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[BD] Je suis leur silence - Jordi Lafebre (entre **** et *****)

À l'instar de l'excellent Malgré tout, Je suis leur silence présente une héroïne exubérante, qui fait fi des conventions et des convenances, une psy qui a besoin de suivi parce que borderline est son second prénom. 

 

Eva est psychiatre et sujette à des troubles de personnalité(s). Suite à des bavures, elle est suivi par un de ses confrères chargé d'évaluer sa santé mentale et sa capacité de discernement. À l'occasion d'une séance, elle raconte la semaine vécue, une semaine riche en événements (une invitation tragique qui se finit en enquête).

Bien entendu, Je suis leur silence présente une héroïne haute en couleur, complètement frappadingue et qui ne cesse de dépasser les limites, en particulier déontologiques et légales. Son trouble justifie une attitude déraisonnable mais Eva est attachante et intelligente, capable de se mettre dans des situations embarrassantes voire dangereuses, qu'on lui pardonne tout. L'histoire est agréable à découvrir. On sent le travail bibliographique de Jordi Lafebre pour rendre son propos consistant, sur l'univers du vin, la maladie mentale et le commerce. Il y a aussi l'intervention de trois voix à découvrir mais si indispensables pour comprendre Eva. L'enquête menée est bien introduite et construite : le scénario est solide. Comme dans Malgré tout, j'aime les couleurs et le graphisme de Jordi Lafevre et j'admire son intelligence et son application à élaborer un univers recherché et riche, qui instruit son lectorat tout en le divertissant. A lire pour passer un beau moment de littérature.

Éditions Dargaud

Traduction de Geneviève Maubille. 

Du même auteur :  l'exceptionnel Malgré tout

[BD] Un sombre manteau - Jaime Martin (entre *** et ****)

Un sombre manteau est un roman graphique au trait de dessin précis et nourri avec de très nombreuses qualités. L'auteur Jaime Martin restitue avec justesse la vie paysanne d'un village des Pyrénées, y parle de vie rude dépendant des aléas météorologiques et sanitaires, dans laquelle la propriété des terres est loin d'être acquise, dans laquelle la condition féminine est réduite au mariage, à l'enfantement et au labeur (et peu aux loisirs et aux désirs) ou bien à l'isolement et aux médisances. Un sombre manteau met en avant un duo complice de femmes : la trémentinaire Mara soigne les villageois par les plantes, l'intrigante Serena ne dit mot mais semble fuir le pire. Il y a un autre beau personnage féminin : Sol, un petit soleil qui envoie beaucoup d'espoir et fait fi des préjugés.


Un sombre manteau offre une jolie proposition graphique : on visualise bien les scènes, les personnages et leurs relations sont bien décrits. Les visages et le contexte sont travaillés avec intelligence. On sent l'atmosphère de défiance et l'envie quand tout est pénurie, on apprend sur l'histoire des trémentinaires. J'ai aussi apprécié de découvrir l'apport de ce métier et j'ai aussi été intriguée par le personnage de Serena qui tait longtemps son secret. Quand j'ai refermé cet album, je me suis clairement dit qu'il y aurait une suite (la fin ouverte le propose, on sent que la quête n'est pas finie tout comme la propagation, même si l'album se suffit à lui-même). J'ai aussi aimé ce choix de Jaime Martin de proposer des héroïnes indépendantes, ni fragiles, ni parfaites. Après, j'ai quand même un bémol sur le côté fantastique que je trouve superflu et qui met en difficulté le scénario global, je n'ai pas vu ce qu'il apportait à l'histoire. 


Un sombre manteau est un bel objet graphique que j'ai été contente de rencontrer.

Editions Aire libre

Traduction par Alexandra Carrasco-Rahal 

 

Irene - Manuel Vilas ***

Je suis très partagée à la suite de la lecture du roman Irene de Manuel Vilas. Je suis partagée, parce que j'ai repéré de grandes qualités romanesques à cette œuvre (un écrit incarné et habité par son héroïne ; une plume littéraire assez fantastique de son auteur qui est aussi à l'aise dans le récit narratif, les envolées lyriques, les subtiles suggestions littéraires et cinématographiques et sa réflexion profonde sur l'humanité -son désir, son côté charnel, le sexe -, sur le couple, sur la folie et plus globalement sur la vie).

