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Esprit d'hiver - Laura Kasischke ***

Il est rare que je ferme un roman sans savoir quoi en penser. Parce qu'il recèle de qualités indéniables (une écriture ciselée, des personnages déroutants, une ambiance angoissante qui se tient, une chute parfaite) mais possède un défaut non négligeable (celui de m'avoir lâché en milieu de parcours, au point que je poursuive la lecture en mode rapide, à savoir trois phrases par page, sans perdre le sens global de l'histoire, en m'attardant toutefois sur les dernières feuilles assez saisissantes, quoique prévisibles).  
Résultat :  une note de trois étoiles qui ne veut rien dire ! (Décidément tout se perd ou se gagne, c'est selon !)
Un jour de Noël, il neige beaucoup. Eric laisse sa femme Holly et leur fille adoptive Tatiana seules, le temps de chercher ses parents à l'aéroport. Holly se prépare à accueillir ses amis, des collègues de bureau de son mari, la famille pour ce déjeuner particulier. Pourtant, à l'image de la météo contrariante, l'ambiance familiale n'est guère à la fête : la mère et l'adolescente ont du mal à communiquer, semblent ne plus se comprendre. Entre deux échanges virulents, Holly, inquiète de tout devoir gérer, se souvient de la découverte de Tatiana à l'orphelinat, son passé de poétesse, ses liens amicaux. Les invités se décommandent et le huis-clos plonge !

Si l'idée de rythmer la narration par le présent festif (quoique) et le passé (en Russie, là où est née Tatiana) passe relativement bien, l'intrigue n'empêche pas un certain ennui s'installer. D'abord parce que l'héroïne principale Holly ne cesse de ressasser (et j'ai beau avoir pris de l'âge, je ne suis pas suffisamment gâteuse pour oublier ce qui a été écrit deux pages plus tôt), ensuite le récit s’essouffle :  il est difficile de maintenir un huis clos haletant sans qu'il ne se passe grand chose : mêmes anecdotes (verre brisé, viande tombée au sol, changement de tenue : tantôt du rouge, tantôt du noir, avec ou sans boucles d'oreille, le blizzard bien présent, le téléphone qui sonne), mêmes tourments (remise en question de Holly, prises de tête pour elle et aussi pour moi !).

Pourtant, Esprit d'hiver révèle l'écriture de Laura Kasischke : intéressante, nourrie, riche de détails. Il lui manque juste le souffle narratif d'une Joyce Carol Oates au meilleur de sa forme (même si cette dernière est tout à fait capable de moins réussir certains de ses romans). On sent que l'écrivaine ne laisse rien au hasard, a préparé son intrigue, guide le lecteur, lui donne les pistes rapidement et les noie aussitôt. Je n'ai aucunement été dérangée par ce rapport fille-mère spécial ; j'ai apprécié le questionnement juste de l'adoption (celui de choisir un enfant, celui de l'acheter) et l'étude du phénomène de la résilience (très très bien exploitée : c'est d'ailleurs le point fort d'Esprit d'hiver). 
Je comprends que ce roman ait ses adeptes comme ses détracteurs, il ne laisse pas indifférent. La preuve : j'ai voulu connaître la fin, plutôt que l'abandonner complètement !

Traduction littéraire d'Aurélie Tronchet
Christian Bourgeois Editeur

emprunté à la biblio



et un de plus pour les challenges d'Aspho (prix Elle du roman 2014),  de Miss G, et de Philippe
 A tous prix Romancières américaineschallenge Lire sous la contrainte

Confiteor - Jaume Cabré *****

Confiteor - locution latine de je reconnais, j'avoue, je confesse à Dieu- représente une fresque monumentale, une expérience littéraire insolite et remarquablement construite, un classique pour les futures générations. Parce que personne ne peut mésestimer l'intelligence et la maîtrise de son auteur Jaume Cabré, parce qu'il y a un avant et un après Confiteor, tout simplement. 
Adrià Ardèvol est un petit garçon pas de bol : hyper intelligent, il sert de tampon entre deux parents bourgeois frappadingues. Son père souhaite qu'il apprenne le maximum de langues, sa mère le violon. Tiraillé entre ce couple tyrannique qui ne s'aime plus et qui l'aime mal, notre petit héros doit sa survie mentale à son fidèle ami Bernat (musicien et mélomane chevronné), à ses « potes » Aigle-Noir et Carson, à la douce et angélique Sara, à la chaleureuse mais ferme Lola Xica, aux escapades secrètes dans le salon paternel, tour imprenable où le commerce nauséabond fructifie. Là, l'intellectuel d'Adrià use de rêveries pour échapper à ce monde tristounet. Malheureusement, l'imaginaire se révèle guère réjouissant. 

Confiteor est à la fois sombre et brillant. C'est une œuvre complète à la forme et au fond ciselés. Sa lecture exige beaucoup d'attention et d'efforts de mémorisation de la part du lecteur : il est possible que ce roman déroute, bouscule voire éloigne, non pas par son contenu (écrit) mais par la narration utilisée (aucune linéarité, changement de sujet et d'époque au cours d'une phrase débutée, ...). Cet exercice de style, qui, à mon avis, aurait bien plu à Raymond Queneau, s'avère très risqué parce qu'il exige une maîtrise totale du récit, parce qu'il s'attaque même à l'ossature du corpus, parce que toute défaillance -même infime- enverra valdinguer le reste. Et là, on ne peut qu'applaudir l'exploit : d'ailleurs, d'une certaine façon, il faut lire Confiteor, juste pour savourer cette nouvelle façon de rédiger. Cette démarche analytique a l'avantage d'épouser au plus près le vivant de son héros, à la mémoire défaillante, à nous la faire ressentir. Et, là encore, bravo : on  adhère au texte, on comprend l'énorme difficulté à restituer les souvenirs lorsque plus rien n'est clair dans la tête, lorsqu'il n'y a plus de frontière entre réalité et imaginaire. Confiteor représente aussi le legs littéraire d'Adrià Ardèvol à l'humanité tout entière : parler du Mal historique (inquisition religieuse, la Shoah) et vivre la peur au ventre auprès d'une famille et d'un entourage inquiétants (avec des humains sans scrupules comme Félix Ardèvol, Monsieur Bérenguer ou Tito Carbonell, par exemple). 

