Suite à un rendez-vous médical concernant une toute autre chose, Annie Ernaux bascule dans son passé, en 1963 à Rouen, où Mademoiselle poursuivait des études littéraires concentrées. L'événement concerne une grossesse non désirée et la volonté de la jeune Annie d'avorter. On lit le parcours semé d'embûches, de menaces de radiation sur les médecins et thérapeutes qui osent enfreindre la loi d'interdiction (substituant l'IVG à un crime), d'hypocrisie sociale (où beaucoup paraissent opposer à l'IVG mais louent les femmes qui ne souhaitent pas garder l'embryon non voulu).
Ce livre intéressant montre à quel point cette liberté acquise lors de la loi Veil votée en janvier 1975 (décidément, le mois de janvier est à l'honneur !) fut une montagne à franchir, qu'il est important de préserver par respect du corps, pour que l'arrivée d'un enfant ne soit plus subie mais choisie, pour que cet enfant s'épanouisse sans souffrir de la frustration parentale.
Certaines anecdotes n'en demeurent pas moins percutantes et choquantes : la délivrance, la réaction d'un médecin méprisant une patiente qu'il juge ouvrière et s'en voulant ensuite en découvrant qu'elle fait presque partie de sa «caste sociale», la lâcheté de certains soignants et l'accompagnement muet d'autres, la solidarité et la bienveillance d'une amie étudiante (pourtant issue d'un milieu conservateur, catholique farouchement opposé à l'avortement)... un véritable concentré varié de la nature humaine.
Annie Ernaux a écrit un livre salutaire pour nous rappeler que la légalisation toujours malmenée et menacée fut rude à obtenir, que ces femmes et soignants, par leurs actes courageux, ont aidé au mieux-être de tous et en particulier à l'émancipation féminine, que le combat de Simone Veil (victime de harcèlements et d'injures ignobles à l'époque du vote de «sa loi») fut une des plus belles avancées politiques (au sens noble du terme), qu'on ne doit pas oublier. Dans le même registre, l'excellent livre de Martin Winckler, Les trois médecins, se réfère à cette période.Collection Folio
emprunté à ma biblio chérie
note personnelle : j'aime l'écriture d'Annie Ernaux, cette incroyable façon qu'elle a d'analyser notre société, son acuité et son regard uniques qui montrent un recul impressionnant. J'espère qu'elle sera un jour remerciée pour cette belle œuvre qu'elle compose.



