Un envoi de Une Comète et me voilà satisfaite (en plus, ça rime !)
À quoi tient le bonheur ? le malheur ? À un numéro de maison différent ou à des gaufres quotidiennes et tout change, pardi ! C'est ce qu'envisage un jeune veuf, père de deux garçonnets de 4 et 6 ans, lorsqu'il aperçoit, à l'aide des cannisses de sa terrasse, le quotidien de ses voisins, couple heureux en ménage et parents d'une fillette épanouie. Une petite incruste va devenir nécessaire !
À mi-chemin entre Les Catilinaires d'Amélie Nothomb (où un voisin pourrit littéralement la vie d'un jeune couple de retraités) et Le dîner d'Herman Koch (où la folie névrotique me semble parfaitement maîtrisée et décrite), on découvre cet homme encombrant juste pressé de prendre pied dans l'autre maison, celle qui ne fut pas son choix de départ. Tout moyen devient bon pour y accéder. Plus rien n'est sûr, un trousseau de clés en moins et la bascule s'opère : attention aux secousses !
Je reste épatée par l'intelligence de l'auteur à construire ce personnage hors normes (dont les actes suffisamment détaillés décrivent le cheminement intellectuel simpliste et détérioré), à parfaire de façon méticuleuse l'analyse psychologique de tous les protagonistes, à laisser entrevoir des scènes sans les décrire complètement. Juste une erreur dans l'étude : celle faite sur les cadres, qui rend la suite peu plausible !
voici l'avis d'Une Comète qui m'a donnée envie de découvrir cette nouvelle (58 pages) et que je remercie infiniment !
emprunté à Une Comète (mais ça, vous l'aviez deviné)
Oh, la la, the big deception !!! (amis blogonautes, n'ayez crainte, mon blog restera francophone, je suis incapable d'aligner plus de trois mots dans la langue shakespearienne). Mais revenons à mon désarroi (quoique je vais nuancer mon propos de suite, histoire de vendre ce qui reste présentable). Tout d'abord, je hurle : Argh ! (voilà c'est fait) et vous préviens : « Ne regardez pas la quatrième de couverture, sans avoir lu les trois quarts du livre, sinon vous ratez la découverte de tous les secrets » . Certaines quatrièmes de couverture me fatiguent, pressentant le lecteur/ la lectrice potentiel/le comme suffisamment demeuré(e) à ne pas comprendre l'intrigue immédiatement (mais non, ma journée fut bonne, je ne suis point énervée ! ). Heureusement pour moi, je n'ai découvert celle de Temps qu'après avoir fini le livre !
A part cela, j'aime bien Wadji Mouawad et lui resterai infiniment reconnaissante d'avoir écrit un des plus grands livres qu'il m'ait été donné à lire : Incendies une autre pièce de théâtre contemporain extraordinaire (mon coup de cœur 2011). Alors je suis prête à lui pardonner une contreperformance, comme Temps.
L'intrigue se déroule à Fermont, un no man's land proche d'une mine, où subsiste une horde de rats effrayants et envahissants. Au cœur de cette cité mi-prophétique mi-antique, réside la famille de la Forge : Napier le père un soixantenaire fêlé au passé monstrueux, sa fille Noëlla sourde accompagnée de sa traductrice en lsq (langue des signes québécoise) Meredith-Rose, la compagne de dix ans de Napier, Blanche Leblanc, tous en attente d'une expulsion prochaine, liée à une enquête sanitaire et sociale du fait de la proximité ratine. Arrivent deux hommes tous deux alertés par voie postale : le Major Edward Ferland et le Russe Arkadiy Tatarine. L'heure des règlements de compte a sonné.