Et pourtant, Confiteor dégage une lumière incroyable : riche de ses personnages bien marqués malgré leur nombre conséquent, ce roman parle de transmission et offre une place méritée aux objets (un violon Storioni, un morceau de tissu sali, une médaille, les premières feuilles rares de manuscrits illustres, un tableau et puis ce texte, Confiteor),  ces marques du passé qui nous permettent de ne pas oublier, celles qui perdurent malgré les assassinats, les génocides et les vilénies. Confiteor raconte la vie d'un homme tout simple, fait de doutes et de contradictions, un homme lâche et courageux, un homme instruit au cœur écorché, un homme amoureux et infidèle, un homme qui rappelle et interpelle. Somptueux.  

Traduction parfaite d'Edmond Raillard, parce que traduire un bouquin pareil est un vrai défi littéraire !
Éditions Actes Sud (761 pages consacrées au texte)

Un énorme merci à Une Comète qui m'a offert ce roman à l'occasion du swap d'Aspho : comment te dire toute ma reconnaissance et mon amitié, il n'y a pas de mot, à part je t'embrasse fort ! 

J'ai lu ce roman dans la cadre d'une LC avec Liliba, que je remercie pour sa patience et son soutien !

Ce livre voyage : je vais le proposer à Julie L. et ensuite, il sera pour vous si vous voulez le découvrir.


et un de plus pour les challenges d'Asphodèle (Prix du Courrier International du meilleur livre étranger - 2013), d'Iman et d’À propos des livres.
Voisins Voisines 2014A tous prix
  
Rentrée littéraire 2013



La claire fontaine - David Bosc ****

Voici un livre particulièrement nourri par la prose fraîche de David Bosc. Le verbe est recherché, les phrases se scandent mélodieusement et l'écriture éblouit par sa propreté. La claire fontaine décrit de façon romanesque les dernières années du peintre Gustave Courbet en exil en Suisse, fuyant le fisc français, s'adonnant aux plaisirs de l'existence (contemplation de la nature environnante, ébats sexuels à profusion -plus ou moins monnayés-, consommation immodérée d'alcool). Courbet envoie paître les communards et répond aux commandes de peinture (plus pour gagner sa vie que par plaisir artistique). Continuellement observé voire fliqué, il agit en homme libre, se fiche des recommandations médicales, s'entoure d'hôtes fidèles et plus stables que lui (le couple Alexandre et Marie Morel), côtoie un temps le spleen artist Baudelaire et conçoit volontairement une exposition avec de faux Rembrandt, Véronèse etc achetés trois francs six sous. Bref, Courbet s'amuse et abuse à la Tour-de-Reiz, avant de tirer sa révérence.
La claire fontaine dresse le portrait -la fiche d'identité un temps donné- ni flatteur ni morbide de ce grand peintre un peu sur le déclin mais toujours bouillonnant de désir, une bouffée d'oxygène malgré l'époque pesante de suspicion et d'assassinats fréquents où l'échafaud n'est jamais très loin. David Bosc réveille son écrit avec un brin d'humour et un sens indéniable de la répartie, produit un texte riche des recherches bibliographiques entreprises et un effort impressionnant sur la biographie aussi remarquable par la qualité des citations qu'il laisse sur son sillage. Très bien.

page 33 
Lorsqu'il était ivre de vin, ou de laudanum, sa présence devenait plus dérangeante que celle d'un mort, parce qu'il accaparait toute la solitude. 

page 36
Ils furent nombreux à relever le dénuement de cet étrange contemporain. On en était plus frappé, et pour tout dire, blessé, qu'il semblait volontaire ou pire, la conséquence d'une liberté. Les pauvres avaient au moins le tact d'avoir envie de toutes les choses dont ils étaient privés. Tandis que celui-là vous gâchait le plaisir par son indifférence, par ce ni chaud ni froid que lui faisait toute marchandise.
page 49
Et Marie eut envie de lui demander : pourquoi cracher, pourquoi toujours cette colère ? mais elle passa son bras dans le sien. L'aplomb des montagnes, en face, occupait le silence mais ne l'humiliait pas.

page 72 
Courbet disait : « je peins ce que je vois », mais il a travaillé, lui aussi, à se rendre voyant. Vraiment, les opinions n'ont aucune importance. La pensée des hommes se tient dans ce qu'ils font, et peu importe si leurs bavardages énoncent tout le contraire.

page 73
..., le peintre laissa monter en lui un doux chagrin de peintre : l'espace ne s'ouvrait, ne se disposait qu'à l'oreille, au nez : la brise, le bruissement des feuilles, une barque dont les amarres grincent, un grillon qui se tait soudain à l'approche d'on ne sait quoi, d'un campagnol, d'un orvet, l'odeur des ifs, sur la gauche, l'odeur de la pierre qui fraîchit et, sous le pied, celle du pissenlit qu'on écrase ; par touches, par notes longues ou vives, le paysage se compose, laissant le peintre sans grand pouvoir de transposition. Courbet se prit à rêver d'une peinture au noir, sonore et odorante.

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Éditions Verdier (106 pages consacrées au texte)

rentrée littéraire 2013

SP reçu et lu dans le cadre du prix Biblioblog 2014 : je remercie les éditions Verdier de cet envoi.

avis :  Jérôme, Maryline, Anne,

et un de plus pour les challenges de Shelbylee et d'Asphodèle (trois prix pour ce roman dont le Prix Marcel Aymé 2013)
L'art dans tous ses étatsA tous prix
   

Le quatrième mur - Sorj Chalandon ****

Sept mois de réflexion pour enfin publier un avis sur Le quatrième mur de Sorj Chalandon. J'ai bien aimé l'histoire et la forme de la narration mais très certainement, ce livre a souffert de la comparaison avec l'extraordinaire film d'animation Valse avec Bachir d'Ari Folman (que je vous recommande) et le plus embêtant demeure que le contexte historique choisi par Sorj Chalandon rend impossible sa première bonne idée (celle de mettre en scène l'Antigone d'Anouilh : une utopie à quelques jours des massacres innommables perpétrés dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et de Chatila).
Samuel Akounis, juif grec à la santé défaillante, lance une mission à son jeune ami parisien, Georges : celle de monter la scène d'Antigone de Jean Anouilh en plein Beyrouth déchiré et surtout en rassemblant les différentes ethnies religieuses qui composent le Liban en guerre civile. Une promesse à laquelle Georges tient par dessus tout et qu'il mènera au péril de sa vie.

