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Après un Cocktail sugar, Tenez bon !

Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée ****
Collectif de huit autrices coréennes

 
Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée est un recueil de huit nouvelles intéressantes et de haute qualité, qui permettent d’entrer par la petite porte littéraire dans la culture coréenne, autour de femmes et d’hommes, dans un monde particulier où l’adultère est coutumier. J’ai lu et apprécié certains écrits, j’ai eu un coup de cœur pour le fantastique Cocktail Sugar de Go Eun-Ju (pour la ronde des personnalités et des transmissions qu’il permet avec une chute imparable) et le corrosif Premières neiges de Oh Jung-Hi (une pause goûter gourmande qui m'a rappelée une fable de Jean de la Fontaine en version moderne et humaine). J’ai aimé le portrait maternel dans Le couteau de ma mère (ustensile de labeur et de liberté) de Kim Ae-Ran.  La nouvelle  Les chiens au soleil couchant de Han Kang (prix Nobel de littérature 2024) m'a profondément touchée, nouvelle sombre à la maîtrise parfaite tant dans les descriptions de lieu que des relations, sur une enfance abîmée. J’ai été sensible à Doublage de Park Chan-Soon qui honore les accompagnants avec douceur et délicatesse, sans le côté larmoyant, tout en restant raisonnable. L'héroïne de Trois jours en automne de Pak Wan-So se voue corps et âme à ses missions jusqu'aux trois derniers jours.
Les nouvelles sont relativement longues (la plupart dépassent les trente pages, certaines oscillent autour de soixante pages) et permettent d’installer les personnages et l’atmosphère. Elles sont toutes bien écrites et construites. Elles abordent des femmes de notre temps, combattantes, personnalités déterminées du plus jeune âge au plus ancien, au destin fragile ou fragilisé. Je suis contente de leur découverte.
Éditions Zulma
Traduction multiple conduite sous la direction de Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet.
 
 
Tenez bon - Pierre Assouline (entre *** et ****)
 
Dans Tenez bon, Pierre Assouline nous parle d’expériences de vie (parfois dangereuses, souvent altruistes), de littérature, d’impact d’œuvres littéraires sur sa pensée (et celle de ses élèves), sur ses choix. J’ai apprécié cet essai instruit sans être trop nombriliste, je l’ai trouvé utile et vrai (parce que la littérature a été et est un beau refuge dans ma vie d'humaine et m'a aidée à surmonter des deuils, des désillusions, à continuer à croire en l'humanité même si les temps actuels d'espoir sont durs) : c’est toujours bon de rappeler les valeurs qui nous lient, des valeurs humanistes. J’ai apprécié l’écriture à la fois instruite et claire, son estime de grands auteurs et de personnalités attachantes et justes (j’ai apprécié les moments partagés avec Simone Veil, j'ai compris son exaspération.). J'aime aussi le titre de cet essai avec son double sens : tenir bon en résistant à toutes les formes de bêtise, tenir bon en restant digne tout court. J’ai découvert la plume de Pierre Assouline,  un auteur pourtant bien installé. J'y reviendrai.
Éditions Robert Laffont 
 

Avec Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée, je participe au Petit Bac 2026 d'Enna
Catégorie LIEU (Cocktail Sugar et autres nouvelles de CORÉE) 

 

 

Triste tigre - Neige Sinno *****

Quoi dire de plus que Triste tigre est un livre immense, immense parce qu'il bouscule, provoque, bouleverse, immense parce qu'il amène à la réflexion, au rejet, au dégoût, immense parce qu'il raconte le sordide au détour d'une phrase, d'un souvenir, d'une scène sans s’appesantir, sans larmoiement, juste avec sincérité et une fine analyse, immense parce qu'il ne tombe jamais dans le voyeurisme ou le pathos, immense parce que cet écrit magistral est mené avec une très grande intelligence, dissèque, use de documentations et d'archives, de pensées illustres, présente la parole de la victime, essaie d'analyser le comportement du criminel. Bref, Triste tigre est solide dans sa construction, il est solide dans le contenu littéraire, il est solide dans le rythme pesé : il est solide parce qu'il est puissant.

Dès les premières phrases, les premières pages de Triste tigre, on sait l'immonde : Neige Sinno a subi des années d'inceste de son beau-père. L'autrice ne le cache pas, elle l'annonce vite, et l'annonce est à l'image de son essai : directe, frontale, sans ménagement. Mais la prouesse réside à éviter le scabreux. L'autrice remonte l'histoire familiale - un microcosme embarqué dans des travaux sans fond d'une maison jamais finie, une mère avec deux aînées qui rencontre un homme plus jeune avec qui elle aura deux autres enfants, un père aimant dont les absences se prolongent, un beau-père dans la toute puissance intérieure mais si creux dans la vie réelle. Neige Sinno convoque les souvenirs, la recherche d'indices, les éléments de presse, le parcours du procès, son propre parcours de résilience. 