La prose de Wadji Mouawad reste riche et nourrie par les champs lexicaux russe, anglais et lsq : là, je fais entièrement confiance à l'auteur sur les traductions ! Les dialogues me paraissent percutants, inventifs et intrigants. Mais je suis juste restée en rade, incapable d'être éblouie une seconde fois, mesurant le manque de recul et de discernement de l'auteur, lié aux contraintes qu'il s'est imposées pour cette création : page 4 en avant-propos « ne rien savoir au premier jour des répétitions, temps des répétitions très court, durée du spectacle n'excédant pas deux heures, budget minimal » (car Wadji Mouawad compose son œuvre en direct grâce à sa troupe théâtrale). Sa grande réussite fut d'imposer cette ambiance apocalyptique, son échec devient ce qui faisait auparavant son succès: l'analyse des personnages, leurs tourments, leur passé et les secrets infâmes. Ici, on tombe dans le nauséabond : j'imagine certaines scènes jouées et la réaction probable du public (comme lors de Phaedra's love de Sara Kane : les initiés me comprendront). On reconnait les thèmes de prédilection de l'auteur : l'inceste, la guerre, la violence, la mort omniprésente, la vengeance. Voilà, j'ai apprécié de lire cette œuvre, je reste attachée à l'écriture de ce libano-québécois toujours à l'avant-garde mais pour l'intrigue, il me semble que le coup fut raté !
Livre reçu et lu grâce à une opération de Libfly avec la co-édition Leméac/ Actes Sud Papiers, que je remercie pour cet envoi.
Conversation très intéressante entre Wadji Mouawad et Marie-Thérèse Fortin : il parle d'une création à venir. D'après les dates affichées, je pense à Temps..
J'ai la chance inouïe d'avoir un Joli-Papa : entendez mon beau-père, le papa extra de mon A. (si, si c'est possible). J'aime M. ! (et là, je ne parle pas du chanteur, il faut suivre). Grâce à lui, j'ai découvert Valérie Mazeau et son super livrejoli coeur ici chroniqué (d'où le surnom Joli-Papa de M., trouvé par l'auteure lors d'une séance de dédicaces). Comme M. a senti mon récent coup de mou (lié à une triste nouvelle), il m'a envoyé une petite culotte (et là, je sens vos yeux écarquillés ... je vous parle du livre une petite culotte deValérie Mazeau, qu'alliez-vous imaginer ? ).
Verdict : M. reste formidable et Valérie aussi !
Une couverture très explicite : celle du panneau annonçant des toilettes publiques dans un lieu public, scène principale de l'intrigue. Louisette est dame Pipi dans une gare. Un jour, elle découvre une fine culotte en soie noire abandonnée sur le sol du WC n°3 (le préféré de Madame Hortense, vieille habituée des lieux, même si elle ne prend jamais le train). Cet abandon perturbe Louisette, au point de confier son envie de retrouver la vraie propriétaire de la petite culotte, à Monsieur Henri, autre vieil habitué, septuagénaire distingué et en recherche de l'âme sœur (tout comme Louisette). Tous deux élaborent des pans d'explication : la promiscuité va leur permettre de se confier davantage, de se livrer. Parallèlement à l'enquête, l'auteure déroule le quotidien et le passé de la dame Pipi (on y découvre ses multiples facettes et secrets) ainsi que celle de la vraie propriétaire (narrée par la petite culotte). Car oui, dans ce livre, une culotte est capable d'exprimer des sentiments, de la passion ! Vous en doutiez, cette histoire va tâcher de vous convaincre !
Riche des thèmes qu'il aborde (le mal et l'envie d'amour, la décrépitude physique, la description d'un briseur de cœurs, notre solitude actuelle, le dénigrement social etc.), une petite culotte se lit d'une traite et on n'a pas du tout envie de l'abandonner dans une cuvette : malheureusement, on en vient autant à regretter son si peu de pages (61) qu'à apprécier son si juste et si raisonnable prix (4€), accessible à tout budget serré qui se respecte. J'ai aimé la prose de la petite culotte en italique, celle aussi de Louisette plus abrupte, moins fluide : le procédé favorise la distinction des deux discours. Voilà, il ne nous reste plus qu'à... tourner lapage les pages.
