de la BBC, véritable propulseur à notoriété immédiate. Vingt ans plus tard, les quatre compères se retrouvent dans le domaine de la star du groupe, Sandro, histoire de ressouder les liens, de s'en libérer aussi.
Une jolie bande dessinée que voilà sur l'amitié, la célébrité, la passation de pouvoir entre l'âge tendre et la gueule de bois, la transmission et l'héritage : Sandro en mal de fils, son « frère » insomniaque à l'inspiration déficiente, Frank aux multiples divorces et à la dépendance narcoleptique sensible et enfin JB aux coutumes lubriques. Trois anonymes, une célébrité, quatre destins d'hommes fragiles  intimement liés par une histoire plus longue qu'il n'y paraît. C'est doux et prévisible : la nuance des fonds est la bienvenue puisqu'elle permet de distinguer naturellement le présent du passé, l'intrigue principale se dégage vite. Une histoire d'hommes, ravissante entrée dans le monde adulte par Zep, auteur de Titoff : un remake du film Le cœur des hommes ?

Éditions Rue de Sèvres

avis : Cristie, Valérie

emprunté à la bibliothèque
Je vous souhaite un très beau Noël !


39, rue de Berne - Max Lobe ****

Comme promis à Zarline, je publie cet avis, histoire de fêter à ma façon son cinquième bloganniv !! Je vois que certains d'entre vous haussent les sourcils d'un air circonspect. Je dois cette lecture à la miss en gagnant ce premier roman sur son blog (elle avait reçu deux exemplaires et comme elle est généreuse, Zarline a décidé d'en faire profiter les copines : trop chou, je vous dis). So, let's go !!

Dipita vit entouré de femmes, toutes prostituées, amies et collègues de sa mère Mbila. Vivait plutôt, car depuis peu Dipita coule ses journées en prison, à Genève. Alors pour passer le temps, il se remémore la trajectoire de Mbila, l'aspiration camerounaise de cette dernière à rejoindre la terre promise (l'Europe, mythe d'une élévation sociale et d'un avenir plus serein) et assurer aux siens restés au pays une existence plus clémente grâce à l'apport de substantiels transferts monétaires. Mais les fossoyeurs de l'exil vont amener la jeunette vers une réalité guère engageante. Un enfermement certain, comme l'univers carcéral de Dipita.     

Une prose alerte, suffisamment crue sans être choquante, n'épargnant aucun détail (j'ai aimé la façon franche et directe de Max Lobe de décrire les relations homosexuelles, sans voyeurisme ni pudibonderie) ; un récit bien construit, succession d'aller-retour incessants entre passé maternel, vie intime de Dipita et son présent guère glorieux ; une vision politique savamment dosée sur un ordre mondial déséquilibré (la précarisation du travail, la situation délicate d'immigrés clandestins, le refuge de la vente de produits illicites, la meurtrissure des corps lors d'une prostitution subie, ) et puis le souvenir des clans africains (les coutumes ancestrales, la bonhomie du matriarcat camerounais, la corruption des édiles locaux finalement assez proches de certains élus européens etc) participent au dynamisme du récit. 39, rue de Berne est un premier roman intéressant, rédigé par un auteur à suivre de très près.

Éditions Zoé

avis : Zarline (merci, merci beaucoup !)

et un de plus pour les challenges de Denis et Fabienne, de Philippe (titre à 10 lettres), de Piplo, de Sharon et d'Anne