La correspondance avec le film Breaking the waves de Lars von Trier est patente et tellement évidente que Manuel Vilas la cite directement en page 207 de cette présente édition. La Bess de Lars von Trier d'un côté, la Irene de Manuel Vilas de l'autre, chacune agit à sa façon pour redonner vie à son amour : la première en se livrant aux pires infamies parce qu'elle croit que son sacrifice assurera la survie de son époux malade sur un lit d'hôpital ; la seconde en se livrant à des orgasmes d'une nuit pour voir apparaître l'être aimé, l'être chéri, son Marcelo unique. D'un coté donc, une héroïne pieuse et candide, attachante ; de l'autre, une héroïne en deuil récent qui se fiche d'ébranler la vie d'autrui, vit son désir comme elle l'entend, sans foi, sans état d'âme, avec comme unique objectif, celui de revivre le souvenir de son époux. Entre elles deux, la folie partagée, patente, qu'on voit monter, qui dégrade leur état de conscience. Ce qui les éloigne l'une de l'autre, est le sentiment d'empathie ressenti pour Bess et totalement stérile pour Irene. 

C'est peut-être ce manque d'empathie qui m'a éloignée de cette histoire et de cette Irene libre, futile, dont le deuil m'a peu émue (malgré le couple fusionnel formé avec Marcelo, bien décrit). Les nombreuses situations répétées (les coups d'un soir, les retours imagés de Marcelo), l'itinéraire incohérent d'Irene qui ne cesse de se chercher (dont la quête a été rompue pendant les années d'amour avec Marcelo), son goût du luxe et d'une vie cliquante et évaporée, m'ont peu attendrie, m'ont peu accrochée. Et pourtant tout s'explique, Manuel Vilas l'explique par un procédé littéraire déjà repéré chez Denis Lehane mais qui arrive un peu tard. 

Je comprends l'obtention du prix prestigieux espagnol (le prix Nadal du meilleur roman espagnol) pour cette oeuvre. Je la comprends pour les qualités littéraires (plume) et d'incarnation mêlant le fond et la forme. J'ai lu sans déplaisir Irene parce que Manuel Vilas a su habiter ce personnage féminin, lui donner forme humaine, parce qu'il a une écriture précise et belle, généreuse, à la fois philosophique et sujette parfois à des aphorismes. Mais je ne suis pas certaine d'en garder grand chose, par manque d'émotion tout simplement. Et je le regrette profondément.

Éditions du sous-sol
Traduction : Isabelle Gugnon. 

Lu dans le cadre d'une Masse critique privilégiée de Babelio avec la maison d'édition : je les remercie de cet envoi.

BD : Le dernier Lapon - Javier Cosnava & Toni Carbos ****

Ce roman graphique est une réinterprétation du roman éponyme d'Olivier Truc. 

L'histoire démarre par la découverte du meurtre sordide d'un Lapon Mattis, éleveur de rennes. La recherche de son meurtrier va entraîner des querelles au sein des deux polices (celle des rennes, celle du shérif), entre Lapons et Finlandais, sous fond de recherche de tambour et de carte au trésor minier, de chants ancestraux et de photo de groupe historique, avec une pointe écologique.

J'ai été complètement immergée dans l'atmosphère neigeuse et enneigée de la Laponie, dans la culture de cette région. J'ai été embarquée par le duo de policiers des rennes (j'adore cette appellation que j'ai découverte grâce à cette lecture) à la fois complètement ordinaires et d'une profonde éthique, qui ne rechignent pas sur les heures sup', sur les risques du métier, même quand on leur retire certaines prérogatives. J'ai trouvé que le déroulé de l'enquête était bien construit. Les méchants sont vraiment méchants (avec un Français qui collectionne les vices et certains édiles locaux plutôt corrompus). Les dessins sont précis, les scènes sont très bien marquées, on respire le froid, on imagine parfaitement l'environnement. Cette histoire permet aussi de découvrir la culture sami et certains antagonismes persistants. Elle pose des thèmes d'actualité (l'écologie, la mémoire des traditions et des rituels, le vivre ensemble). J'ai aimé les teintes gris et bleu pâle (c'est un bon choix : on est dans la douceur et le froid). Les figures sont malgré tout peu avenantes et j'ai éprouvé quelques difficultés à distinguer certains protagonistes (le contexte m'a aidée à les différencier).  