Je suis admirative du courage de Neige Sinno : plonger dans le sordide et la douleur, revenir à un passé odieux, en faire un objet littéraire complet essai-témoignage-écrit de réflexion, pousser la réflexion sur l'emprise et la dissociation, sur les années d'enquête. L'autrice est honnête : elle n'attend ni empathie, ni apitoiement, elle parle de son expérience d'humaine, elle tente d'analyser l'indéfendable. Je suis admirative parce que j'imagine l'énorme douleur de replonger dans ce passé-là, d'en décrire certains moments : je suis admirative et émue de laisser cet écrit comme un témoignage transcendant, afin de désacraliser les criminels et humaniser les victimes - leur rendre leur statut d'humains-. Voilà Triste tigre est un livre exceptionnel, auréolé de nombreux prix littéraires au moment de sa parution, à juste titre. Sa lecture est bouleversante et nécessaire. 

Éditions Folio 

Et ma participation (catégorie ANIMAL : Triste TIGRE) pour ma ligne du Petit Bac 2025 d'Enna

 

Assise, debout, couchée ! - Ovidie ****

Dans cet essai intitulé Assise, debout, couchée !, l'artiste multifacette Ovidie expose son amour pour les chiens, et profite pour présenter les similitudes sociétales de traitement et de considération des femmes et des animaux.

 

L'écrit est instruit, documenté et étayé de références (bibliographiques, journalistiques, de recherche, parfois télévisuelles) et présente la pensée de l'autrice avec plus ou moins de nuances, avec plus ou moins d'excès (son féminisme est affiché, il est souvent bienvenu d'ailleurs ; après je n'ai pas adhéré à tout ce qui est énoncé, même si j'ai apprécié l'authenticité, l'humour et le discours sérieux.). 

Assise, debout, couchée ! est surtout agréable à lire, grâce à la plume efficace d'Ovidie qui rend son propos accessible à tous et à toutes. L'essai est bien construit avec un rythme narratif intéressant alternant la présentation de chaque chien qui a compté, les anecdotes et les réflexions sur les conditions canines et féminines. J'ai lu avec plaisir, j'ai appris. J'ai aussi ri avec l'introduction d'Alaska, l'arrivée de Freyja et de Brünnhilde, j'ai pleuré Raziel et Mabrouck. Voilà, Assise, debout, couchée ! est un condensé d'une vie de rencontres animales, humaines et artistiques, de réflexions sur le monde qui nous entoure et de ses représentations, d'une génération tout simplement.  Vraiment intéressant.

Éditions Points 

 autres avis : Cathulu, Hilde,  

Intérieur nuit - Nicolas Demorand *****

Il faut beaucoup de courage pour écrire Intérieur nuit,  un livre sur soi, un livre qui va raconter la maladie dont on souffre, celle-là même qui peut s'avérer stigmatisante dans le monde professionnel hyper-concurrentiel dans lequel on évolue, dans un monde où la moindre faiblesse donne l'avantage à des camarades qui n'attendent qu'une chose : prendre votre place. Il faut beaucoup de courage et aussi d'amour et de confiance autour de soi, pour dépasser la peur de cette réception médiatique, pour ne pas redouter le fameux retour de bâton des malveillants, ceux-là qui n'attendent qu'une chose : vous faire plonger plus bas, histoire de vous noyer, de salir votre réputation, de mésestimer votre audace et votre intelligence, de mettre en doute vos réflexions subtiles. Voilà Nicolas Demorand a osé affronter la vindicte populaire et journalistique et a affirmé sa bipolarité avec courage et franchise, tout comme je l'aime !


Voilà vous raconter plus ne sert à rien, j'ai juste un conseil : lire cette œuvre sincère qui raconte les difficultés à trouver le spécialiste le mieux adapté, le plus discret, le plus sûr ; à supporter les médicaments et les phases frénétiques et down ; dire le dégoût de vivre et l'envie de tout arrêter, de ne plus se battre ; dire la difficulté de se soigner malgré et avec la popularité. Quelle prouesse d'avoir tenu tout cela secret aussi longtemps sans fuite (sûrement avec l'aide de copains journalistes qui ont su se taire... merci à eux de ne pas avoir gâché ce moment, d'avoir respecté votre confrère, de l'avoir ménagé, dans ce monde où tout se divulgue si vite). 

J'ai apprécié Intérieur nuit, je n'y ai vu aucun voyeurisme, j'ai apprécié la plume (bon, d'un autre côté, ce n'est pas une surprise, je suis une inter-nico-adepte). Nicolas Demorand ne cherche pas l'apitoiement : il dit pour lui, il dit pour d'autres. Il arrive même à me faire apprécier un propos médicamenteux de Michel Houellebecq que je trouve très juste, même si je comprends la terreur médicale à ce que ces mots soient détournés de leur signification première.

Merci, Nicolas, d'avoir tout dit, de nous avoir fait confiance : en partageant votre expérience de malade, vous allez certainement aider ceux et celles qui souffrent du même mal que vous, vous donnez aussi de la lumière méritée au monde médical toujours en soutien à n'importe quelle heure et avec un engagement exceptionnel, pour, je l'espère, davantage de reconnaissance, d'empathie et de bienveillance de la part de nous tous et toutes.