Une de mes copinautes préférées, Une Comète, a bien aimé aussi et a rédigé un beau billet.
Un immense merci à mon joli-papa, M., pour ce bienfait énorme !
Valérie Mazeau a publié à compte d'auteur : je vous communique l'adresse de son site nourri de ses réflexions, des librairies qui diffusent ses œuvres et aussi afin de la contacter si vous souhaitez vous procurer ses livres.
évasion musicale : 9 crimes - Damien Rice accompagné par la voix magnifique de Lisa Hannigan
Grâce à mon comité de lecture, je découvre l'album 9 de Damien Rice : très bien ! Ce n'est pas gai mais j'adore vraiment. Le clip reste, pour le moins, surprenant.
Pamphlet publié le 28 novembre 1888 dans Le Figaro, La Grève des électeurs étonne par sa modernité, les arguments qu'il énonce et les dérives qu'il dénonce. Lorsqu'on ouvre ce petit livre de 3€ seulement, outre la fraîcheur de la langue, on reste épaté de sa grande actualité. Pour Octave Mirbeau, le système de castes sociales perdure, monopolisant le pouvoir depuis des générations et perpétuant cette tradition bien française de courtisans politiques. La monarchie n'existe plus mais les privilèges et arrivistes restent, l'électeur («inexprimable imbécile, pauvre hère») ne sert alors qu'à avaliser ce système, lui accordant une légitimité citoyenne au moyen du vote. Aussi, Mirbeau préconise l'abstention (page 16 : «rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel»). Assez lucide sur l'évolution politique, l'auteur dénonce «cette Révolution (1789) qui n'a même pas été une révolution, un affranchissement mais un déplacement des privilèges, une saute de l'oppression sociale des mains des nobles aux mains bourgeoises et, partant, plus féroces des banquiers» (page 26). En ces temps de crise économique et de scandales financiers divers, je trouve ces derniers mots profondément convaincants ! Ce court texte, suivi de son Prélude daté du 14 juillet 1889, présente les arguments d'Octave Mirbeau mais à aucun moment n'énonce de contre-propositions politiques : d'où la faiblesse du propos ! S'en suit une belle et fine analyse de Cécile Rivière, les Moutons noirs, qui replace les écrits de Mirbeau dans le contexte politique originel, décrit l'ascension de l'auteur dans les sphères politiques (une espèce d'opportuniste, comme celui chanté par Jacques Dutronc). Octave Mirbeau s'est longtemps «recherché», ses idées et son aversion s'en ressentent.
Clairement, à l'heure d'aujourd'hui, ce pamphlet ne trouverait aucun quotidien pour sa publication (mis à part peut-être les journaux anarchistes). La désertion électorale reste un sujet délicat, seulement soulevé les soirs d'élection, jamais vraiment étudié par les politiques qui s'en désolent ou s'en affranchissent.
Octave Mirbeau me semble oublier un élément important : certes, l'élection permet le plébiscite ou non d'un candidat mais la citoyenneté ne s'arrête pas à ce rendez-vous. Il me paraît évident que le mécontentement populaire ne se résume pas au passage d'un bulletin dans l'urne, qu'un politique élu doit rendre des comptes, que manifester ou faire grève restent salutaires démocratiquement (puisque ces actes notent une réaction populaire, inutile pour certains (qui ne la supportent plus) mais bien visible et audible pour tous). La démocratie, comme on la vit en France, reste un moindre mal, préférable à toute dictature ou à tout régime envisagé par les partis extrémistes, actuellement les seuls grands bénéficiaires de l'abstention. Livre reçu et lu grâce à l'opération Libfly / un éditeur se livre avec les Éditions Allia, que je remercie infiniment.