Ce qu'a parfaitement réussi Sorj Chalandon et ce qui fait qu'il est nécessaire de lire Le quatrième mur  
1) l'ambiance de détresse et de guerre est parfaitement décrite : on sent les dissensions entre les différents groupes qui composent le Liban de l'époque, les voyages en taxi canardés, les différents rituels de rencontre à respecter : on s'informe en lisant.
2) l'évolution du personnage principal, Georges, vaguement politisé au départ et qui, par les circonstances va prendre parti au point de façonner son existence en fonction de son ressenti de la pièce
3) la fin magistrale qui rassemble les prémices et la fin de la pièce d'Anouilh en une scène : le duel des deux frères et le sacrifice de la « sœur » avec un changement d'Antigone au cours de la lecture.

Néanmoins
L'idée de départ excellente - celle de rassembler un peuple le temps d'un spectacle, un peu comme les trêves de Noël opérées lors des réveillons de 1914 et 1915 lors des tranchées de la Première Guerre mondiale, de se rassurer que tout n'est pas cassé, que la réconciliation peut avoir lieu - se confronte malheureusement à la réalité historique, véritable poudrière au bord de l'implosion, qui rend le thème peu crédible.
Les rencontres narrées entre acteurs de la pièce m'ont semblé inenvisageables (même si la description des points de contact entre le héros et ces différents protagonistes fut menée à bien et réaliste : très certainement, l'ancien journaliste-reporter Sorj Chalandon fut confronté à des chefs de guerre, lors d'entretiens top secret). Je ne contredis pas le fait qu'il y avait des êtres de paix à l'époque : je précise juste que certains comédiens choisis, issus de camps diamétralement opposés et foncièrement hostiles, ne pouvaient décemment pas se retrouver à ce moment-là, fût-ce même au nom de la culture.
Deuxième point de chauffe (et ce sera le dernier) : l'Antigone de Jean Anouilh reste, selon moi, la pièce de la personnification du non, où une nation se divise entre deux clans : celui de Créon (petit dictateur en chef qui refuse des obsèques honnêtes au frère d'Antigone, sous prétexte de traîtrise et d'exemplarité) et celui de la frêle jeune fille (qui ne cesse de contredire, par ses actions nocturnes, la décision de son oncle). La différence entre l’état géopolitique du Liban et celui de Thèbes reste que le massacre final n'est pas le seul fait d'une guerre civile. Les massacres de Sabra et Chatila ne se réduisent pas uniquement à des meurtres perpétrés par de Libanais sur d'autres Libanais (violentes représailles chrétiennes sur une population civile musulmane pro-palestinienne après le meurtre du phalangiste Bachir Gemayel). D'autres nations prennent une grande part de responsabilité dans cette monstruosité. Tout d'abord les troupes israéliennes dont le chef de guerre Ariel Sharon (surnommé depuis, à juste titre, le Boucher de Beyrouth) qui autorisa l'intrusion de phalangistes chrétiens libanais dans les camps pour soi-disant repérer les terroristes palestiniens et qui interdit à ses soldats toute intervention militaire pour empêcher le génocide dès les premiers massacres de civils connus et entendus. Enfin, les Syriens qui ont bien distillé la haine en fournissant les armes et la communauté internationale qui s'est une nouvelle fois fait remarquer  par son inaction sous prétexte de neutralité. Je soupçonne même l'auteur d'avoir tenté un équilibre autour de deux personnages secondaires : Samuel comme vecteur de paix face à Sharon, agitateur de haine.

En résumé
Ce n'était pas simple pour Sorj Chalandon d'écrire un roman sous fond historique : l'auteur a fait preuve d'un courage énorme par ses choix de lieu et d'époque, a su tisser une intrigue qui tient la route malgré les bémols historiques, qui a le mérite d'éclairer une page sombre de l'humanité mondiale et de la rendre accessible à tous et à toutes. Le quatrième mur, si bien nommé (« Une façade imaginaire, que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l'illusion. Une muraille qui protège leur personnage. Pour certains, un remède contre le trac. Pour d'autres, la frontière du réel. Une clôture invisible, qu'ils brisent parfois d'une réplique s'adressant à la salle. ») vaut le coup d’œil.

Éditions Grasset
Rentrée littéraire 2013

avis : Clara, Indira, Sylire, Argali, Valérie, Alex, Eimelle, Lili Miaou, Jostein, Hérisson, etc

du même auteur :  La légende de nos pères et Retour à Killybegs (exceptionnel) 

et un de plus pour les challenges d'Asphodèle (prix Goncourt des Lycéens 2013), de Piplo,
A vos nombres 2014A tous prix

Concerto pour la main morte - Olivier Bleys ****

Colin Cherbaux débarque à Mourava en Sibérie centrale avec pour seuls bagages, une pauvre valise et son piano. Considéré comme une curiosité par les villageois peu habitués au débarquement d'étrangers, Colin suscite l'admiration puis une certaine rivalité entre autochtones pour désigner celui ou celle qui aura le privilège de l'héberger, le temps de son séjour. Cette agitation n'est pas pour déplaire au pianiste, certes renommé mais solitaire, en recherche d'une zone de repli avant un grand concert censé relancer sa carrière, et ce, malgré une main quelque peu contrariante sur une oeuvre pour piano, le concerto n°2 de l'illustre Sergueï Rachmaninov.
Voici un roman réjouissant et bien écrit, une jolie fable des temps modernes où les ours ont le droit de se montrer menaçants, où les sorciers réparent (en dévoilant) un peu le passé à coups d'hypnose, où la piètre présentation d'un logis peut dissimuler le cœur généreux de son propriétaire, où la nature enneigée offre quelques déroutes passagères. Il s'agit surtout de la rencontre de trois hommes : Colin Cherbaux rebaptisé en Kolincherbo, l'éboueur Vladimir Golovkine en mal d'un ailleurs plus heureux et Oleg Kacharine qui vit dans sa cabane au fond des bois et supporte le surnom Lego « parce qu'il connaît l'agencement de l'âme humaine et sait la démonter pièce par pièce ». Le trio les libèrera complètement (du moins pour les deux premiers, le troisième étant épanoui et satisfait de sa condition d'ermite). 