En refermant ce livre, je me suis dit : " Quel boulot ! Mais quel boulot !". Rien n'est laissé au hasard, tout est cohérent et la fin est implacable. Du grand art assurément !

Le dernier Lapon est une histoire sympa à découvrir en roman graphique (je ne peux rien dire sur le roman originel d'Olivier Truc, vu que je ne l'ai pas lu).

Éditions Sarbacane

BD : Malgré tout - Jordi Lafebre *****

Bon, je suis honnête : en découvrant et en lisant Malgré tout, je ne prenais aucun risque à part de me faire plaisir (grâce au super bilan BD 2020 de Stephie qui l'a mis en lumière). Et cette solution de facilité me convient très bien, même !

Dans Malgré tout j'ai tout aimé : les couleurs, le graphisme, les personnages, leur parcours de vie, leurs rencontres et leurs moments manqués, le compte à rebours pris par l'auteur Jordi Lafevre de dérouler son scénario par la fin et de me surprendre jusqu'au bout. Les scènes sont fantastiques et à la fois complètement normales : on voit notre duo interféré dans la vie de l'autre par les pensées, les coups de fil, sans le côté physique. On voit leur fusion de pensée et le fait que les non-rencontres sont complètement justifiées, que leurs personnalités sont ressemblantes - ils sont passionnés- et souvent divergentes : l'une est terrienne, organisée et installée, l'autre est un marin vadrouilleur dans l'âme et légèrement immature. On comprend leur intimité et leur attachement à la fin. J'ai aimé leur caractère trempé, j'ai même été surprise de tout  : je m'attendais à autre chose, à leur attente amoureuse. Mais en fait il n'en est rien : ils vivent et ont tout vécu comme ils entendaient en respectant le rythme de chacun. J'ai aimé leur folie, leur enthousiasme et la construction de leur intimité.


J'ai aimé leur entourage attachant, il y a une qualité littéraire dans cette BD remarquable : celui de proposer des personnages secondaires qui donnent du volume et de l'envergure aux personnages principaux (en particulier le présent et fidèle Giuseppe dont chaque apparition dit tout). Mine de rien, Jordi Lafebre aborde sur le vivre-ensemble et l'écologie, parle de politique de la ville et du rythme de travail, des choix qu'on est amené à faire.

Les dessins sont superbes : les visages sont très expressifs. Je me répète mais les scènes et les couleurs sont vraiment remarquables. Le seul bémol est la partie scientifique de la thèse du héros : là j'ai nettement moins adhéré et j'y ai moins cru , l'auteur m'a un peu embrouillée !

Malgré tout est une BD que j'ai vraiment beaucoup aimé : un coup de cœur tout simplement ! 

Éditions Dargaud

Scénario et dessin : Jordi Lefebre
Couleurs :
Clémence Sapin et Jordi Lefebre
Excellente traduction de Geneviève Maubille