Une couverture magnifique, un premier roman réussi, et me voilà très tentée de découvrir le suivant : attention à la marche, quelques auteurs la ratent parfois ! Verdict... (ménageons un court suspense)
La sérénade d'Ibrahim Santos est un roman formidable, qui fait un bien fou à son lectorat (et voilà, ce fut court). Au delà de l'humour dégagé, résident des parcelles de réflexion et de sagesse sur nos vies, sur la politique : que de bonheur !
Santa Clara, havre de paix sud-américain, est un village éloigné de tout (au point de ne pas être répertorié sur la carte du pays, de ne pas connaître le nouveau dictateur dirigeant le pays depuis vingt ans !). De plus, cet hameau produit un excellent rhum de très haute qualité gustative, qui attire bien des convoitises et en particulier celle du chef de la Révolution, le Président-Général Alvaro Benitez. Piètre économiste, ne signant aucun traité bilatéral international d'entraide (car n'en comprenant pas les tenants et aboutissants), ce dernier est décidé à mener son pays vers l'autosuffisance alimentaire (page 71 : «On parviendra à l'autosuffisance, même s'il faut pour cela que le peuple arrête de manger !»). Voilà le ton est donné, la première partie se résume en éclats de rire constants et à chaque reprise de lecture, je me dis que « c'est vraiment génial et sympa ». Le clan du général, constitué d'Alfonso Benitez (le premier ministre et frère du président) et d'Alvaro Ulribe, le Ministre de l'Agriculture, débarquent au village, néanmoins précédés de quelques jours par le capitaine del Horno chargé de prévenir et de préparer cette venue (en très grande priorité : changer les portraits de l'ancien dictateur en place, chanter le nouvel hymne, renommer les rues, inciter la foule à crier «Vive la révolution»). Cette arrivée, assortie de la nomination de l'ingénieur agronome Joaquίn Calderon, va assombrir l'horizon pourtant bien paisible de ce village.
Véritable pamphlet sur nos conditions de vie actuelle (où tout se transforme, où tout se décide vite sans concertation préalable, sans progrès majeur), La sérénade d'Ibrahim Santos rappelle que la modernité peut être source d'insipidité et de perte de repères, voire de despotisme lors de sa mise en œuvre. Santa Clara, lieu d'âmes sublimes (ne supportant pas le sacrifice de moutons ou la perte d'une trompette) respecte ses habitants et leurs cultures ancestrales (ici, point de baromètre pour prévoir le temps, juste l'écoute des sérénades du génial Ibrahim Santos ; pas d'engrais pour produire les meilleurs cannes à sucre du pays, la terre fertilise à son rythme ; tout conflit se règle à coups de rhum). L'oublier revient à nier cette démocratie locale (un modèle politique à sa façon) et à conditionner sa population, pourtant si sage et si digne : page 130: «Les vieux feignent de ne pas entendre ce qu'ils ne veulent pas entendre. Ce n'est pas sur les oreilles que le temps agit, Bolivar, mais sur la tête et le cœur», page 214-215: «Vous me demandez donc de vous expliquer comment être un Homme ? Ce qui ne s'explique pas se révèle, Votre Excellence. Vous avez une âme. Écoutez-la, et vous serez surpris de tout ce qu'elle peut vous faire entendre !»
puis page 257-258: «Que gagne un homme dans la vie, Ibrahim ? L'argent ? le pouvoir ? Rien de cela ne fait bouger les os, crois-moi, mes jambes sont là pour en témoigner. Tout au long de sa vie, l'homme troque tout pour le souvenir. Il troque sa jeunesse pour des souvenirs de jeunesse. Il troque ses amours contre des souvenirs d'amour. Au bout du compte, il ne gagne de la vie que des souvenirs, c'est là son seul trésor.»