La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert - Joël Dicker ***

Page 659 : « Un bon livre, Marcus, est un livre que l'on regrette d'avoir terminé. ». Je fus ravie de quitter ce policier primé deux fois en France.
Le New-Yorkais, Marcus Goldman, vit un moment difficile. Auteur d'un premier roman remarquable et remarqué, il éprouve la panne d'écriture. S'ajoutent une vie amoureuse tristounette, une mamounette bien présente au téléphone et limite hystérique, un éditeur insistant, avide d'un nouveau jet littéraire marcusien et des royalties conséquentes. Heureusement survient le fameux coup de fil de son ancien mentor, le très beau et illustre Harry Quebert, écrivain à succès de Les Origines du mal, professeur émérite de faculté. Pas de nouvelles depuis des lustres mais une proposition de prendre un recul géographique salvateur : un séjour à Aurora, une sorte de retour aux sources universitaires et en prime, une lettre du grand amour d'Harry. Six mois plus tard, la nouvelle tombe : à l'occasion de travaux dans le jardin d'Harry, on découvre les ossements de Nola Kellergan, jeune fille de 15 ans disparue il y a trente ans dont la dernière nuit fut mouvementée et repérée. Harry se retrouve dans de sales draps et Marcus, par loyauté, va mener l'enquête.

657 pages fournies d'un policier mené à pleins tubes, surtout les cinquante dernières pages, respectant à la lettre l'adage quebertien cité en  page 571 « Lorsque vous arrivez en fin de livre, Marcus, offrez à votre lecteur un rebondissement de dernière minute.». Comme Joël Dicker aime la surenchère, nous dégustons non pas une seule mais au moins trois découvertes majeures en un temps record.  

La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert se lit bien, trouvera son public français (large à mon avis, notamment grâce à deux prix littéraires majeurs), courtise la clientèle de Marc Levy, Katherine Pancol (Les yeux jaunes des crocodiles, La Valse lente des tortues) et Guillaume Musso, en proposant une enquête rondement gérée et sans défaut de logique, une ambiance américaine bien décrite, un scénario de film parfaitement adaptable à l'écran tel quel. 
Il n'empêche qu'à trop vouloir en faire, Joël Dicker a quelque peu gâché ce si bel ensemble : caricature des individualités et des relations (un monde sentimental de bisounours où tous rêvent du grand amour, les chéri-chérie  à n'en plus finir et les dialogues cucul la praline, un romantisme niais tournant à la mièvrerie, une relation de Lolita avec son bellâtre peu crédible et totalement ratée), une répétition de scènes inutiles alourdissant le récit (multiples appels maternels, éditoriaux, les états d'âme de l'écrivain mal nuancés car trop forcés, les rebondissements noyés par des détails sans faim fin). 
Et pourtant, la démarche analytique de Joël Dicker interpelle : les sept dernières lignes de la page 642 la résument parfaitement et méritaient une autre recette : autant d'emberlificotage, moins de saupoudrage, plus de concision. Un traitement à la David Lynch aurait marqué davantage sa profonde ingéniosité. Le séquençage intelligent (multiples aller-retour entre le passé, les conseils littéraires et le présent) et les registres comme la corruption, la dissimulation de crime(s), la charge contre le monde médiatique, l'état d'une ville américaine moyenne et la schizophrénie portent cette œuvre certes perfectible mais intéressante. 

page  502 : « Des gens croient qu'ils s'aiment alors ils se marient. Et puis, un jour, ils découvrent l'amour, sans même le vouloir, sans s'en rendre compte. Et ils se le prennent en pleine gueule. À ce moment-là, c'est comme de l'hydrogène qui entrerait au contact de l'air : ça fait une explosion phénoménale, ça ravage tout. Trente années de mariage frustré qui pètent d'un seul coup, comme si une gigantesque fosse sceptique portée à ébullition explosait, éclaboussant tout le monde aux alentours. La crise de la quarantaine, le démon de midi, ce sont juste des types qui comprennent la portée de l'amour trop tard, et qui en voient leur vie bouleversée

Coédition de L’Âge d'Homme et les éditions de Fallois (le titre du livre aux nombreuses majuscules surprend)

Grand Prix du roman de l'académie française 2012
Prix Goncourt des lycéens 2012

Rentrée littéraire 2012

emprunté à la bibliothèque

avis : Sophie, Aifelle ,Théoma, Malika, Cachou , Athalie , Malorie , Evalire, Une Comète
, Bernhard Lorenz, Lecture et cie


 et un de plus pour les challenges d'Anne, de Liliba et de Denis et Fabienne



Prince d'orchestre - Metin Arditi ****

S'il fallait résumer succinctement cette nouvelle œuvre de Metin Arditi, Splendeur et décadence me sembleraient les mots adéquats.