autres avis : Stephie, Mokamilla, Comète, Noukette, Hélène,

La Folle du logis - Rosa Montero *****

Si j'avais à qualifier la journaliste-romancière espagnole Rosa Montero, l'adjectif qui me viendrait à l'esprit serait mutine. Parce que ce qui ressort de cet essai est la malice, l'espièglerie et la fine intelligence de son  auteure. Thérèse d'Avila affirmait que « L'imagination est la folle du logis. », Rosa Montero en est la garante !
La folle du logis par Rosa Montero, Bertille Hausberg
image captée sur le site Libfly.com
Il est difficile de résumer cet ouvrage, de le classifier aussi : Rosa Montero a délibérément choisi de le décataloguer. Riche de ses nombreuses lectures, elle discourt sur la vie et l’œuvre de quelques écrivains classiques, règle les comptes des rumeurs établies (j'ai bien apprécié la mise en lumière de Madame Tolstoï, épouse d'un mari un brin manipulé par un charlatan), décrit la manière/technique de concevoir, la vanité des uns, la douce névrose des autres. Mais là où elle surprend le plus, reste dans son art tout personnel de narrer sa vie. Combien de fois je me suis exclamée « Non mais, elle débloque, la Rosa ! », juste avant de comprendre le procédé. Alors oui, La Folle du Logis est un essai intéressant, enrichissant sur les créateurs littéraires, suffisamment nourrie de références bibliographiques (la culture de l'Espagnole me semble immense) mais j'ai aussi apprécié son honnêteté et sa franchise, son côté cash et son esprit épris de liberté.
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Elle vit et a vécu comme bon lui semblait : ses souvenirs personnels juxtaposent l'universel et la grande Histoire : sa jeunesse fut imprégnée par l'époque franquiste, la jeune adulte vécut à fond la Movida. D'elle, on ne cernera peu de choses, ou du moins juste ce qu'elle a souhaité laisser entrevoir. Jamais elle ne se regarde écrire, elle pense comme elle respire, elle atteint le vrai sans le chercher. Ce qui fait que ses mots chantent, gardent leur fraîcheur, deviennent des belles pensées et ne s'oublient pas. La Folle du Logis est un récit hybride, exemplaire : une pincée d'essai, un zeste d'autofiction, une pointe de surprise, jamais de narcissisme. C'est l'hommage d'une grande dame à la littérature et à ses petites fourmis ouvrières, à lire absolument.

D'elle 
« On se trouve au seuil même de la création et des trames admirables, des romans immenses éclatent dans nos têtes, baleines grandioses qui ne laissent voir que l’éclair de leur dos mouillé ou plutôt des fragments de ce dos, des parcelles de cette baleine, des miettes de perfection laissant deviner l’insupportable beauté de l’animal tout entier ; mais ensuite, avant d’avoir pu faire un geste, avant d’avoir été capable de calculer son volume et sa forme, de comprendre le sens de son regard perçant, la bête prodigieuse plonge au fond de l’eau et le monde reste paisible et sourd et terriblement vide. »

A tous prixTraduction réussie de Bertile Hausberg
Éditions Métailié

Livre gagné lors d'un concours organisé par Miss Léo pour son blog anniv : j'ai beaucoup de chance !

autres avis : Miss LéoMango, Keisha, Clarabel, Dominique,...

et mon unique participation au mois espagnol initié par Sharon et qui se termine aujourd'hui (ouf, j'ai eu chaud ! ) et un de plus pour le défi d'Asphodèle (Prix Saint Emilion Pommerol Fronsac en 2006.)

Confiteor - Jaume Cabré *****

Confiteor - locution latine de je reconnais, j'avoue, je confesse à Dieu- représente une fresque monumentale, une expérience littéraire insolite et remarquablement construite, un classique pour les futures générations. Parce que personne ne peut mésestimer l'intelligence et la maîtrise de son auteur Jaume Cabré, parce qu'il y a un avant et un après Confiteor, tout simplement. 
Adrià Ardèvol est un petit garçon pas de bol : hyper intelligent, il sert de tampon entre deux parents bourgeois frappadingues. Son père souhaite qu'il apprenne le maximum de langues, sa mère le violon. Tiraillé entre ce couple tyrannique qui ne s'aime plus et qui l'aime mal, notre petit héros doit sa survie mentale à son fidèle ami Bernat (musicien et mélomane chevronné), à ses « potes » Aigle-Noir et Carson, à la douce et angélique Sara, à la chaleureuse mais ferme Lola Xica, aux escapades secrètes dans le salon paternel, tour imprenable où le commerce nauséabond fructifie. Là, l'intellectuel d'Adrià use de rêveries pour échapper à ce monde tristounet. Malheureusement, l'imaginaire se révèle guère réjouissant. 