Et pour le coup, ce livre en est un (trésor) ! Les personnages sont magnifiques, participant pleinement à l'intrigue. Les thèmes abordés (la montée de l'oppression, la transmission des savoirs, la remise en cause personnelle du style «nous sommes acteurs de notre propre vie et certains de nos choix ne sont pas contraints») me semblent parfaitement maîtrisés. Le discours reste limpide et accessible à tous. Yamen Manai n'hésite pas à choquer ou à émouvoir son lectorat avec des apartés tantôt poétiques, tantôt sulfureux (je vous laisse découvrir les pages 223 à 227 d'où ce commentaire adressé à Yamen : «un message subliminal ?»). Toutefois, un regret énorme : un seul personnage féminin, Lia Carmen, splendide gitane, qui aurait bien mérité la présence de copines ! Et une dernière remarque: certains personnages présentent le même prénom, le contexte les démarque bien mais il est clair qu'un petit effort de mémorisation se met en place naturellement.
Roman visionnaire (écrit un an avant le «printemps tunisien» de janvier 2011), Yamen Manai délivre ses pensées et amorce davantage la charge (page 118 : «contrairement à ce que pensent les péripatéticiens de la fausse pureté et les zélateurs de la consanguinité, l'universalité du métissage ne noie pas la singularité du don») ... à méditer.
Voilà la première semaine de vacances terminée, presque cinq livres lus et un grand merci à Cécile qui, grâce à son challenge, m'incite à replonger dans mes chers classiques et qui du coup, sauve ma semaine littéraire (vous comprendrez pourquoi prochainement, si vous êtes sage(s) fidèle(s) au poste au blog). J'avais promis à Sharon que je ne terminerais pas son challenge Molière sous une fausse note (la dite mauvaise étant Les précieuses ridicules) et voilà comment de pensionnaire, je cherche à acquérir le titre de sociétaire. Résultat des courses (spécialement pour ceux/ celles qui ont du mal à me suivre) : trois livres lus de Jean-Baptiste mais il va me falloir en trouver un petit quatrième pour parfaire le défi : quand je vous dis que mes vacances ont été tout sauf reposantes et que ma vie est palpitante). Mais place à Monsieur Poquelin !
Molière, toujours en rébellion contre la préciosité et contre l'une des conséquences pénibles, selon lui, l'arrivée de femmes savantes (instruites, qui ne se contentent plus de suppléer leur petit mari mais cherchent aussi à réfléchir et infléchir sur la société), se lâche dans cette pièce, de façon subtile : je dois le reconnaître, surtout si je compare avec Les précieuses ridicules. Henriette aime Clitandre et Clitandre aime Henriette. Tout irait pour le mieux, s'il n'y avait pas deux ou trois petits problèmes à régler :
1) Clitandre a autrefois fait une cour effrénée (pendant deux ans en fait : très patient, le jeune homme) à la sœur d'Henriette, Armande. Mais lassé de ses simagrées précieuses, il a jeté son dévolu sur la cadette, plus terre à terre mais davantage intéressée par une vie charnelle.
2) La mère d'Henriette, Philaminte, également précieuse, a prévu une union pour sa cadette dans le but d'élever son esprit : le prétendant se comporte de façon louche et surtout possède une prétention inversement proportionnelle à la qualité littéraire de ses écrits.
3) Armande, l'aînée délaissée, ne joue pas franc jeu et cherche à profiter de cette situation ubuesque pour imposer ses vues.
4) Pour couronner le tout, le père de famille, Chrysale, râle un bon coup mais n'en demeure pas moins incapable d'une quelconque autorité, malgré un coatching forcené de son frère Ariste et de Clitandre, qui sent bien que la situation devient tendue pour lui.