Éditions Les arênes


Comme un ciel en nous - Jakuta Alikayazovic ****

Je ne suis pas certaine d'avoir totalement compris l'expérience de vie Comme un ciel en nous de Jakuta Alikayazovic. Je précise : j'ai bien compris que l'autrice a passé une nuit dans le musée du Louvre à contempler beaucoup la Vénus de Milo, que ce temps passé dans ce musée lui a permis de convoquer des souvenirs partagés avec son père (dont leurs escapades au Louvre et un oubli momentané par exemple), de rappeler le passé d'exil de ce père, les remarques mesquines et le racisme ordinaire dont lui et sa fille ont souffert, le sentiment de se battre dix fois plus que d'autres pour obtenir la même chose, le sentiment toujours de batailler pour obtenir la confiance et l'estime d'autrui, la volonté de s'intégrer au point de renier momentanément la langue d'origine pour apprendre celle d'accueil, d'évacuer le prénom d'origine parce que jugé hors sol, au risque de se construire un autre soi, décalé de celui d'origine. Tout cela, je l'ai compris. Mais je crois sincèrement qu'à l'issue de cette lecture, je n'ai pas complètement cerné la figure paternelle de Jakuta Alikayazovic (et c'est peut-être voulu par l'autrice donc dans ce cas, c'est gagné !), pas cerné totalement, à part sa passion des arts et ses petits secrets, sa complicité avec sa fille, sa fantaisie, son envie de rester libre et de faire fi des préjugés. Je crois que je n'ai pas complètement cerné la figure du père parce que son arme de défense m'a semblé être l'esquive ("un camouflage par flamboyance" page 109) plutôt que le combat, la suggestion ("Et toi, comment tu t'y prendrais-tu pour voler la Joconde ?") plutôt que l'affirmation, le risque de suspicion plutôt que l'argumentation de son innocence ou d'assumer sa culpabilité, bref le courage (et pourtant ce haut personnage en a fait preuve et en a à revendre). Est-ce aussi lié au choix de l'écrivaine de ne pas tâcher l'image paternelle ? Bref, je reste avec ma question et je n'ai pas trouvé la réponse, juste des propositions.

Au-delà des images et des instantanés de vie remémorés, l'autre très grande qualité de Comme un ciel en nous est l'écriture de Jakuta Alikayazovic : le récit est remarquablement écrit, avec un style splendide. L'autrice décrit les lieux du musée, rappelle les anecdotes (l'arrivée en France, les instants scolaires, l'apprentissage de la langue, le poids des mots entourés par le père puis non utilisés par la fille romancière, les blessures d'amour propre, les remarques dégradantes, les détails des œuvres picturales, comptés et recomptés). Il y a une réelle pudeur et une infinie tendresse qui se dégagent dans ce texte beau, solaire, impitoyable et court. Une parenthèse littéraire et artistique qui s'apprécie comme un moment suspendu et bienvenu, un moment sur des époques révolues, qui porte haute la réflexion sociologique, géopolitique, humaine tout simplement.

Éditions Points

Prix Medicis essai 2021

page 47 : Il croyait qu'une identité pouvait s'inventer, se créer comme on crée une œuvre d'art et, comme une œuvre d'art, tout en étant créée de toutes pièces, ne jamais manquer de naturel. Il croyait qu'on peut se choisir des valeurs pour patrie. Les nationalismes le répugnaient. Lui, il voulait vivre dans la beauté.

page 93 : Certaines phrases, en apparence anodines, en apparence bienveillantes, vous sont assénées par des gens qui brûlent de vous blesser. Ces gens-là, on les reconnait non pas à la douleur qu'ils vous causent et qui pourrait très bien être, comme ils le prétendent si vous leur en laissiez l'occasion, le fruit de l'ignorance ou de la maladresse ; ce qui les trahit, c'est l'intensité du regard qui suit, car ils vous scrutent. Ils vous étudient, et leur art, leur jouissance, est dans la peine qu'ils vous causeront - ou plutôt dans les signes qu'ils en verront sur vos traits.

Quand tu écouteras cette chanson - Lola lafon (entre **** et *****)

Quand tu écouteras cette chanson est la première œuvre lue de Lola Lafon. À travers cet écrit, l'écrivaine raconte la nuit passée dans le musée Anne Frank à Amsterdam, dans l'Annexe, là où ont vécu cachés Anne Frank et sa famille pendant ses deux dernières années, avant leur découverte par la Gestapo et leur déportation funeste dans les camps d'extermination nazis. Lola Lafon rend hommage au travail de mémoire que s'est imposé Anne Frank à travers son journal intime écrit, réécrit, aux phrases pesées, aux anecdotes intelligemment narrées et réfléchies, à l'intimité dévoilée et finalement censurée. 

Lola Lafon revient sur la ténacité de l'adolescente à réclamer ces deux demi-journées hebdomadaires de droit à l'unique table du petit appartement, pour pouvoir écrire, juste écrire et élaborer son journal témoin d'une époque monstrueuse. Lola Lafon rend hommage à la jeune écrivaine qui a souhaité transcrire son quotidien avec honnêteté avec ses mots et ses émois d'adolescente, dans un refuge partagé entre huit personnes, dans lequel le silence était la monnaie de la survie, même si cela n'a pas suffi.  