Confiteor est à la fois sombre et brillant. C'est une œuvre complète à la forme et au fond ciselés. Sa lecture exige beaucoup d'attention et d'efforts de mémorisation de la part du lecteur : il est possible que ce roman déroute, bouscule voire éloigne, non pas par son contenu (écrit) mais par la narration utilisée (aucune linéarité, changement de sujet et d'époque au cours d'une phrase débutée, ...). Cet exercice de style, qui, à mon avis, aurait bien plu à Raymond Queneau, s'avère très risqué parce qu'il exige une maîtrise totale du récit, parce qu'il s'attaque même à l'ossature du corpus, parce que toute défaillance -même infime- enverra valdinguer le reste. Et là, on ne peut qu'applaudir l'exploit : d'ailleurs, d'une certaine façon, il faut lire Confiteor, juste pour savourer cette nouvelle façon de rédiger. Cette démarche analytique a l'avantage d'épouser au plus près le vivant de son héros, à la mémoire défaillante, à nous la faire ressentir. Et, là encore, bravo : on  adhère au texte, on comprend l'énorme difficulté à restituer les souvenirs lorsque plus rien n'est clair dans la tête, lorsqu'il n'y a plus de frontière entre réalité et imaginaire. Confiteor représente aussi le legs littéraire d'Adrià Ardèvol à l'humanité tout entière : parler du Mal historique (inquisition religieuse, la Shoah) et vivre la peur au ventre auprès d'une famille et d'un entourage inquiétants (avec des humains sans scrupules comme Félix Ardèvol, Monsieur Bérenguer ou Tito Carbonell, par exemple). 

Et pourtant, Confiteor dégage une lumière incroyable : riche de ses personnages bien marqués malgré leur nombre conséquent, ce roman parle de transmission et offre une place méritée aux objets (un violon Storioni, un morceau de tissu sali, une médaille, les premières feuilles rares de manuscrits illustres, un tableau et puis ce texte, Confiteor),  ces marques du passé qui nous permettent de ne pas oublier, celles qui perdurent malgré les assassinats, les génocides et les vilénies. Confiteor raconte la vie d'un homme tout simple, fait de doutes et de contradictions, un homme lâche et courageux, un homme instruit au cœur écorché, un homme amoureux et infidèle, un homme qui rappelle et interpelle. Somptueux.  

Traduction parfaite d'Edmond Raillard, parce que traduire un bouquin pareil est un vrai défi littéraire !
Éditions Actes Sud (761 pages consacrées au texte)

Un énorme merci à Une Comète qui m'a offert ce roman à l'occasion du swap d'Aspho : comment te dire toute ma reconnaissance et mon amitié, il n'y a pas de mot, à part je t'embrasse fort ! 

J'ai lu ce roman dans la cadre d'une LC avec Liliba, que je remercie pour sa patience et son soutien !

Ce livre voyage : je vais le proposer à Julie L. et ensuite, il sera pour vous si vous voulez le découvrir.


et un de plus pour les challenges d'Asphodèle (Prix du Courrier International du meilleur livre étranger - 2013), d'Iman et d’À propos des livres.
Voisins Voisines 2014A tous prix
  
Rentrée littéraire 2013



L'Ombre du vent - Carlos Ruiz Zafón ***

Comment achever une lecture interminable avec un livre certes bien écrit mais où se succèdent moult rebondissements au point d'en noyer l'intrigue ? hein comment ? Et bien, vous vous inscrivez à une lecture commune le concernant et votre panel de copines lectrices toutes plus motivées les unes que les autres, houspille avec vous, subit comme vous ce marathon littéraire. Vous râlez et vous soufflez ensemble. Mais au final, vous ressortez toute contente de ce partage grandeur nature (pas moins d'une cinquantaine de courriels échangés) parce qu'après tout, vous admettez que vous n'auriez pas fini seule ce fichu bouquin et tout cela pour quoi ? ... pour L'Ombre du vent de Carlos Ruiz Zafón, le best-seller espagnol, une fresque monumentale. Bon, ce n'est pas tout mais place à l'histoire.  
 