Ce qu'il y a de remarquable dans cette pièce reste la qualité et la forte présence des personnages secondaires et non anecdotiques comme Bélise (qui aurait pu s'appeler Bêtise, tant elle emploie un langage qu'elle ne comprend pas et ne maîtrise pas : sa première bévue en est éloquente et jouissive), comme Vadius (un savant qui partage avec Trissotin, une des plus belles diatribes du texte, débutant en cirage de pompe et se terminant en pugilat verbal ... un régal !) ou comme Martine (extraordinaire servante, dont la cause de licenciement est à mourir de rire, aussi invraisemblable soit-elle et qui, sous couvert de parler un français moins recherché, n'en pense pas moins et réfléchit plutôt bien. Au travers de Martine et d'Henriette, Molière en profite pour marquer la différence entre l'intellect et l'intelligence). La charge devient rude mais non corrosive : en personne sensée, Philaminte subira un joli changement d'état d'âme en fin de partie. Reste que son couple avec Chrysale n'en sortira pas grandi.
Molière m'a réconciliée avec Molière. Reste que sous couvert de modernisme, Jean-Baptiste n'en paraît pas avant-gardiste : selon lui, une femme doit rester à la maison, s'occuper de son foyer plutôt que de chercher à s'élever ! Heureusement, les siècles ont passé pour changer cette donne (quoique certains(nes) la pensent toujours, à mon grand désespoir).
Il y a des rencontres comme cela qu'on n'oublie pas : celle que j'ai vécue (et rapportée) avec Libfly et Deux éditeurs du Maghreb à Lille en fait partie. Ce fut pour moi l'occasion de découvrir et d'apprécier un jeune auteur présent (et bien présent, vif et profondément humain, brut de décoffrage, affirmant des principes et les argumentant : quelqu'un qui assume ses opinions, quelqu'un qui s'assume !). J'ai nommé Yamen Manai. Sous le charme et motivée à lire les œuvres de Monsieur, je me suis attelée à la première : La marche de l'incertitude. J'ai bien fait !
Il y a des amours qui survivent à l'éloignement géographique, à la durée de séparation, au hasard maître des dés (alea jacta es) : celui de deux jeunes enfants de Sidi Bou Saïd, celui d'une jeune maman célibataire pour son enfant, celui d'un colonel pour un orphelin, celui d'un peintre tchèque pour une future fleuriste : tous et à la fois uniques, on les voit déambuler, en manque d'une moitié arrachée par le sort (ici, l'histoire d'un œuf gobé par erreur, là celle de moutons suicidaires,...). Le sort s'acharne et puis rassemble. On y découvre Marie et Christian brillants mathématiciens, les «Bohémiens» Rima et Milan, le romantique Boblé au cœur si généreux, le fantasque Haj Souleymane enfin, la naïve et crédule Sophie. Le moment est délicieux, on aime les personnages, on sourit de leurs facéties et leurs maladresses, on s'épanche sur leurs rencontres éventuelles, on respire la Tunisie et puis Paris. La prose est toute jolie, en rondeurs, semblable à un conte des Mille et une nuits. A la manière géniale d'Anna Gavalda, Yamen Manai nous apporte que du bonheur en le lisant : qu'il continue !
Éditions Elyzad
à ma maison
évasion musicale : Je reste - Amel Bent
Hommage à Benoît Poher, chanteur de Kyo et l'auteur de si belles paroles et musique de cette chanson, interprétée avec force, conviction et retenue par Amel Bent (très belle dans la vidéo comme son séduisant partenaire, alias Karl E. Landler qui est quand même à tomber par terre dans ce clip)
Oh là, là, la grosse déception !!!! J'avais un souvenir plutôt positif de cette pièce (je crois que je l'ai confondue avec Les femmes savantes). Tout est lourd : le style, les diatribes, le jeu des personnages. L'enchaînement des événements n'est pas drôle. J'ai eu l'impression de découvrir une pièce de Feydeau alors que j'espérais une stylée de Guitry. Vous allez me dire : « mais P.C , Molière a écrit une farce ! » Là, je rétorque : « Il aurait pu y mettre de la manière, de l'humour léger, de beaux mots. Ici, tout est exubérant et même lassant ». Aucun personnage n'est sympathique, ne mérite le plus infime respect.