Lola Lafon éclaire sur le cheminement du père d'Anne, Otto Frank, sur ses choix de refuge (au-dessus de son lieu de travail, au plein cœur d'Amsterdam, une autre ville de tous les dangers, comme Paris à la même époque). Elle indique toute son ingéniosité à ériger une autre vie, faite de confinements et de rituels très organisés, limités en sons et en bruit. Elle montre aussi à quel point cette organisation aidée de mains généreuses et bienveillantes a permis la longévité de cet isolement social et physique. Très certainement, par ce choix audacieux et qui aurait pu suffire s'il n'y avait pas eu dénonciation, Otto Frank a assuré la survie de deux années à huit personnes innocentes. Par une écriture ample, très humaine, Lola Lafon met aussi en perspective sa propre histoire familiale, le silence des survivants et le pouvoir de la littérature. Elle décortique la pesanteur du trauma, la vigilance et la même inquiétude que nous devons tous avoir à l'égard des actes antisémites qui ne sont jamais anodins, relents d'un passé génocidaire et d'une stigmatisation inavouée.

Lola Lafon reprend l'histoire du journal d'Anne Frank, ses nombreuses publications et les amendements opérés, les choix éditoriaux de coupe sur certains moments intimes d'Anne, les choix grotesques pour donner un semblant de sens à une comédie musicale ou un film, les contestations fallacieuses des négationnistes qui abhorrent son existence. Parce que le journal d'Anne Frank rappelle à tous que tous avaient la connaissance de camps de concentration et d'extermination, à l'époque donnée. 

Quand tu écouteras cette chanson rend hommage à une écrivaine en devenir, victime de la Shoah, à une écrivaine qui n'a pas eu le temps d'apprécier l'importance autant littéraire qu'historique de son témoignage, auprès du public adolescent en particulier, auprès de l'humanité toute entière. 

Avec une plume sincère et une écriture directe, Lola Lafon propose un essai émouvant, qui met en lumière et renseigne l’œuvre essentielle du journal d'Anne Frank. À relire indubitablement.

Éditions Le Livre de Poche

La Folle du logis - Rosa Montero *****

Si j'avais à qualifier la journaliste-romancière espagnole Rosa Montero, l'adjectif qui me viendrait à l'esprit serait mutine. Parce que ce qui ressort de cet essai est la malice, l'espièglerie et la fine intelligence de son  auteure. Thérèse d'Avila affirmait que « L'imagination est la folle du logis. », Rosa Montero en est la garante !
La folle du logis par Rosa Montero, Bertille Hausberg
image captée sur le site Libfly.com
Il est difficile de résumer cet ouvrage, de le classifier aussi : Rosa Montero a délibérément choisi de le décataloguer. Riche de ses nombreuses lectures, elle discourt sur la vie et l’œuvre de quelques écrivains classiques, règle les comptes des rumeurs établies (j'ai bien apprécié la mise en lumière de Madame Tolstoï, épouse d'un mari un brin manipulé par un charlatan), décrit la manière/technique de concevoir, la vanité des uns, la douce névrose des autres. Mais là où elle surprend le plus, reste dans son art tout personnel de narrer sa vie. Combien de fois je me suis exclamée « Non mais, elle débloque, la Rosa ! », juste avant de comprendre le procédé. Alors oui, La Folle du Logis est un essai intéressant, enrichissant sur les créateurs littéraires, suffisamment nourrie de références bibliographiques (la culture de l'Espagnole me semble immense) mais j'ai aussi apprécié son honnêteté et sa franchise, son côté cash et son esprit épris de liberté.
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Elle vit et a vécu comme bon lui semblait : ses souvenirs personnels juxtaposent l'universel et la grande Histoire : sa jeunesse fut imprégnée par l'époque franquiste, la jeune adulte vécut à fond la Movida. D'elle, on ne cernera peu de choses, ou du moins juste ce qu'elle a souhaité laisser entrevoir. Jamais elle ne se regarde écrire, elle pense comme elle respire, elle atteint le vrai sans le chercher. Ce qui fait que ses mots chantent, gardent leur fraîcheur, deviennent des belles pensées et ne s'oublient pas. La Folle du Logis est un récit hybride, exemplaire : une pincée d'essai, un zeste d'autofiction, une pointe de surprise, jamais de narcissisme. C'est l'hommage d'une grande dame à la littérature et à ses petites fourmis ouvrières, à lire absolument.

D'elle 
« On se trouve au seuil même de la création et des trames admirables, des romans immenses éclatent dans nos têtes, baleines grandioses qui ne laissent voir que l’éclair de leur dos mouillé ou plutôt des fragments de ce dos, des parcelles de cette baleine, des miettes de perfection laissant deviner l’insupportable beauté de l’animal tout entier ; mais ensuite, avant d’avoir pu faire un geste, avant d’avoir été capable de calculer son volume et sa forme, de comprendre le sens de son regard perçant, la bête prodigieuse plonge au fond de l’eau et le monde reste paisible et sourd et terriblement vide. »

A tous prixTraduction réussie de Bertile Hausberg
Éditions Métailié

Livre gagné lors d'un concours organisé par Miss Léo pour son blog anniv : j'ai beaucoup de chance !

autres avis : Miss LéoMango, Keisha, Clarabel, Dominique,...

et mon unique participation au mois espagnol initié par Sharon et qui se termine aujourd'hui (ouf, j'ai eu chaud ! ) et un de plus pour le défi d'Asphodèle (Prix Saint Emilion Pommerol Fronsac en 2006.)