Olivier Bleys n'oublie pas de décrire le lien étroit entre son héros et son instrument de musique présenté comme moyen de subsistance et bourreau musculaire. Parce qu'être un artiste accompli ne s'improvise pas, parce que derrière la réussite professionnelle ou non, se cachent multiples sacrifices et pressions. Rien ne vaut alors une petite halte à Mourava pour souffler, respirer et vivre, comme le propose Concerto pour la main morte au compte à rebours, le temps d'une semaine, le temps d'un embarquement, le temps d'une renaissance.

Éditions Albin Michel
Rentrée littéraire 2013

avis : Anne, Jérôme, Zazy, Hélène, Sharon, Eimelle, Yv, Noukette,

Lu grâce à l'exemplaire voyageur de Iana (Libfly) que je remercie pour l'occasion.

Le long de la voie ferrée - Christophe Martin ***

Christophe Martin est un de mes amis très chers et j'ai une chance inouïe de le connaître. C'est un artiste accompli qui sait lier ses deux passions : l'écriture et la musique. Ce fut donc avec plaisir que j'ai découvert sa dernière œuvre Le long de la voie ferrée (livre qui entre dans la cadre de ma Comète préférée). Que demande le peuple ? Rien, que du bon (et du beau) !
Ce recueil de nouvelles débute par une histoire où il est question de musique de rue, de vélo volé, de campement sauvage et de Stella (morceau de jazz connu des aficionados). Puis on enchaîne sur une révision complète de l'école de la République française (visitée et corrigée dans toute sa splendeur avec une mention spéciale pour les excellents La convocation, L'audience et La journée de formation, révélateurs du malaise enseignant, bringuebalé entre nouveautés pédagogiques (qui souvent ressemblent à s'y méprendre au Pédagogol cher aux journalistes du Canard enchaîné) et courbettes courtisanes). Puis, arrivent quelques saynettes de la vie courante où Christophe Martin explore l'âme amoureuse de son double littéraire ou l'humanité toute proche (Jennifer, Le long de la voie ferrée).

Désabusé par les nouvelles directive managériales de l’Éducation Nationale (son ministère de tutelle) où la politique du chiffre réduit un enseignant à un bloc horaire et déshumanise les attachements (professeurs sur plusieurs établissements, équipes perturbées voire dissoutes, classes plus chargées, moins d'encadrement adulte auprès de nos chers petits), Christophe Martin produit une écriture du quotidien, qui forcément traduit la dureté sociale actuelle. Sensible au travail d'Annie Ernaux, il décrit patiemment les belles rencontres, les altercations, les mesquineries faciles ou les petits bonheurs. Foncièrement réaliste, Le long de la voie ferrée paraît plus sombre et moins léger que son précédent Le nez de Rocheteau, sûrement lié à l'entrée de la réalité en littérature.

Éditions Saint Martin 

Exemplaire offert et dédicacé par l'auteur (mais cela, vous le saviez déjà !)

et un de plus pour les challenges de Philippe (GN+ épithète) et d'Une Comète
Contrainte

Pietra viva - Léonor de Récondo ***

Voilà, Pietra viva me tentait beaucoup et comme la blogo recèle de blogueurs/blogueuses super sympas (dont fait partie ma Shel préférée), je n'ai eu qu'un geste à faire : lui demander son exemplaire voyageur. Elle est pas belle, la vie ? Bien sûr que si !  
Début 1505, le moine romain Andrea meurt dans des conditions mystérieuses. Bouleversé, le sculpteur Michelangelo fuit la dépouille et la capitale italienne. Chargé par le pape Jules II d'ériger son mausolée dans la basilique Saint-Pierre, il débarque à Carrare, cité réputée pour la qualité de son marbre, pour la maîtrise et le sérieux de ses artisans. Là, il affronte un autre deuil : la mort d'une jeune accouchée, femme du tailleur de pierre Giovanni et mère de Michele, qui idolâtre le peintre romain. Ces deux décès rapprochés font resurgir en lui des émotions du passé (visions parasites, souvenirs maternels, questionnement sur la mort d'Andrea etc). 

J'aurais pu aimer cette histoire et je reconnais l'avoir lue sans déplaisir : la figure fantasque et romantique du fou Cavallino (une sorte de centaure intellectuel) ainsi que les relations amicales qu'entretient Michel-Ange avec celui-là et l'enfant Michele sauvent le texte de l'ennui. 
Le style simple et propret de l'auteure ne m'a pas branchée plus que cela, l'intrigue (fine comme une feuille de papier à cigarette) se résume en trois phrases, le mystère transformé à coups d'illusions optiques et de fantasmes se résout en deux coups de cuiller à pot (étonnant d'ailleurs que Michelangelo, habitué à disséquer les corps n'y ait pas pensé et se fasse tout un film dessus).
Tout (personnages, histoire- la grande et la petite-, contexte) paraît survolé et pourtant, il y avait matière à ce que ce roman devienne nourri (et nourrissant) : des héros atypiques avec plus d'étoffe (Michele et sa frangine Antonella de part trop modeste, Michelangelo dont la personnalité me semble effleurée comme si Léonor de Récondo n'osait pas affronter le mythe : tant pis si la description du personnage reste loin de la réalité, c'est aussi l'intérêt du roman que de proposer une déclinaison possible). 
Et pourquoi Léonor de Récondo n'a pas approfondi la forte attirance de Michelangelo à l'égard d'Andréa ? Après tout, le désespoir du sculpteur face à la mort de ce frère ne trouve pas d'explication dans le roman et tout suggère une amitié amoureuse, qui aurait dû être davantage développée. 
D'autres thèmes auraient mérité une plus grand ampleur : l'absence de la mère et le parallèle des parcours entre ces deux orphelins de la vie, Michele et Michelangelo, en recherche perpétuel de repères,L'art dans tous ses états ou bien la description de l'horreur culturelle sous le règne de Savonarola (austérité et inquisition) etc.

Pietra viva : une page romancée de la vie de Michel-Ange, sans une belle prise de risque de la part de Léonor de Récondo. Forcément frustrant.

Éditions Sabine Wespieser (215 pages)

Rentrée littéraire 2013

avis : Shelbylee, Mina, ZazyAnne, Eimelle, Kathel, Jostein, Miss G, Argali, Natiora, Claudialucia,
La chèvre grise

et un de plus pour le challenge de Shelbylee , que je remercie pour ce LV et qui vous propose son LV par mon intermédiaire.

