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Vivre vite - Brigitte Giraud ****

En ce moment, j'enchaîne les lectures pas gaies, pas gaies mais très bien écrites et qui me font réfléchir. Donc nécessaires. Vivre vite en fait partie et je peux dire que quelques jours après la lecture, je réfléchis toujours autant !

Dans Vivre vite, Brigitte Giraud revient sur l'accident de moto qui a coûté la vie à Claude, son compagnon d'époque et père de son fils. Avec de nombreux "si", elle explore les conditions de cet accident. 

De cette lecture, l'autrice pèse sa responsabilité et ses choix. Pourtant, à la lire, on se rend aussi compte que Claude a pris des décisions dénotant d'un manque de recul de sa part, d'une charge cognitive dense et d'une prise de risque inconsidérée ou insuffisamment considérée. Plusieurs éléments semblent concourir à cette issue incontrôlée et malheureuse : l'emprunt d'un engin non maitrisé et non autorisé sans une assurance spécifique, l'argent laissé à la banque, le pic de vitesse sur le périphérique, un bolide au démarrage susceptible, l'envie d'adrénaline dans une vie posée et pépère, le trajet du quotidien qui annihile toute vigilance, la peur du retard à l'école.
Après, vous me direz que d'autres prennent souvent autant de risques sinon plus et n'en meurent pas. Et c'est vrai, oui, la vie est profondément injuste, nous le savons.

Alors oui, Brigitte Giraud peut revenir sur son attitude, sur ses choix de logement et de déménagement, sur sa condition cognitive chargée, vouée à un achat puis à un autre, sur ses autorisations familiales et les attractions/envies qu'elles peuvent générer. L'autrice peut excuser en partie les  actes et décisions de son mari et les prendre à sa charge, mais au regard du beau personnage qu'elle décrit, Claude était avant tout rock'n'roll et posé, jouant de cette ambivalence, assumant son rôle de père, le quotidien de sa vie de famille (en assurant deux boulots en parallèle) et des envies de dépassement de soi et de risque. 

Parce que Vivre vite est un hommage à Claude, au couple formé avec Claude, à la Brigitte de l'époque. Et on y sent un profond amour, celui de deux êtres qui ont grandi ensemble, qui se sont élevés ensemble socialement et humainement, dans le respect de l'autre, en partageant les mêmes valeurs, en construisant un cocon avec un petit troisième être.

J'imagine l'obstacle humain, intellectuel, sentimental de Brigitte Giraud à poser tous ces mots, cette analyse fine des détails et des événements qui se sont enchaînés. J'imagine tous ces efforts et cette charge mentale d'introspection et d'enquête. J'imagine tous les chemins envisagés, toutes les bifurcations pour essayer de comprendre ces derniers instants, ceux d'une existence. Je comprends et je partage sa réflexion sur la mise sur route de bolides dont la vitesse de croisière dépasse les 180 km/h (alors que la vitesse autorisée maximale sur autoroutes françaises n'est que de 130 km/h... et je ne parle pas que de motos), des bolides comme véritables dangers individuels et collectifs .

Brigitte Giraud propose un écrit sincère, une mise à nu, dans un français remarquable aussi accessible que très bien écrit. Sa construction littéraire montre aussi un traitement riche et pertinent sur les fameuses routes et déroutes d'un scénario. Sans mièvrerie ni voyeurisme, Vivre vite questionne sur le fondement d'une existence, accumulation de faits et de décisions faite de "si" et de "alors". Un prix Goncourt 2022 instructif et très intéressant.

Éditions J'ai lu     

Mécano - Mattia Filice (entre *** et ****)

 Je dois cette lecture à l'avis de la journaliste Léa Salamé qui en recevant sur France Inter l'auteur Mattia Filice a fait l'éloge de sa première oeuvre Mécano. J'ai voulu le lire aussi, parce que j'aime l'univers de la SNCF (ses agents et leur disponibilité, les services rendus, le côté fonctionnel, le côté aussi de service public qui me tient tant à cœur), les voyages en train (assurément mon transport en commun préféré). Je le dis en toute franchise et sans second degré : j'aime le train et tout ce qui s'y rapporte !