Alexis Kandilis possède tout pour être heureux :
 1) le prestige et la reconnaissance de son milieu professionnel : il est chef d'orchestre de renommée mondiale et envisage d'entrer dans le panthéon des musiciens à l'occasion d'un enregistrement en or.
 2) un entourage acquis à sa cause (épouse, fils, mère, mécènes et quelques amis)
 3) une vie de luxe (et de luxure), partagée entre hôtels fastes et villégiatures onéreuses.
Mais comme le célèbre adage le précise, l'argent ne fait pas le bonheur (même s'il y contribue grandement) et notre cinquantenaire Alexis présente une faille béante d'amour propre qui n'attend qu'à s'ouvrir. Justement à l'occasion d'un concert, la présence d'un ami d'enfance va fragmenter le tissu inexorablement.

Metin Arditi nous plonge dans les affres de la passion musicale et du jeu, dans les douleurs de l'intime (très souvent liées à l'enfance), dans le monde des très riches où l'attrait pour une personne semble directement lié à la lumière qu'elle dégage : Buziness is buziness et time is money ! (je vous rassure, je m'arrête là !). L'apogée comme la descente aux enfers est rapide, surtout quand le candidat présente un moi tout puissant, d'un narcissisme infantile jamais digéré.

Bien écrite, cette histoire ne souffre d'aucun ralenti. Les domaines abordés (le maintien d'un orchestre symphonique, le monde de la musique, la folie des jeux de casino, la psychiatrie etc) paraissent maîtrisés à la perfection. Un très bon roman de rentrée littéraire que voilà !

Éditions Actes Sud

Rentrée littéraire 2012

et un de plus pour le challenge d'Anne

Un énorme merci à Liliba qui m'a remis en mains propres cette épreuve non corrigée, qu'elle a reçue à l'occasion de l'opération de Libfly On vous lit tout (presque tout), en partenariat avec le Furet du Nord et les éditions Actes Sud.

avis de Zazy , de Liliba

évasion musicale : Un homme extraordinaire - les Innocents

Le cuisinier - Martin Suter ***

Maravan, petit génie de la cuisine tamoule (entraîné par Nangay, sa grand-tante) mais non reconnu par ses pairs suisses (en raison de son absence de papiers officiels de présence dans le pays), officie dans un restaurant d'affaires le Huwyler comme plongiste, éplucheur de légumes et homme à tout faire... sauf la cuisine ! Là il y croise Andréa, serveuse attirante dont il tombe amoureux. Justement, pour préparer et réussir un repas avec Andréa chez lui nécessitant l'emprunt non autorisé mais non demandé d'un rotovapeur, Maravan se fait renvoyer sans ménagement par le patron du restaurant... Monsieur Huwyler en personne. Andréa, par souci d'égalité et subjuguée par la qualité du dîner passé avec Maravan, provoque également son licenciement. S'en suit une collaboration intense et financière entre les deux, collaboration joliment appelée Love Food, qui propose des repas olé-olé pour raviver la flamme éteinte (ou presque) entre deux amoureux. Bien sûr, des hommes d'affaires peu enclins à l'empathie vont utiliser le procédé (et le payer plus cher) pour arriver à leur fin (faim ?). 
Ce livre, sympathique et très accessible, est l'occasion de parler des guerres intestines et souvent clandestines qu'ont subi le Sri-Lanka et de l'Erythrée (mettant en scène des enfants soldats), sans complaisance mais marquant aussi notre impuissance face à des businessmen corrompus comme Dalmann, Schaeffer et compagnie. On y découvre les rites tamoules, les relations homme-femme, la difficulté d'intégrer un pays européen. A la fin du livre, vous trouverez des recettes du Love Food (si le cœur vous en dit). 

Édité en Points. 

emprunté à ma biblio chérie