Dans la famille Sempere, libraires barcelonais de père en fils, il est de bon ton qu'au dixième anniversaire du rejeton, ce dernier choisisse un livre au hasard dans Le Cimetière des Livres Oubliés, gardé par le vieil Isaac. Justement, c'est au tour de Daniel d'accomplir ce petit tri sélectif parmi des milliers de livres. Bizarrement, au moment de sa quête, comme attiré par l’œuvre, Daniel pioche L'Ombre du vent de l'écrivain maudit Julián Carax. Pendant six ans, Daniel détient ce livre mystérieux sans trop attirer l'attention, mise à part celle d'un collègue rival de son père, Barceló, et accessoirement père du premier amour de Daniel, Clará. Puis surviennent les menaçants Laín Coubert (nom d'emprunt d'un personnage souhaitant effacer l’œuvre de Julián Carax) et Francisco Ravier Fumero (inspecteur de police, traître complètement fêlé, mué par une haine féroce). Très vite, Daniel mène l'enquête pour comprendre la vie de l'auteur maudit. Lors de cette mission, il sera suppléé par le fantasque Fermín Romero de Torres, employé de la librairie Sempere et poète à ses heures. Il ne devine pas à quel point le choix de L'Ombre du vent de ses dix ans va chambouler sa vie au point de la compromettre.
Le parallèle entre les existences de Julián et de Daniel malgré les vingt années d'écart me semble bien amorcé et réussi. La quête du vrai grand amour, la difficulté de s'affranchir des contraintes familiales et sociales lourdes, les secrets de famille, l'implosion de la société civile espagnole après les conflits meurtriers fratricides et l'atmosphère gothique façonnent et nourrissent cette fresque épique sous fond de jalousie mal contenue : on ressent l'Espagne franquiste douloureuse, où chacun se carapate en espérant éviter les arrestations sommaires, humiliantes et mutilantes, où la solidarité s'effectue en toute discrétion, où la chasse aux sorcières (contre les homosexuels, les travestis, les artistes, les sans-logis) bat son plein. J'aurais adoré aimer ce livre mais les digressions nombreuses et les péripéties multiples ont eu raison de ma patience et ont achevé mon enthousiasme. Je reconnais un talent singulier à Carlos Ruiz Zafón, mais il me semble qu'il aurait pu tout aussi bien faire avec moins de césures, sans que son récit s'en trouve appauvri. Exemple de la fin : je me serai arrêtée à la page 610 et bien non, l'auteur brode le terminus jusqu'à la page 636, à l'instar de toute son intrigue.
Moralité : lisez-le si vous en avez envie.


Traduction de François Maspero. 
Éditions Le Livre de poche

Note personnelle : Cet ouvrage fit l'objet d'une lecture commune, organisée par Théoma que je remercie infiniment.

Théoma est arrivée à la fin et s'est posé tout plein de questions, en particulier « oui et alors ? » et  nous interpelant : « Et vous, partagez-vous ce coup de cœur de la blogosphère ?». Elle reproche le trop de personnages, le trop de longueurs et a subi une certaine allergie à l'écriture ; bref, vous l'aurez compris, elle ne semble pas emballée.
Clara précise que si elle n'a pas abandonné, c'est parce que par moments son intérêt était éveillé mais les longueurs, la multiplicité des personnages, les redites ont considérablement gêné sa lecture, frôlant l’indigestion. Elle ne dira pas qu'elle a franchement aimé ce livre. Clara conclut, en parlant de nous toutes : « Elles sont parties dans une aventure digne de Koh- Lanta (longueurs cachées, personnages qui surgissaient de toutes parts) et elles ont vaincu...».
Ikebukuro a trouvé des longueurs et a quelquefois décroché de l'histoire mais dans l'ensemble, elle continue à penser à ce livre qui l'a «bousculée», comme un livre devrait le faire. Au départ, c'est vrai que ça n'était pas gagné mais petit à petit, elle s'est attachée aux personnages et l'atmosphère qui frôlait la fable gothique par moments l'a intriguée et l'a poussée à poursuivre sa lecture. Globalement, ce fut « dense, long, énervant parfois et émouvant aussi... Le livre aurait gagné en clarté avec 100 pages de moins.»
Une Comète résume par « ça existe, un roman qui ne se termine jamais ??????????????????
Oui, nous l'avons trouvé. Il s'agit de « L'Ombre du vent » , le premier roman de la création qui ne se termine jamais. Quand on a fini, y'en a encore ».  Les rebondissements de dernière minute l'ont un peu énervée. Néanmoins, Une Comète trouve que ce fut très long, qu'il y eut beaucoup (trop !) de personnages et que elle s'y perdit un peu parfois. Certains moments sont passionnants et d'autres un peu moins. Toutefois, c'est une lecture loin d'être déplaisante.
Sylire, qui a terminé le livre bien avant nous en raison d'un voyage, a bien aimé l'intrigue et a considéré l'Ombre du vent comme une chouette lecture.
Je fus longtemps à la traîne au point de souhaiter me renommer Philia (car mes copinautes Théoma, Clara et Béa avaient terminé la lecture quatre jours avant môa moi). Je comprends pourquoi j'ai abandonné ce livre en cours de partie l'an passé : les lectures urgentes ne sont pas les seules responsables ; cette œuvre nécessite du temps et une parfaite adhésion que visiblement je ne lui ai pas offerts. 