Et puis, j'ai découvert Mécano, j'ai aimé certains moments de cette autofiction, un peu moins d'autres. J'ai eu de l'intérêt et puis un peu d'ennui. Je ne partage pas l'avis dithyrambique de Léa Salamé même si je vois le boulot immense qu'il a fallu pour composer ce livre cohérent au nombre de pages conséquent (autour de 370, tout de même).

Grâce à Mécano, j'ai compris la pression de tous les instants d'une conduite à grande vitesse avec un paquet de personnes dépendantes d'une conduite irréprochable ; j'ai compris la formation de haut vol indispensable pour assurer un service de qualité et sans erreur, une formation exigeante à la hauteur des enjeux et des risques. J'ai compris les prises de décision de tous les instants, l'absolue nécessité de respecter les règles de conduite (le code de route ferroviaire, les nombreux signaux) et de les retenir. J'ai aussi lu l'esprit cheminot, celui d'appartenir à un clan avec ses codes, ses sigles, son langage, sa hiérarchie aussi. J'ai lu les luttes sociales et j'ai moins aimé les banderoles déposées n'importe où et avec un risque majeur d'accidents.   

Bien sûr, Mécano doit son estime littéraire à la forme qu'il épouse, une prose littéraire intéressante, qui m'a fortement rappelé celle de Joseph Ponthus et ce fut à tort parce que rien n'égale pour le moment le génial À la ligne (un écrit salvateur qui m'a marquée définitivement). La comparaison, même si elle n'est pas voulue, a été déroutante : quand À la ligne se veut incisif et bref, Mécano prend le temps de dire quitte à redire et se noie dans les anecdotes. Là où Joseph Ponthus a réprimé des scènes, Mattia Filice les a prolongées ou répétées. D'un côté le court, de l'autre le plus long (et parfois très long... comme un TGV voire un double TGV). C'est peut-être cela qui m'a moins plu et qui m'a un peu éloignée de Mécano,... ce côté incisif perdu dans les détails.

Toutefois : chapeau bas à Mattia Filice pour cette première œuvre originale qui, malgré quelques menus défauts (et c'est normal pour un premier livre), est un tour de force majeur littéraire, qui appelle à d'autres écrits (c'est ce que je lui souhaite). Et je suis complétement d'accord avec Miss Léa : Mattia Filice est assurément un écrivain qui ne doit surtout pas s'arrêter d'écrire.

Éditions P.O.L

 Ma première participation au défi d'Ingannmic

 

En salle - Claire Baglin (entre *** et ****)

En salle est un écrit qui relève à la fois de l'autofiction et de la fiction, entre sociologie et la thématique du monde du travail ouvrier, dans la lignée d'autres récits récents illustres comme À la ligne de Joseph Ponthus et Debout-payé de Gauz.


Dans En salle, l'autrice Claire Baglin décrit les différents postes de travail des employés d'un fast-food clowné (la gestion de la salle, celle du drive, la tenue des frites, le nettoyage des locaux), les cadences infernales, les gestes répétitifs qui modèlent le corps et laminent le cerveau, les petits chefs autoritaires et manipulateurs, les plus cools. Pour donner du rythme à son récit, l'autrice met en œuvre une famille de quatre personnes : un père, une mère, une fille et un garçon très attirés pour la chaîne de fast-food précitée. Le père est ouvrier très attaché à tout type de récupérations et d'économie, la fille prendra le même statut en acceptant un job d'étudiante dans la restauration rapide. Pour cette famille, consommer fast-food est un marqueur des temps de vacances, de temps ensemble.

En salle raconte l'itinéraire de ces deux parcours à 20 ans d'écart : les mesquineries, les petites victoires, l'attente d'une reconnaissance. Cette quête sera vaine de la part du père, elle sera ignorée par la jeune femme plus détachée, plus en recul lié à l'expérience paternelle.