Billie - Anna Gavalda **

ou Billie, la cata !
Jeune fille des Morilles, élevée entre un père absent et une belle-mère porteuse d'une marmaille fournie, sans fric, aux conditions de vie instables, Billie débute bien sa vie ! La galère personnifiée, elle trimballe son état de quart-mondiste au collège où elle subit indifférence, sarcasmes ou mauvaises notes, c'est selon. Billie a la haine et une piètre estime d'elle-même. Heureusement, Musset, cupidon à ses heures, va lui offrir au détour d'une scène d'On ne badine pas avec l'amour, le plus bel A.B.S.I freudien de sa vie. Quel coquin, cet Alfred, tout de même ! 

J'aurais pu aimer ce roman pour plusieurs raisons : 
 1) je reste sensible à l'écriture d'Anna Gavalda, 
 2) la rencontre de deux écorchés vifs n'est jamais pour me déplaire,
 3) la rage que développe l'héroïne aurait dû impulser une énergie féroce à l'intrigue.

Mais (car il y a plusieurs mais, malheureusement), il aurait fallu pour cela un meilleur traitement :
1) la gouaille de Billie manque cruellement de sagesse alors qu'avec le courage et la débrouillardise dont elle fait preuve, la Miss me semblait bien capable de quelques réflexions magistrales : rien, nada !
2) j'ai cru relire Oh, darling de Jean Teulé et une scène de La nuit en vérité de Véronique Olmi et là, je me suis dit : « rien de nouveau sous le soleil ». Trois fois hélas ! Le récit donne trop de place au passé lourd de Billie et ne présente que de multiples ressassements. Même, la petite étoile m'a gonflée (et pourtant, j'adore les ciels éclairés).
3) La fin mal étudiée et tout simplement peu crédible achève le désastre. 

Raté de chez raté, quoi !

Éditions Le Dilettante

avis: Nadael et sur Libfly (dont celui de Cathulu, dont je n'arrive pas à trouver le lien)

Rentrée littéraire 2013

emprunté à la bibliothèque 

Chambre 2 - Julie Bonnie ***

Si vous adorez Martin Winckler et en particulier son Le chœur des femmes, Chambre 2 est pour vous,
Si vous voulez retrouver l'univers gitan décrit par Miss Martinez dans Le cœur cousu, Chambre 2 est pour vous,
Si vous souhaitez savourer la prose lyrique de Miss Carole, alors passez votre chemin ou bien arrêtez-vous, si le cœur vous en dit !
Béatrice est soignante dans une maternité. Elle subit son univers professionnel, ne semble pas s'épanouir dans ce métier d'accompagnante d'accouchées. Entre souvenirs de sa vie antérieure de saltimbanque à écumer les théâtres provinciaux et son quotidien morose fait de commérages, de bassesse, de deuils et de rares moments de bonheur (accordés avec parcimonie), Béatrice perd le fil. Jusqu'où ?

Indéniablement et c'est la principale qualité que je trouve à ce roman, l'auteure sait «claquer» les phrases.
page 92 :
« Je ne sais pas si c'est un passage obligé, mais quand on a perdu un bébé on se rend compte qu'on peut donner la mort.
C'est une possibilité. Donner la vie/donner la mort. Donner la vie donner la mort.
Le corps peut fabriquer l'un ou l'autre. Pas forcément par notre faute, pas du tout notre décision. On est dépossédée du choix.
Tu voulais un bébé vivant ? Tu en as un mort. Tu voulais un bébé mort ? Il est vivant. Tu as un bébé vivant ? Il peut mourir.
On ne pense pas assez à la mort quand on donne la vie. »

Ce court extrait résume le livre : Julie Bonnie y parle de vie, de mort, d'abandon, de déception, d'adaptation et parfois de résignation. Le contenu confronte la forme : les phrases écorchées souvent malhabiles décrivent pourtant le vrai. Julie Bonnie n'évite malheureusement pas l'écueil du toujours pire : un corps médical en pleine débâcle (contraignant les parturientes à l’allaitement exclusif) et oublieux de sa propre souffrance, une jeune femme qui n'arrive plus à se réaliser dans ce qu'elle fait, nostalgique d'un passé artistique aux débuts joyeux et qui vire au tragique.

Tout est sombre dans ce livre : sans enjoliver le climat hospitalier et la pression exercée sur les femmes d'aujourd'hui, le discours énoncé me paraît excessif. L'auteure veille à ne pas plonger son lectorat dans la sinistrose en alternant souvenirs auprès de Gabor, des Pierre, de Paolo et puis auprès des enfants et la visite des chambres de la maternité (chacune représentant une personnage féminin, une mère possible). La lecture est aisée mais rien ne m'a retenu au texte : le phrasé ne m'a guère enthousiasmée, les scènes décrites dans les hôpitaux déjà lues chez Winckler et consorts. Je regrette l'absence de nuance (normal, me direz-vous, de la part d'une dépressive, ce que semble devenir Béatrice): aucun homme ne tient la route (à part un ou deux et encore, en quelques rares moments de leur paternité), les justes sont lourdés au profit des comploteurs : Julie Bonnie semble se complaire dans cet univers morbide où pourtant nait la nouvelle génération. Et que de deuils, il faudra affronter avant de clore Chambre 2. 
Je prendrai bien un Prozac, tiens !

Éditions Belfond

Rentrée littéraire 2013

emprunté à la bibliothèque

avis : Sharon, Clara , Kathel,

et un de plus pour les challenges d'Anne, de Piplo et d'Asphodèle (Prix du roman FNAC 2013 : un vrai mystère pour moi)
A tous prix A vos nombres

La grâce des brigands - Véronique Ovaldé ****

Maria Cristina Väätonen est une écrivaine de renom. Plébiscitée lors de la parution de son premier roman (une autofiction), elle connaît une vie intime assez mouvementée et secrète. Naviguant à vue entre son mentor-amant (le ténébreux et nobélisable Rafael Claramunt), son amie de fac (la fidèle Joanne) et ses multiples rendez-vous professionnels, elle s'est construit un cocon à Santa Monica, quartier de Los Angelès, loin de son antre familial originel (Lapérouse, dans le grand Nord). Son quotidien bascule le jour où elle reçoit un appel de sa mère soit-disant décédée, lui confiant ainsi une mission de la plus haute importance et occasionnant un violent retour au passé. Que la vérité se fasse !
La grâce des brigands porte bien son nom. En effet, Véronique Ovaldé présente des personnages pas francs du collier, à commencer par Maria Cristina, loin d'être claire avec son passé (elle invente le décès de certains membres de sa famille et provoque d'une certaine manière l'accident d'un autre), mais aussi Rafael Claramunt, omnipotent et arrogant (prêt à s'attribuer l’œuvre d'un auteur à des fins professionnelles et prestigieuses) ou enfin le chauffeur de ce dernier, sorti d'un gang d'enfer. Bref, que du beau monde prêt à travestir la réalité.