Suite à un accident grave de voyageur - Éric Fottorino *****

« Suite à un accident grave de voyageur ... » ainsi débute le message lancinant d'une voix métallique, annonciateur d'un suicide non nommé (pour ne pas donner l'idée à d'autres ?) et d'arrêt temporaire de trafic transilien. C'est aussi la base du dernier écrit d'Éric Fottorino, ému par le décès de trois personnes courant septembre 2012 en quelques jours. L'auteur s'est interrogé sur l'acte de fin de vie en un lieu public aussi emblématique qu'un quai de gare ou un pont, d'une violence extrême pour celui ou celle qui se l'inflige, pour les témoins directs (conducteur, passagers...) ou indirects (famille, pompiers, policiers...).
Alternant essai, discussions ou forums de réflexion, comme un écho de toutes les douleurs sociétales, ce recueil rappelle les statistiques saisonnières, les réactions diverses et parfois cyniques ou carrément intolérantes, proférées par certains tellement pressés, tellement conditionnés par des cadences infernales au point d'en oublier leur propre humanité. Éric Fottorino retrace trois tristes passages à l'acte avec réserve et empathie tout en conscientisant son lectorat. Suite à un accident grave de voyageur, tel un linceul littéraire nécessaire, honore d'une certaine façon ces trois corps à jamais disloqués, de ceux qui ont choisi de crier leur souffrance à la face du monde, d'interroger les vivants sur le vrai sens de la vie, parce qu'après tout, arriver en retard n'a jamais tué personne. Sauf une, malheureusement une.   

Éditions Gallimard

55 pages émouvantes, très fortes, remarquablement écrites.

page 47 :
N/A, lui (elle ?), est écœuré(e) : « ce n'est pas l'état du corps qui me choque le plus maintenant. C'est le comportement et les paroles de certains. Tout ce que je souhaite à ces personnes qui veulent qu'on continue à rouler sur le corps car il est mort donc on s'en fout, c'est qu'un jour on ne leur annonce pas que la personne sur qui le train vient de passer est un membre de leur famille. »

page 55 
Par leur geste, certains ont sûrement voulu secouer la société qui rejette les plus vulnérables (...) Ces solitaires nous renvoient à notre solitude (...) Celle qui naît d'un accord tacite, d'une conspiration du silence. Qui ne dit mot consent. Qui ne dit suicide se condamne à le revivre ad nauseam. Qui ne dit combien, pourquoi et comment s'expose, à l'image de notre pays, à subir une crue de cette mortalité honteuse. Les mots parlent malgré eux. France et souffrance, France et sous-France. Le suicide interroge les fondements de notre condition humaine. Notre société du chiffre triomphant et des records insignifiants ne sait pas relier chômage et suicide, précarité et suicide, harcèlement et suicide, perte de l'estime de soi et acte désespéré. Laideur et envie d'en finir.

avis : Jérôme, Noukette

emprunté à la bibliothèque (je rends gloire et grâce à ma copine A-L qui s'est pointée un mercredi en me remettant ce chef d’œuvre dans les mains et en précisant : « il faut que tu le lises ! ». Comme je suis d'une nature docile, je n'ai donc pas résisté et j'ai bien fait !)

Une autre vie est possible / Jean-Claude Guillebaud ****

Dans cet essai au titre positif, Jean-Claude Guillebaud pose la question de l'espérance (et de son antithèse, la culture de l'inespoir dans laquelle on nage depuis trente ans). Savamment argumenté par des citations de penseurs contemporains, en pédagogue, l'auteur présente sa pensée en des termes simples (et non simplistes) : un discours suffisamment rare actuellement qu'il mérite toute notre attention.
En dix volets, Jean-Claude Guillebaud analyse l'humanité toute entière sans se restreindre aux Français. Premiers conseils : Permettre l'avenir (il rappelle l'exemplarité des habitants d'une petite ville du Sud-Liban à reconstruire dix minutes après un dernier bombardement), guérir du pessimisme ambiant (sans occulter les raisons louables de nos exaspérations multiples et fréquentes), retrouver le « nous » de la fraternité dépassé par le «je» de l'individualisme après la Première Guerre mondiale, aspirer à l'égalité, construire l'Histoire au lieu de la subir, ...

page 56 : « Pour ce qui est des idées, revenons une dernière fois à Bernanos et à ses colères. L'« inversion » axiologique amorcée au début des années 1980 nous renvoie à sa fameuse exclamation lorsqu'il revint en Europe après la Libération. Interrogé sur la joie qu'il devait éprouver, lui qui avait fermement soutenu la France libre et de Gaulle eut cette réponse cinglante :  « le mensonge a seulement changé de répertoire ». Il voulait dire qu'à l'aube prometteuse de la Libération succédait déjà l'affairement des partis et des intérêts. »

Jean-Claude Guillebaud analyse cette situation de désespérance en pratiquant une enquête historique, sociologique, politique et économique sur les causes nombreuses et nous rappelle qu' « Une société qui n'est plus « tirée en avant » par une valorisation de l'avenir, une société sans promesse ni espérance, est vouée à se durcir. Ramené à lui-même et cadenassé sur sa finitude, le présent devient un champ clos. »(pages 68 et 69). 