L'écriture de Claire Baglin est incisive, sans fioritures, efficace.  Elle a fait le choix judicieux de courtes scénettes ce qui a l'avantage de conserver l'attention du lecteur tout en conservant intact son discours initial : celui d'un travail qui contraint les relations humaines, les corps par des cadences inhumaines et des rendements à bas coût. À lire.

Quelques images : l'attente d'un pot d'une médaille du travail qui résume parfaitement les marqueurs sociologiques au sein d'une entreprise ; l'affectation en salle comme (au choix) ultime punition, bizutage ou manque de reconnaissance ; la guerre des commandes des porteurs de repas.

Éditions de Minuit


emprunté à la bilbiothèque

autres avis : Alex,


 

Térébenthine - Carole Fives ****

Térébenthine est un écrit inclassable : à la fois l'histoire d'un trio d'étudiants Luc, Lucie et la narratrice, il dévie par moments en analyse sur la conception de l'art, sur les études des arts plastiques en France. Tantôt perçu comme roman, il flirte avec l'autofiction tant certains mots, certaines phrases de l'autrice Carole Fives percutent avec l'émotion et le ressenti d'une expérience vécue. Il raconte la mue de trois jeunes étudiants empreints d'idéaux et confrontés à la réalité artistico-économique.

J'ai bien tout aimé dans ce récit : le recul sur le monde artistique et ses évolutions en perpétuelle contradiction (ce qui ne plaît plus devient finalement avant-gardiste), la sincérité sur un monde âpre où l'humiliation est souvent une monnaie de domination. Carole Fives décortique au scalpel les cours où là encore il faut se battre pour faire entendre la voix féminine, les premières expositions, l'art à la mode et l'art du souterrain, les relations amoureuses, le sentiment régulier et douloureux de faire des études qui ne seront pas reconnues et à l'avenir professionnel incertain, l'exigence de sensibilité et la fragilité qu'elle induit. Mêlé de sociologie, le phrasé de Carole Fives est toujours aussi efficace : Térébenthine raconte aussi une époque, celle de l'aura vécue des artistes et de leur nécessaire besoin de reconnaissance, celle de la difficulté de s'affranchir du pouvoir de nuisance de certains mentors. Térébenthine est surtout un hymne à toute forme de résistance et au courage de tous ces artistes engagés qui vivent souvent à l'ombre de leur vivant et dont les œuvres nous ouvrent le cœur, le cerveau et libèrent notre pensée.

Quelques images : un manifeste et un cours salutaires sur l'apport féminin en arts, une exposition qui vire au pugilat et dont le jet final indique toute la malveillance d'un certain milieu, un dépôt de plainte édifiant qui explicite toute la difficulté des victimes à témoigner de la gravité de la situation quand le danger est là.     

Editions Folio (bravo pour la première de couverture)

autres avis : Cathulu, Krol,

de la même autrice : 

Fille - Camille Laurens *****

Je dois la lecture de Fille de Camille Laurens à Une Comète dont l'avis élogieux (parmi d'autres avis élogieux parcourus sans réelle lecture pour éviter de me laisser rinfluencer) a emporté ma conviction. Pourtant, je n'étais pas hyper motivée. Parce que mère de deux filles, seule fille de ma fratrie, parce que j'avais peur d'y lire un peu mon vécu personnel, d'y découvrir des souvenirs refoulés, parce que je connais l'autrice et sa capacité à puiser dans des souvenirs personnels et à les rendre universels. Voilà, je n'étais pas motivée mais j'ai fait confiance à ma blogocopine et je me suis dit qu'il fallait y aller.
Verdict : je suis ressortie bouleversée et scotchée par ce très beau texte sincère, lucide, avec une écriture remarquable, un rythme impeccable (dont les étapes du 'je', du "tu" et du "elle" indiquent différentes phases du cheminement et la distanciation lorsque les évocations appellent une douleur forte). Un texte superbe que je vais transmettre à ma belle-mère, elle-même fille d'une sororité, mère d'une fille et qui, je pense, devrait être également touchée.