Mais l'art de Véronique Ovaldé ne réside pas seulement dans la façon de diriger une intrigue, de placer un univers ou de manipuler ses personnages comme dans Des vies d'oiseaux ou dans Ce que je sais de Vera Candida (son chef d’œuvre, inégalé à ce jour). On retrouve bien sûr ses thèmes porteurs comme les relations familiales houleuses et la transmission, la folie (ici maternelle), le couple encore mis à mal (perturbé par une conjugalité brinquebalante, par une catastrophe naturelle ou sous l'emprise d'une secte), le sentiment de culpabilité et la violence faite aux femmes (avec un épisode aussi déroutant que choquant) ou l'éloignement du cocon familial pour prendre un envol salvateur. Elle y ajoute célébrité et équilibre intérieur.

Mais Véronique Ovaldé a aussi construit ce livre comme une parodie littéraire en jouant sur les emprunts :
1) d'abord en usant de pseudos connus -Judy Garland ou Oz (qui n'est pas magicien, ici) pour le chauffeur, Jean-Luc (Godart) pour le chat- et en féminisant au maximum l'univers des personnages masculins (vrai pour le chauffeur et pour Clara(munt), plus souvent nommé par son patronyme que par son prénom)
2) en faisant référence à des œuvres récentes : 
    a) d'abord La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert de Joël Dicker (avec la fameuse tentative de détournement d'un roman, le couple Maria Cristina-Claramunt comme prolongement de Nola-Harry)
      b) puis un clin d’œil à Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka en page 110
«Au fond, son rêve état individualiste il n'y avait à sa connaissance pas de « nous » possible, elle ne pourrait jamais dire ou écrire, Nous étions des jeunes gens pleins d'espoir mais certains d'entre nous se donneraient la mort tandis que d'autres partiraient vivre à l'étranger, certains d'entre nous se marieraient avec des gens croisés une fois ou deux, certains deviendraient bouddhistes et d'autres deviendraient accros à l'alcool et au Prozac. Nous avons toujours pensé que demain serait meilleur qu'aujourd'hui, nous avons tous cherché à habiter ailleurs qu'à l'endroit où nous vivions, nous avons tous cherché une petite maison face à la plage et ç'aura été pour certains un rêve bourgeois et pour d'autres la meilleure façon de s'accommoder de leur nature périssable. Maria Cristina n'écrirait jamais cela, il lui manquerait toujours cette possibilité du pluriel, elle ne pourrait être autre chose qu'un être dignement solitaire.». Si Maria Cristina ne se permettra pas l'usage du « nous», sa créatrice en abuse lors de ce court passage.
     c) et enfin, L'embellie de Audur Ava Olafsdottir  avec l'intervention de Joanne, jeune mère célibataire en galère et le passage du road-movie en compagnie de Peeleete, le neveu de Maria Cristina.

Véronique Ovaldé a créé un livre à partir de romans à forte notoriété publique souvent primés (d'ailleurs la référence au Nobel de Littérature ne paraît pas fortuite), une sorte de plagiat artistique dans le sens où l’œuvre ainsi construite devient La fameuse grâce. Je la soupçonne même de s'être inspirée de l'histoire familiale de Sofi Oksanen pour composer le duo parental (Liam-Marguerite) dont la double nationalité pose des difficultés de compréhension et de communication, où le mal-être de Maria Cristina de n'appartenir à aucune communauté s'explique. C'est brillant et réussi, surtout qu'elle apporte sa touche personnelle en conservant sa prose unique et lyrique.

Éditions de l'Olivier

Rentrée littéraire 2013

LC en compagnie de Nadael, L'or rouge, Lili  et Piplo : merci, Mesdames, de ce partage !

SP reçu et lu dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire organisés par PriceMinister. (merci pour ce beau cadeau) 

Note : 16/20

autres avis : Jostein, Clara, Cathulu , Théoma, Faelis, Valérie, Sylire ,

Ce livre voyage chez Laeti, puis chez Titou et chez vous si vous le souhaitez !

et un de plus pour le challenge de Sharon

Avec les hommes - Mikaël Hirsch ****

L'un écrit, l'autre décrit. L'un écoute, l'autre délivre sa vie, son passé, ses frustations, ses belles rencontres, son amour, ses voyages, son exil, ses soucis, ses pensées. L'un semble avoir tout réussi, l'autre perdu. À moins que...
Avec les hommes relate les retrouvailles de Paul et du narrateur, devenu écrivain, à l'occasion d'une séance de dédicaces brestoises. Anciennement amis, ils se sont perdus de vue, n'ont plus grand hcose à partager. Pourtant Paul semble disert, paré à tout raconter. À quelle fin ?
L'écriture ciselée de Mikaël Hirsch et un très beau personnage masculin torturé et mis à nu par son créateur composent cette courte œuvre, remarquablement écrite et construite :  comment la passion aveugle peut générer l'errance ? Comment la recherche d'amour absolu épuise celui ou celle qui la porte ? Entre Tel-Aviv, Camaret ou Brest, Paul navigue à vue pour mieux se retrouver. Telle une figure christique, il subit la solitude humaine et renaît grâce à des rencontres salutaires, réapprend à s'estimer : un homme qui va jusqu'au bout de son idéal de vie ! Foncièrement joli.

Éditions Intervalles

avis : Yv

Rentrée littéraire 2013 

Avec les hommes, un livre et lu grâce à la voie des Indés, en partenariat ici avec Libfly et les éditions Intervalles que je remercie !