Une autre vie est possible, un exposé limpide et bien écrit, empli d'humanisme, de positive attitude, d'espoir aussi : un être humain n'est rien seul, l'idée communautaire européenne reste la plus belle de toutes (malgré les sabordages opérés lors des votes des traités tels Maastricht, précipitant les états membres à une guerre économique. Son récent prix Nobel de la Paix en devient une gageure), les « altereuropéens » d'hier peuvent devenir les bâtisseurs de demain (page 162). 
Une injonction à retenir : Souviens-toi du futur ! (Deutéronome 25 : 17-19)

La Voie des indés / Choisissez votre titre Livre reçu et lu dans le cadre de l'opération de Libfly, La voie des Indés, en partenariat ici avec les éditions L'Iconoclaste, que je remercie infiniment.

Rentrée littéraire 2012 

avis : Zazy 

Les Pieds sur terre - Sonia Kronlund *****

Bon, ce n'est pas tout, quelques jours de farniente à buller, à lire, à commenter sur les blogs des copines et puis les livres en attente d'un avis s'amoncellent. Il est grand temps de revenir Les Pieds sur terre ... cela tombe bien, c'est ce que me propose son auteure Sonia Kronlund.
À l'origine, Les Pieds sur terre est une émission radiophonique sur France Culture produite par Sonia Kronlund. Ce livre est une transcription réussie de certains témoignages des habitants de cette France d'en bas, les laissés pour compte et d'autres comme vous et moi. Ces nouvelles du réel nous donnent des informations sur le vécu de chacun. Au fil des pages, on découvre le quotidien des uns, l'amertume des autres avec quelques réflexions sulfureuses, d'autres plus bling bling, exprimées à mots couverts ou affirmés. La grande réussite de cet ouvrage reste d'avoir su retranscrire à l'écrit la parole et l'émotion données à l'antenne. On peut s'affranchir de certains personnages, de certains mots mais on ne peut rester insensible à ce qui est écrit. Des phrases hachées, des anecdotes lourdes de sens, de la colère face à des plans de licenciement indignes, des moments magnifiques : on lit, on entend, on admire le splendide Alexandre qui a tout compris, les prostituées Sonia et Sylvie, les dignes Kahina, Franck, Nordine, Karim, Emilienne, Isabelle, Nadine, Mustafa et Christian, les valeureux Stéphane(s), les Pascal, les Contis, les Caterpillar, les glaneuses et puis les hussards de la République, ceux qui dénoncent l'injustice et les discriminations racistes au risque d'une carrière ralentie : le policier Eric Blondin, l'ancien proviseur-adjoint Yacouba Barry, les formidables Marie-Rose, Dominique et Loriane, les professeurs qui emmènent leurs élèves à Birkenau où la terre et le silence transmettent l'horreur absolue. Bien sûr, vous y rencontrerez d'autres figures, d'autres ghettos : ceux des immigrés sans papier, celui des prisonniers à longue peine, ceux des riches (voix affectée, vivant dans des quartiers ultra-protégés, emprisonnés par des codes sociaux où l'argent reste roi au prix d'une certaine liberté de mouvements et d'humeur), ceux que se forgent certains dans leur tête à force de ne plus aller au contact des autres, de cultures diverses, des différentes communautés.

Ce livre nous éclaire sur ces paroles dites en l'air, inaudibles mais qu'il faut considérer pour s'interroger : Comment a-t-on pu laisser faire ? Comment peut-on penser ainsi, après les génocides passés ? Comment a-t-on pu laisser l'argent nous pourrir à ce point la vie, là où le gain économique du «toujours plus» autorise certaines entreprises florissantes à délocaliser, tout en ayant auparavant empocher de substantiels dividendes et accessoirement des subventions publiques ? Restent toutes ces prisons dans nos cerveaux qui nous empêchent de grandir tout simplement.

Ce livre nous permet de nous apprécier davantage car il nous ouvre le cœur et nous oblige à voir pour mieux nous entendre, à considérer l'autre non plus comme un ennemi mais comme une personne différente de nous et riche de ses expériences : un premier pas vers l'amour et l'acceptation de son prochain comme entité !

Un très grand merci à Libfly et à Actes Sud pour ce partenariat qui m'a permis de recevoir ce livre formidable contre critique.



Dédicace personnelle : je sais que nous ne sommes pas le 12 du mois mais je voulais rendre hommage à travers cet avis aussi imparfait soit-il, à Monsieur Hubert Nissen, fondateur des éditions Actes Sud, un grand humaniste décédé le 12 novembre 2011. Je ne remercierai jamais assez sa maison d'éditions de m'avoir fait connaître deux auteurs qui comptent beaucoup pour moi : Nancy Huston et Laurent Gaudé.

Europeana, une brève histoire du XXe siècle- Patrick Ourednik *****

Il y a des livres comme cela où on tourne autour en se disant «mais comment vais-je réussir à donner envie aux gens de le découvrir, alors que mon pâle résumé ne sera guère tentant ?», des livres importants et inclassables, des livres à retenir. Indéniablement, Europeana, une brève histoire du XXè siècle en fait partie.