Il est dur de parler brièvement de Fille, un texte dense à la fois autobiographique et sociologique. C'est peut-être des textes lus de Camille Laurens son écrit le plus homogène, le plus équilibré, le plus réussi aussi. Dans Fille, il y a à la fois une réelle maîtrise du sujet (celui de la place de la femme dans la société, son éducation, les contraintes sociales et sociétales, les reproductions de genre) mais aussi de la chronologie/temporalité : l'autrice relate sciemment et scrupuleusement les faits de son enfance avec le lexique propre à l'enfance, à son adolescence, avec des images associées. 

Il n'y a aucun temps mort, aucune absence : tout est absolu réussi et je me répète, complet : la forme met en lumière le fond. Camille Laurens dépeint son histoire familiale par le prisme de son genre féminin, puis son adolescence, et sa vie de femme puis de mère. Chacune des étapes éclairées est l'occasion d'illustrer la société d'époque et les sacerdoces et diktats imposés, les peurs et les dangers, la violence verbale constante et humiliante, la capacité de résilience et de taire l'indicible. Par son itinéraire de vie, Camille Laurens narre l'évolution de la société et la capacité salvatrice d'une partie de la jeune génération à assumer les genres humains et à ne pas marquer à ce point les différences. 

En fait j'ai tout aimé dans ce texte : j'ai apprécié y découvrir une femme fragilisée (l'autrice n'a pas caché son/ses chagrin(s), ni ses traumas, ni sa fragilité, en faisant preuve d'une grande humilité et d'une profonde clairvoyance). Dans Fille, il y a un travail énorme de recherche documentaire et bibliographique, une capacité à parler de soi mais en s'oubliant, c'est-à-dire à se mettre à nu avec une très grande pudeur, à faire de soi un personnage d'une époque, à ne pas se sublimer non plus. C'est époustouflant de maîtrise et le discours tombe comme un couperet : les anecdotes narrent l'efficacité de réseaux à placer et à protéger des incompétents, à supplanter des méritant.e.s qui auraient pu gagner en efficacité et éviter des drames (cela reste malheureusement vrai, au-delà de ce que raconte Camille Laurens).

Dire que Fille est un pamphlet féministe serait assez réducteur. Fille parle de la condition féminine et du conditionnement des genres mais retrace l'éducation, la sororité, la conjugalité, la maternité, les rapports homme-femme, l'amour. Dans Fille il y a des êtres extrêmement agressifs et intransigeants à l'égard de leur sexe ou du sexe opposé, des êtres d'un conservatisme et d'une bêtise sans nom (où on distingue assez nettement l'intelligence du cœur de l'intellectuel) et d'autres qui ont tout compris/appris des carcans sociétaux. Dans Fille, il n'y a pas de réel manichéisme et ce n'est d'ailleurs pas le propos de l'autrice à mon avis : l'idée première est de relater toutes les étapes qui formatent l'esprit humain et l'interpénétration des consciences, jusqu'à l'émancipation et la révélation. Ce n'est pas encore gagné, mais le mouvement actuel de prise de conscience est bien là et salvateur. 

Éditions Gallimard

Sortie août 2020 - autour de 220 pages  

autres avis : Une Comète, Nadège,  Cathulu, Mimipinson, Jostein,  Ariane, Bernhart

De l'autrice
Celle que vous croyez

La Mécanique des fluides - Lidia Yuknavitch ****

C'est toujours très compliqué d'écrire sur sa vie, surtout lorsque certains événements tellement sensibles mériteraient bien le secret. Pourtant Lidia Yuknavitch assume et déballe tout. On pourrait craindre le voyeurisme mais le traitement semble tellement maîtrisé, dans une langue déliée, naturelle mais toujours en recherche et nourrie de références littéraires. La mécanique des fluides, une autofiction courageuse qui mérite plus que le détour.  
Lidia Yuknavitch est issue d'un clan compliqué : une mère infirme et alcoolique, un père tortionnaire, une sœur qui n'attend qu'une chose : fuir au plus vite une ambiance familiale détestable. Plongée dans le grand bain très tôt, futur espoir national, elle enchaîne les entraînements de natation, sas de sécurité intérieure. Ouverte à tout type d'expériences (sexuelles, toxicomanes, littéraires, matrimoniales etc), elle déroule les drames de sa vie comme ses réussites. La mécanique des fluides explore les méandres de l'âme humaine à travers une athlète amputée de l'intérieur, écrivaine en devenir, en pleine résilience (son retour à la vie). Tel un phénix, l'auteure a su renaître de ses cendres/démons grâce à l'amour (à toutes les formes d'amour).