En gros : deux pimprenelles provinciales débarquent à Paris, ville de Lumière et pour papillons de nuit. Les donzelles aiment et veulent de l'amour courtois, participer aux beaux salons, souhaitent une cour passionnée et assidue de leurs prétendants, de belles phrases (même si elles n'y comprennent rien !). Magdelon et Cathos sont cousines et subissent la rencontre de deux lourdauds de service Du Croisy et La Grange, nobles peu au faîte des principes délicats de leurs amantes. Résultat : une cuisante remontée de bretelles des miss et ces messieurs sortent ulcérés d'avoir été portés en ridicule, bien motivés à se venger (surtout le remonté La Grange). L'ultime revanche est l'envoi de leurs valets renommés le Vicomte de Jodelet et le marquis de Mascarille plus doués en parlotte précieuse que de descendre d'une chaise ou de danser sans fanfaronnade. Tous se font passer pour ce qu'ils ne sont pas et montrent leur vraie bêtise en pâture.
Le thème est actuel : notre société du m'as-tu-vu et du paraître n'a rien à envier à celle de Molière mais je considère que le propos de Molière tombe à plat en s'adressant à deux commères surtout plus bêtes que précieuses. Pour que la charge implacable sur la préciosité eût un réel effet, il eût fallu s'adresser à des personnes ridiculisées certes mais intellectuelles (ce qui n'est pas le cas, ici) à défaut d'être intelligentes. Et finalement, tout ce petit monde est ridicule, précieux ou pas : du coup, Molière a planté son propos tout seul !
Éditions Classiques Larousse
à ma maison
évasion musicale :Louxor, j'adore - Philippe Katerine (à l'exubérance de Jean-Baptiste, je réponds "Philippe")
Deuxième relecture du livre (après 12 ans d'absence) et toujours autant de plaisir. Mon grand-père est une vraie source d'anecdotes familiales de l'auteure, acerbes, cruelles et souvent violentes d'un clan plutôt déjanté : entre les mœurs sexuelles hallucinantes de l'aïeul (très bonne entrée en matière du bouquin), les nombreux mariages des grands-parents, les réflexions maternelles et paternelles corrosives et un portrait au vitriol d'une bourgeoisie parisienne en perdition psychique. Constitué de micro-scénettes, Mon grand-père se lit d'une traite (57 pages... on n'a même pas le temps de s'ennuyer).
Pour vous donner une idée (et l'envie de lire ce court ouvrage), voici un extrait de la page 9 « Ma mère était amoureuse d'un ami de la famille lorsqu'elle avait seize ans. Un jour, cet ami appela mon grand-père pour lui raconter des horreurs et tenir des propos infâmes. Le premier réflexe de mon grand-père fut de tendre l'écouteur à ma mère afin d'observer la déception sur son visage».
Finalement, Valérie Mréjen s'en tire plutôt très bien ! (dans tous les sens de l'expression).
Éditions Allia (j'apprécie beaucoup le format de cette collection, pas pesant, lunaire, léger et les premières de couverture sont souvent recherchées).
à ma maison
évasion musicale :When you believe - Withney Houston et Mariah Carey
Note personnelle : Withney Houston est morte, il y a quelques heures. Outre qu'elle était une des plus grandes chanteuses pop de tous les temps, elle possédait une voix suave, magnifique et sensuelle. Je suis très touchée d'apprendre sa disparition. J'ai aussi moins aimé Serge Gainsbourg lorsqu'il s'est comporté de manière ignoble, lamentable et phallocrate à son égard : malgré ses excuses publiques, l'homme a baissé indéniablement dans mon estime. R.I.P, Whitney.