Kinderzimmer - Valentine Goby ***** et rencontre avec l'auteure

Longtemps, j'ai retardé l'écriture de cet article. Besoin de recul, d'y voir plus clair, de ne pas commettre d'impairs avec les mots employés, de rester juste (le sujet lourd et grave ne permet pas une autre attitude) face au souvenir de ceux et celles qui ont souffert, qui ont su résister à la pire ignominie humaine. Assurément, Kinderzimmer reste un immense roman comme il est rare d'en trouver actuellement : Valentine Goby, en abordant les conditions de vie dans le camp de travail de Ravensbrück, a construit une intrigue mesurée et n'a pas surjoué dans le pathos (les descriptions objectives suffisent à décrire la barbarie et à créer une émotion sincère chez le lecteur). Lire ce livre devient un indispensable, à l'heure où les derniers résistants et déportés de la seconde guerre mondiale quittent ce monde, où des propos infamants négationnistes refont surface et où de futurs candidats frontistes décérébrés embrayent sur « le point de détail » lepéniste. 
Suzanne Langlois, ancienne déportée du camp de travail de Ravensbrück en septembre 1944, débarque un jour dans un lycée pour parler des conditions de sa détention. Au détour d'une question lycéenne, elle se remémore ce passé affreux : sa participation à la résistance, sa découverte par la gestapo, le départ du train, son changement d'identité (Suzanne devenant Mila) et puis tout le reste, et surtout ce petit quelque chose emporté qu'elle n'avait pas du tout prévu.

Tout est parfaitement articulé dans ce livre : pas de mièvrerie, pas de sensiblerie, tout détail indique l'horreur absolue de cette période et pourtant, cette atmosphère plombée est relevée par l'immense courage et la solidarité de ces femmes, leur envie de vivre malgré le harcèlement, le découragement, les fausses rumeurs de la Libération, le décès de codétenues, le froid et la mort qui rôde continument. Ce livre est un rappel salvateur de ces résistantes de l'ombre qui ont honoré l'espèce humaine et leur patrie.

Éditions Actes Sud

Rentrée littéraire 2013 

Mon exemplaire voyage bien sûr

avis : Clara , EvalireJérôme , Eimelle , Natiora, Argali, Malice (qui parle aussi de Charlotte Delbo),Valérie, Noukette , Théoma, Jostein, Sandrine(SD49), Saxaoul, Hérisson ... 

et un de plus pour le non-challenge de Galéa et pour le challenge d'Aspho (prix des lecteurs du Maine libre 2013)
PépitesA tous prix
Je propose délibérément un avis moins détaillé que prévu. Je laisse la place au modérateur Michel Quint et à l'auteure Valentine Goby lors de la rencontre lilloise au Bateau-Livre le jeudi 26 septembre 2013.

Très vite, le dialogue s'installe autour de la mémoire, de la démarche d'écriture, de la confusion entre souvenirs et réalité vécue.  Kinderzimmer est une reconstruction à l'envers, un retour vers l'avant : on ignore toujours l'avenir. Lorsque Suzanne prend le train, elle ne sait pas encore que le statut de déportée la suit, ainsi que la destination finale Ravensbrück. Et c'est la question fondamentale de la lycéenne, qui fait basculer l'héroïne vers ce passé-là. 
Les témoignages de l'époque demeurent fragiles et parfois contradictoires : certaines déportées se rappelaient de l'existence d'un lac à Ravensbrück, d'autres l'ont toujours nié. Sa mare d'eau était bien présente mais certaines confinées dans un endroit précis du camp ne pouvaient en aucun cas la visualiser. Les souvenirs restent multiples, se contaminent et parfois jettent un doute sur certains faits de résistance. 
La difficulté ici se mesure par l'absence d'archives : Ravensbrück est un camp sans documents. Seules les paroles précieuses des survivantes narrent ce qui fut, détiennent une part de vérité. Le scénario choisi par Valentine Goby ne propose ni décor, ni photos, peu de descriptions matérielles dans le but de travailler sur cette brèche.

Michel Quint appuie sur les thèmes chers de Valentine Goby : le corps, la maternité, la musique et les oubliées de l'Histoire :

1) Le corps.
Thème présent dans Des corps en silence et Qui touche à mon corps, je le tue, il mesure la barbarie subie, la dignité et l'humanité aussi, la dégradation qui s'opère : la manière dont il est mangé et dont il s'économise pour sauver le cœur et le cerveau. Toutes les femmes souffrent d'aménorrhée, ont une vague connaissance de leur anatomie (la plupart a moins de vingt ans à l'arrivée dans le camp de travail). L'objectif reste de nourrir ce corps par tous les moyens et certaines rescapées souffrent du sentiment de culpabilité d'avoir réussi à voler et garder pour soi quelque chose à manger, d'avoir commis ce crime d'avoir survécu alors que d'autres sont mortes. Le corps devient le baromètre du mal et de l'avancée de l'animalité : les femmes se blottissent pour surmonter le froid, partagent une même couche à trois pour gagner un peu de chaleur.

2) La maternité.
Exploitée dans Des corps en silence et L'échappée, ce thème prend de l'ampleur ici. Aussi bizarre que cela puisse paraître, il a existé une kinderzimmer, pièce pour nourrissons, à Ravenbrück de septembre 1944 à mars 1945. Avant cette date, les bébés naissants étaient supprimés immédiatement. On ne connait pas la raison de l'existence de cette fausse nurserie car il ne faut pas espérer une once d'humanité de la part des geôlières : le lait en poudre était rationné et accordé en échange d'un cadavre de bébé. Les mères s'affaiblissent, les nouveaux-nés poussent et dépérissent. Là s'enclenchent une vraie solidarité entre les femmes et la guerre contre le temps : les bébés appartiennent au groupe, l'objectif est de les faire vivre le plus longtemps possible. Chaque jour gagné est à la fois une victoire (le maintien de l'espèce humaine, la transmission) et une défaite (car la durée de vie d'un nourrisson dans ces conditions-là n'excède pas quatre-vingt-dix jours). Du coup, chaque enfant dépasse la singularité maternelle et représente un défi collectif : celui de ne pas mourir avant la mort ! Trois enfants français ont survécu à Ravensbrück : deux garçons et une fille.

3) La musique.
Fondamentale dans La note sensible et présente dans L'échappée, la musique apparaît comme source de résistance, échappe à toutes les barrières : Suzanne Langlois codifie des messages secrets à l'aide de partitions, Mila et ses amies organisent un concert d'ongles pour célébrer l'anniversaire de l'une des leurs et laissent volontairement pourrir un beau piano extorqué par les nazis, histoire de reconstruire le destin et de ne pas laisser le meilleur au pays ennemi. Les langues natales participent à la musicalité du texte. D'ailleurs, celle employée par les Aufseherins ne ressemble en rien à de l'allemand ou au polonais : c'est un idiome propre à tous les camps de concentration.