Bien sûr, Lidia Yuknavitch aurait pu ennuyer mais elle réussit à capter l'attention par un récit volontairement découpé et non linéaire, par des anecdotes percutantes (la recherche d'un arbre de Noël en particulier). Elle travaille la langue avec des néologismes sonnants, avec des phrases choc (dont l'incipit) ou sans ponctuation parfaitement accentuées par les mots qui les composent. Elle délivre un message magnifique sur l'amour (à relire continuellement, en fin d'ouvrage). Un récit accaparant, déroutant, foncièrement intelligent et qui ne laisse pas insensible. Un quasi-coup de cœur pour moi et une détestation pour les copains de Libfly (ici) : quand je vous dis qu'il ne laisse personne indifférent !

Traduction de Guillaume-Jean Milan (mention spéciale à ce traducteur qui, à mon avis, est profondément littéraire et a su transcrire l’œuvre de Lidia Yuknavitch sans la trahir) 

Éditions Denoël & d'ailleurs

Rentrée littéraire 2014

autres avis : Denis 

Livre reçu et lu grâce à l'opération On vous lit tout, un partenariat du site Libfly.com avec les éditions Denoël & d'ailleurs : je les remercie infiniment !

et un de plus pour le challenge d'Iman, d'Asphodèle (The Oregon Book Award 2012) et de Miss G
A tous prixRomancières américaines

L'invité mystère - Grégoire Bouillier ****

Je ne pensais pas Grégoire Bouillier aussi compliqué, à l'esprit aussi torturé. Pourtant, ce n'est pas faute de l'avoir découvert dans l'excellent Rapport sur moi : j'ai visiblement oublié sa longue prose.

Suite à une invitation pour le moins originale, le narrateur (certainement l'auteur, tant ses pensées les plus intimes sont clairement énoncées et même exposées) renoue avec son ancienne compagne : enfin, renouer est bien un grand mot, juste un retour aux sources.  Il faut dire qu'elle est partie du jour au lendemain, sans explication et pour un monsieur, comme le héros, qui se pose des questions continuellement sur tout et sur rien, cette situation ne l'a pas bien arrangé ! Tout au moins, il porte fièrement des sous-pulls à col roulé, semble très perturbé par le décès récent de Michel Leiris (en 1990, ce qui permet de dater les scènes), vit une relation avec une nouvelle femme sans trop d'attachement.  On y parle d'anniversaire sans cadeaux décachetés, de l'artiste contemporaine Sophie Calle, d'une bouteille de vin Margaux, d'un invité mystère (d'où le titre !), chaque détail présentant une importance dans la vie du narrateur !
Indubitablement, je ne pourrais pas vivre avec le héros: trop de questions posées, un manque flagrant de sérénité qui m'épuiserait d'avance, une recherche constante du bonheur (là, je le suis) mais aussi en état permanent d'émerveillement et de cristallisation probablement beylienne. Les phrases à rallonge peuvent aussi exciter le lecteur ou la lectrice : au moins on ne s'endort pas sur un texte pareil ! Malgré certains défauts indéniables, j'ai aimé le style emphatique de Bouillier, l'évolution de son héros qui apprend à grandir, à s'émanciper de son passé : une jolie quête !

Livre reçu et lu à l'occasion de l'opération Libfly/Un éditeur se livre Les éditions Allia que je remercie infiniment pour ce très beau cadeau.