Cet essai historique a la particularité d'être une sorte de pêle-mêle de toutes les atrocités commises par l'être humain au cours du siècle dernier et bizarrement, au lieu de faire fuir son lectorat, l'auteur réussit brillamment à le captiver en employant un style relevé, populaire, donnant l'impression de va et vient, de passer du coq à l'âne comme une litanie, tout en respectant son principal objectif : celui d'amener ses lecteurs à davantage de recul sur les événements et à une réflexion globalisée du monde. Patrick Ourednik relate toutes les inepties dites sur telle ou telle ethnie, en démontrant à l'aide d'un contre-exemple l'absurdité de certaines théories, en confrontant les différentes opinions mises en place. Au final, on peut inéluctablement conclure par un « Quel gâchis !». L'auteur possède ce talent fou d'éveiller les consciences par un verbe haut, des phrases alambiquées et mêlées, reliant des anecdotes à des faits généraux. Et puis, il faut reconnaître certains passages très durs et brutaux (cf le savon allemand), d'autres plus inspirants : je vous laisse sur cet extrait relevé dans les pages 131 et 132.

«Plus tard les historiens ont classé les régimes politiques du vingtième siècle en trois catégories totalitaires et autoritaires et démocratiques. Les régimes totalitaires étaient le communisme et le nazisme et les régimes autoritaires les dictatures fascistes et fascisantes apparues après la Première Guerre Mondiale en Italie et en Espagne et au Portugal et en Bulgarie et en Grèce et en Pologne et en Roumanie et en Hongrie et en Estonie et en Lettonie etc. Les communistes disaient que le fascisme et le nazisme étaient la même chose mais la plupart des historiens ne partageaient pas cet avis et disaient que le fascisme était par nature universel et susceptible de s'implanter n'importe où en s'adaptant aussitôt aux conditions culturelles et historiques données tandis que le communisme et le nazisme étaient par essence inadaptables parce que la réalité des choses y était entièrement subordonnée à l'idéologie. Et c'était justement en quoi ils étaient totalitaires...».

Plus prosaïquement, je reste assez inquiète des nouvelles réformes de l'enseignement de l'Histoire en France. En considérant que les élèves de Première n'ont besoin que de 10 heures pour comprendre les deux guerres mondiales et en excluant l'ordre chronologique (puisque le totalitarisme n'est plus abordé à ce moment-là de l'étude mais bien après, à l'occasion d'un autre bloc de 10 heures), j'émets de sérieux doutes sur la bonne compréhension par la jeune génération des faits passés et le manque induit de connexion entre ces trois pôles.


Moralité : restons vigilants, défendons notre modèle démocratique aussi imparfait soit-il, retenons les faits passés, lisons et échangeons pour ne pas oublier !

145 pages remarquables.


Traduction de Marianne Canavaggio

Livre reçu et lu à l'occasion de l'opération Libfly/Un éditeur se livre Les éditions Allia que je remercie infiniment pour ce très beau cadeau.

voici l'avis de ma Comète préférée : ici

évasion musicale  que je dois à Anis (merci infiniment) : We can work it out - Noa et Mira Awad
Nous avons le pouvoir de ne plus subir, de décider d'une autre destinée commune ensemble. Aidons-les, aidons-nous.

Machine Soul - Jon Savage ***

Voilà, il fallait que cela arrive. Mais quoi donc ? me direz-vous.  La panne sèche  pour écrire un avis de lecture ! J'ai bien aimé lire cet essai historique sur la musique techno, bien écrite et traduite mais le manque d'empathie avec ce genre musical a gêné mon attachement à cette lecture : oui, je fais ma difficile !
Clairement, on se rend compte très vite qu'on a affaire à un spécialiste et un grand chercheur : moult détails sur les origines géographiques du mouvement, situées autour des villes en cours de désindustrialisation car la techno reste proche de la  machine (un des premiers morceaux répète un train en action). Véritable marqueur de son époque (essor au cours des années 80  et du début des années 90), cet art s'exporte de Détroit vers l'Angleterre avec toujours cet esprit : «S'il y a un idée centrale dans la techno, c'est bien l'harmonie entre l'homme et la machine» (page 17). Tout un pan du livre retrace les pionniers de ce genre musical, liant aux faits historiques ( mouvement de 68, volonté de lutter contre l'hégémonie linguistique anglo-américain par les précurseurs allemands etc), les différentes influences, les premiers hits et enfin quelques dérives (drogues dures accompagnant des concerts à rallonge), avec cet éternel sentiment de recommencement page 51En musique, tel ou tel climat sonore nouveau apparaît souvent en réaction à celui qui a dominé juste avant».
Hyper documenté et nourri de noms d'artistes inconnus par moi-même, ce petit livre (48 pages) réveille et éveille le pépère ou la mémère qui sommeille en chacun(e) de nous : mais non, je n'ai pas insinué que vous étiez vieux/vieille !

Traduction d’Étienne Menu

Livre reçu et lu à l'occasion de l'opération Libfly/Un éditeur se livre Les éditions Allia que je remercie infiniment pour cet envoi.