4) Les oubliées de l'Histoire
Sensible aux figures féminines, Valentine Goby tenait à rendre hommage aux grandes résistantes (Germaine Tillion, Charlotte Delbo, la plus grande poétesse du XXème siècle selon l'auteure et secrétaire de Louis Jouvet, dont les écrits splendides retrouvent enfin les étaux des libraires) et puis les autres, les petites, les inconnues au langage populaire si rafraîchissant : histoire de rendre aux femmes la parole politique confisquée longtemps par les hommes. 

Un conseil : lisez ce livre !

Mon exemplaire voyage

évasion musicale : Young and beautiful - Lana Del Rey


3000 façons de dire je t'aime / Marie-Aude Murail ****

Il y a plusieurs façons de s'aimer, de se le dire. Bastien, Chloé et Neville ont choisi la voie théâtrale. Premières rencontres au collège dans la classe de Madame Bramenton, retrouvailles dans un conservatoire d'art dramatique de leur ville après les années désertiques du lycée. Au contact des œuvres dramatiques et de leur mentor - l'énigmatique Jeanson -, le trio amoureux va muer, s'affranchir de son carcan social et s'affirmer : en avant la musique, le théâtre !
Indéniablement, Marie-Aude Murail écrit bien, transmet son amour de la littérature classique et nous donne envie de plonger dans les classiques intemporels ! Elle présente trois héros atypiques : la jolie Aricie, alias Chloé, petite fille bourgeoise coincée par les idéaux familiaux la concernant, le futur Coluche-Bastien un brin oublié par ses parents épiciers et l'habité Lorenzaccio, beau et ténébreux Neville qui trime avec sa mère célibataire. Trois jeunes que tout oppose et dont l'union fait la force : ensemble, ils apprendront (surtout Bastien), ensemble ils gagneront. Quoi ? Le droit d'être heureux, tout simplement !
3000 façons de dire je t'aime impulse une belle énergie créatrice : Marie-Aude Murail ouvre chaque chapitre par une citation illustre. Tels Le cercle des poètes disparus en son temps ou Ensemble c'est tout d'Anna Gavalda, cette histoire rappelle que rien ne s'obtient sans effort, que certains murs se franchissent avec un peu d'aide aussi. L'humour toujours présent dans la prose de l'auteure renforce cette envie irrésistible qui nous prend de replonger dans les classiques, n'en déplaise à Clélia, petite sœur de Chloé, que « le versant dépressif de la littérature français commence à exaspérer ». C'est un livre réjouissant où culture, solidarité, affection prennent tout leur sens, un récit optimiste et vivifiant, présentant de jeunes adultes en recherche et la difficulté de l'interprétation, un texte nourri par les références littéraires développées, histoire de rappeler qu'il est toujours bon d'avoir des rêves et d'essayer de les réaliser.  

École des Loisirs

Rentrée littéraire 2013 

avis : NadaelNouketteThéoma, Elea (chez Valérie)

emprunté à la bibliothèque grâce au comité ados (oui, oui, vous avez bien lu !)
A tous prix
et un de plus dans les challenges de Piplo et d'Asphodèle (prix jeunesse "SOS Libraires" 2014.)
  

L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea - Romain Puértolas ***

Avec un titre pareil (c'est bien simple, lorsque j'ai commandé le bouquin à ma libraire préférée, j'ai juste précisé « le truc avec fakir et Ikea dans le titre » : bizarrement elle a tilté du premier coup) et une couverture très suédoise (ou aux couleurs du mastodonte du mobilier, c'est selon vos références), L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea ne passe pas inaperçu. Dommage que le contenu au début prometteur s'essouffle un chouia. La faute à qui ? À Romain Puértolas qui a tiré les ficelles de l'humour un peu lourd !
Ajatashatru Lavash Patel, au nom à prononciations multiples, débarque à Paris afin d'acheter le nec plus ultra des tapis à clous proposé par l'enseigne suédoise au prix imbattable de 99 € (enfin, ça c'est ce qu'il croit). Avec seulement cent faux euros en poche, cet arnaqueur de fakir espère berner le chauffeur de taxi gitan qui l'emmène à destination, récupérer l'objet de son futur supplice et repartir illico presto en Inde. Sauf que tout ne se passe pas comme prévu et Patel va avoir le droit à un tour du monde gratis et un voyage vers l'amour : en route (mauvaise troupe) !

Clairement, cette fable potache démarre sur les chapeaux de roue : les patronymes transformés, les courses-poursuite avec le monde gitan, les péripéties rocambolesques du fakir (digne successeur de Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson) et les rencontres improbables comme celle avec l'actrice Sophie Morceaux auraient pu consolider le scénario sans trois erreurs de casting :
1) la lourdeur du style et en particulier l'usure du comique de répétition (se moquer des patronymes, cela va une fois ;  deux fois cela devient lourdingue et plus c'est carrément pénible)
2) Romain Puértolas a oublié l'ossature de son corpus : son héros change tellement d'endroits qu'à la fin, on n'y croit plus du tout. Certes, ce roman reste une fable des temps modernes mais cherche une certaine crédibilité dans les thèmes politiques abordés (le déséquilibre Nord-Sud, la maltraitance des immigrés illégaux, l'effet communautaire, la honte des clandestins rapatriés etc). Trop de mélange des genres annihile le discours émis !
3) Le pompon of the pompones reste la vente d'un pitch minable avec un contrat faramineux à la clé : quand on découvre la prose surannée, on pleure pour l'édition ! (et je me lance de suite dans la création littéraire... mais non, ne craignez rien, je blague)

Malgré tous ces menus défauts de jeunet, il est clair que ce premier roman sans prétention littéraire fait passer un moment agréable à son lecteur (peu exigeant) et c'est le principal. Surtout en ces temps de morosité éditoriale, L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire  Ikea fait du bien au moral et ce n'est déjà pas si mal !

(mention spéciale à la présentation de l'auteur by himself en deuxième de couverture : très bien tournée et vraiment drôle pour le coup )

Éditions Le Dilettante

Rentrée littéraire 2013

avis : Sandrine , Lo, Fransoaz, Argali, Zazy, Alex, Syl
Ce livre voyage

et un de plus pour les challenges d'Anne et de Piplo





évasion musicale : I follow rivers - Lykke Li