Pour lire l'avis des copines (je vous le conseille vraiment !), vous cliquez sur leur pseudo et vous découvrirez leur note de lecture. Je vous souhaite de belles visites. 

Un autre copine blogueuse Emma a écrit une chronique récemment sur... L'Ombre du vent, que voici.

Crimes exemplaires - Max Aub ****

L'avantage de tenir un blog réside dans l'échange possible avec d'autres lectrices/ lecteurs et les belles rencontres. ainsi faites. Celle avec Une Comète en fait partie. Aussi, j'ai eu l'occasion de découvrir son livre secret et de l'apprécier à sa juste valeur : il s'agit Crimes exemplaires de Max Aub (tiens, vous le saviez déjà : comment-est-ce possible ?).
Max Aub a pensé et rédigé les mille et une excuses possibles et inimaginables qu'un(e) auteur(e) d'homicide volontaire peut énoncer devant le juge ou les agents venus l'arrêter pour justifier de son acte ou du moins l'excuser. Sous le côté sombre (on parle de meurtre humain tout de même) de ces confessions, on rit et on sourit face aux raisons annoncées, aux excuses bidons, au manque incroyable de responsabilité (la meilleure défense pour ces criminels en herbe restant la victimisation du style « à peine coupables mais non responsables») et à cette mauvaise foi tangible : on savoure ces moments de lecture délicieux comme cette fameuse page 57 où peu de mots suffisent à dire TOUT !

«Il m'avait mis un morceau de glace dans le dos. Le moins que je puisse faire était de le refroidir»

(Que rajouter de plus : l'art du minimum dans toute sa splendeur et résolument inclassable !)

ou bien 

«Comment peut-on m'accuser de l'avoir tué alors que j'avais oublié que mon pistolet était chargé ? Tout le monde sait que je n'ai pas de mémoire. Alors maintenant on va dire que c'est ma faute ? Ça, c'est un comble ! »

(où un trouble de la mémoire devient le nec plus ultra en termes de défense juridique)

Des points communs entre ces meurtriers : une exaspération excessive, une impatience délirante, une impulsion dévastatrice, une folie douce et lancinante et surtout un honneur pitoyable. En préface de cette édition, se trouve une note intéressante de l'éditeur replaçant les difficultés de diffusion en France et l'itinéraire de l'auteur né en France de père allemand et de mère française, réfugié en Espagne puis au Mexique pour éviter les arrestations sommaires de mon cher pays : très porté politiquement vers l'aile gauche anarchiste, cet attaché culturel à l'ambassade d'Espagne n'a pas longtemps plu aux autorités vichystes. Tout au long de sa vie, il a composé ses œuvres en espagnol ! Du coup, je l'ai classé dans les catégories Espagne et Mexique (certaines chroniques me paraissent très inspirées de l'ambiance d'Amérique centrale). Voilà, tout est dit et tout reste à lire.

Mille mercis à Une Comète pour cette belle découverte.

Traduction subtile de Danièle Guibbert. 
Éditions Phébus libretto


   et de 4/au moins 1 pour le challenge Voisins Voisines d'Anne