Note personnelle : en recevant ce livre, j'ai découvert le catalogue Répertoire Musique des éditions Allia, également très fourni et riche de ses chroniqueurs. J'apprécie l'ouverture sur une citation de Franck ZappaLes chroniqueurs de rock sont des gens incapables d'écrire, interrogeant des gens incapables de parler, pour des gens incapables de lire » . Extra !


(et de 3/5 pour le challenge God save the Livre d'Antoni)

Derrida à Alger, un regard sur le monde *****

Derrida m'a déridée (voilà, ça c'est fait !) du point de vue philosophique. Il faut dire qu'il y avait du boulot. Sujette à une dysorthographie sévère (dixit mon professeure de Philosophie de Terminale : à ce jour, je ne lui en veux plus et reconnais une forme de réalité dans son intuition), j'ai toujours des difficultés à comprendre cette discipline. Le talent n'étant pas là (les exercices non plus), mon niveau atteint dans ce domaine reste proche du vide abyssal. La lecture de cet essai fut donc une gageure (accoucher de cette chronique également, je ne vous le cache pas  !).
Un colloque international «Sur les traces de Jacques Derrida» s'est tenu en novembre 2006 à Alger, deux ans après la disparition du philosophe «juif, Algérien, Français, citoyen du monde» (page 9 de l'ouverture). Organisé par Mustapha Chérif, suppléé par Amin Zaoui et les responsables de la Bibliothèque nationale d'Algérie, il rassembla différents orateurs, éminents spécialistes derridiens et présentant chacun un pan de la pensée de ce philosophe cosmopolite, en recherche constante d'innovation et de décloisonnement.
Étudier Derrida en oubliant son histoire personnelle serait une erreur monumentale, tant les deux sont intimement liés. Né à El-Biar en 1930, issu d'une famille installée en Algérie depuis des siècles, Jacques Derrida subit les lois de Vichy en 1940 qui déchurent pendant deux années sa famille (et donc lui-même) de la nationalité française. Cet épisode douloureux va l'amener très tôt au questionnement de l'identité, des déconstructions physique, langagière et théorique. Je suis restée hermétique à certains passages du livre (ne les comprenant pas et ce n'est faute de les avoir relus) mais d'autres m'ont emballée et touchée :
       1) la pensée de l'hospitalité (magnifique synthèse de Marie-Louise Mallet, où- «bien» vivre ensemble n'est possible (si cela est possible) qu'entre étrangers, à la condition d'un étranger «chez soi», c'est à dire aussi à la condition de n'être «chez soi» qu'en étranger- pages 59 et 60, où  l'hospitalité pure, absolue est l'accueil de l'autre sans condition,...,c'est-à-dire accueil de l'imprévisible, car «l'autre, par définition, est incalculable» page 63).
         2) le délacement, le délassement, le déplacement et la lettre manquante le p (l'initiale du mot Père -lien avec la psychanalyse freudienne- mais aussi du mot Puits - référence au puits d'Hegel et à la ville natale de Derrida, El Biar, qui signifie les puits), ce jeu de la déconstruction pour arriver à opposer les sens, à aboutir à des contradictions, marquer les différances, avec des phrases magnifiques rapportées par Jérôme Lèbre page 121 : «on ne peut délier un des nœuds qu'en tirant sur l'autre pour le serrer davantage» (J. Derrida) mais encore page 121«qui délace hors de propos, il lace» (citation de Pascal modifiée par les soins de J.Lèbre, en remplaçant les s par les c (encore un déplacement de lettre)) et enfin, en synthèse «La déconstruction entend nous libérer des pièges à lacets qui nous enserrent» page 132, «nous libère des pièges tendus par la langue» page 125 (J.Lèbre) .
           3) la difficulté des traductions de la pensée derridienne dans d'autres idiomes que le français, puisque justement il y a un problème du sens donné : ses traducteurs Silviano Santiago, Zohra Hadj-Aïssa et Geoffroy Bennington l'abordent humblement et modestement. L'un précise qu'il préférait discuter avec le penseur en français, malgré l'énorme reconnaissance internationale dont il jouissait (surtout aux États-Unis).
        4) l'identité judéo-arabe de Derrida, la figure des marranes («juifs de la péninsule ibérique convertis au christianisme, afin de s'assimiler, disparaître en tant que juifs et échapper ainsi pour un temps à la persécution» page 142), se sentir un étranger chez soi.
         5) la mise à nu des pouvoirs de domination : moment de la conférence où les attentas de 11 septembre 2001 sont «déconstruits» (j'aurais aimé un plus grand exposé de cette partie).

Ce recueil est remarquable pour la qualité des intervenants et les réflexions qu'il fait germer chez le lecteur (en l’occurrence, la lectrice me concernant), au point de me motiver à lire de la philosophie : finalement je crois que je vais réussir à me soigner ! 
Livre reçu et lu à l'occasion de l'opération Libfly/Deux éditeurs se livrent spécial Maghreb avec le partenariat des éditions Barzakh (Algérie) et Actes Sud (France) que je remercie infiniment pour ce très beau cadeau (inestimable pour moi).

évasion musicale : Again and Again -Basto