évasion musicale : Ode to the bouncer - Studio Killers

Mon grand-père / Valérie Mréjen ****

Deuxième relecture du livre (après 12 ans d'absence) et toujours autant de plaisir. Mon grand-père est une vraie source d'anecdotes familiales de l'auteure, acerbes, cruelles et souvent violentes d'un clan plutôt déjanté : entre les mœurs sexuelles hallucinantes de l'aïeul (très bonne entrée en matière du bouquin), les nombreux mariages des grands-parents, les réflexions maternelles et paternelles corrosives et un portrait au vitriol d'une bourgeoisie parisienne en perdition psychique. Constitué de micro-scénettes, Mon grand-père se lit d'une traite (57 pages... on n'a même pas le temps de s'ennuyer). 
Pour vous donner une idée (et l'envie de lire ce court ouvrage), voici un extrait de la page 9 « Ma mère était amoureuse d'un ami de la famille lorsqu'elle avait seize ans. Un jour, cet ami appela mon grand-père pour lui raconter des horreurs et tenir des propos infâmes. Le premier réflexe de mon grand-père fut de tendre l'écouteur à ma mère afin d'observer la déception sur son visage».
Finalement, Valérie Mréjen s'en tire plutôt très bien ! (dans tous les sens de l'expression).

Éditions Allia (j'apprécie beaucoup le format de cette collection, pas pesant, lunaire, léger et les premières de couverture sont souvent recherchées).

à ma maison

évasion musicale :  When you believe - Withney Houston et Mariah Carey 

Note personnelle : Withney Houston est morte, il y a quelques heures. Outre qu'elle était une des plus grandes chanteuses pop de tous les temps, elle possédait une voix suave, magnifique et sensuelle. Je suis très touchée d'apprendre sa disparition. J'ai aussi moins aimé Serge Gainsbourg lorsqu'il s'est comporté de manière ignoble, lamentable et phallocrate à son égard : malgré ses excuses publiques, l'homme a baissé indéniablement dans mon estime. R.I.P, Whitney.

L'agrume - Valérie Mréjen ****

Et voilà, je retrouve Valérie Mréjen, celle qui m'a enchantée avec Mon grand-père, un portrait au vitriol du patriarche de la famille. Ici, point de Papy, mais une espèce de guignol de service, Bruno R., polytechnicien et artiste égocentrique à ses heures, tantôt plasticien, tantôt cinéaste mais constamment persuadé de son génie (un melon gros comme une citrouille : oui ma chronique est tournée vers les fruits et légumes, je m'adapte au titre !) et nourri d'une pauvreté affective assez peu fréquente chez ses comparses masculins (enfin, je l'espère).
Valérie nous raconte sa «relation» chaotique et perverse, où elle l'attend des heures (au téléphone, chez des amis, au cinéma, au café, au restaurant etc) sans que l'Agrume (son nom d'artiste) daigne s'excuser ou alors invente des scènes abracadabrantesques d'empêchement. Il faut dire que le début ne semble pas clair. Bruno R. a une compagne avec qui il vit, lorsqu'il rencontre l'auteure et décide de quitter celle-là. Le grand art de Valérie Mréjen reste de décrire les scènes sans laisser le moindre pathos et sans ménager la chèvre et le chou : en cela, elle se rapproche étonnamment d'Annie Ernaux. On la découvre atone, candide, amoureuse, dépourvue de sens critique, ballottée par un mec qui n'en a rien à fiche d'elle, excusant ses moindres faits et gestes, admirant son toupet incroyable (attitude méprisable et si significative de B.R vis-à-vis d'autrui, expliquée et non excusée par son égocentrisme). Quiconque n'a jamais connu ce genre de relation pourrait se moquer et réagir violemment devant ce comportement attentiste. Malheureusement, Valérie Mréjen a réussi parfaitement à synthétiser ce que certaines femmes vivent ou ont vécu, sans surenchère, la juste réalité bien triste. Je plains la compagne de B.R, s'il en a une. 
L'agrume est un petit livre bien utile, à l'humour caustique de 71 pages, à l'édition magnifique et soignée, que je suis contente d'avoir rencontré !


Livre reçu et lu à l'occasion de l'opération Libfly/Un éditeur se livre Les éditions Allia que je remercie infiniment pour ce très beau cadeau.

évasion musicale : I follow rivers - Lykke Li