Et voilà, je retrouve Valérie Mréjen, celle qui m'a enchantée avec Mon grand-père, un portrait au vitriol du patriarche de la famille. Ici, point de Papy, mais une espèce de guignol de service, Bruno R., polytechnicien et artiste égocentrique à ses heures, tantôt plasticien, tantôt cinéaste mais constamment persuadé de son génie (un melon gros comme une citrouille : oui ma chronique est tournée vers les fruits et légumes, je m'adapte au titre !) et nourri d'une pauvreté affective assez peu fréquente chez ses comparses masculins (enfin, je l'espère).
Valérie nous raconte sa «relation» chaotique et perverse, où elle l'attend des heures (au téléphone, chez des amis, au cinéma, au café, au restaurant etc) sans que l'Agrume (son nom d'artiste) daigne s'excuser ou alors invente des scènes abracadabrantesques d'empêchement. Il faut dire que le début ne semble pas clair. Bruno R. a une compagne avec qui il vit, lorsqu'il rencontre l'auteure et décide de quitter celle-là. Le grand art de Valérie Mréjen reste de décrire les scènes sans laisser le moindre pathos et sans ménager la chèvre et le chou : en cela, elle se rapproche étonnamment d'Annie Ernaux. On la découvre atone, candide, amoureuse, dépourvue de sens critique, ballottée par un mec qui n'en a rien à fiche d'elle, excusant ses moindres faits et gestes, admirant son toupet incroyable (attitude méprisable et si significative de B.R vis-à-vis d'autrui, expliquée et non excusée par son égocentrisme). Quiconque n'a jamais connu ce genre de relation pourrait se moquer et réagir violemment devant ce comportement attentiste. Malheureusement, Valérie Mréjen a réussi parfaitement à synthétiser ce que certaines femmes vivent ou ont vécu, sans surenchère, la juste réalité bien triste. Je plains la compagne de B.R, s'il en a une. L'agrume est un petit livre bien utile, à l'humour caustique de 71 pages, à l'édition magnifique et soignée, que je suis contente d'avoir rencontré !
Livre reçu et lu à l'occasion de l'opération Libfly/Un éditeur se livre Les éditions Allia que je remercie infiniment pour ce très beau cadeau.
Deux challenges Un classique par mois et Challenge Molière à tenir et me voilà embarquée chez Monsieur Jean-Baptiste Poquelin, plus connu par son nom de scène Molière. Vous allez me dire, « elle aurait pu commencer par pire ! » et bien je vous réponds que justement, pour tenir mes engagements, je ménage Mémèreeuh ma monture (enfin, moi quoi !).
Les fourberies de Scapin est une pièce de théâtre en trois actes, remarquable et drôle, complètement givrée, éternellement relevée et d'une modernité incroyable : tout le monde en prend pour son grade (les nantis peu finauds, les hommes suffisamment peu courageux pour confier à d'autres leur destin, les femmes jolies marionnettes de mariage et de marivaudage, les valets devenant les seuls maîtres à bord, tirant les ficelles de l'intrigue).
Deux nobles, Géronte et Argante, se concertent en secret pour organiser un mariage entre la fille mal connue du premier et le fils du second, Octave. Seulement, manque de bol, pendant que les pères dissertent et voyagent, les souris dansent les fils en profitent pour se marier en secret (côté Octave avec un énorme problème de future polygamie à régler) ou pour s'amouracher d'une «Égyptienne» (côté Léandre, héritier de Géronte : gros déshonneur familial en perspective mais le cœur a ses raisons et Monsieur est très très amoureux). Heureusement, au retour des paters familias, les petits jeunes peuvent compter sur eux-mêmes leurs valets Sylvestre et Scapin (formidable personnage d'un activisme et d'une ingéniosité débordants) qui dépatouilleront la situation, surtout lorsque les «Égyptiens» vont réclamer une part de dot et qu'il faudra soutirer deux sommes conséquentes d'argent aux deux plus grands pingres de la région... Géronte et Argante.
Cette fable regorge de répliques d'anthologie (« Que diable allait-il faire dans cette galère ? » à comprendre au sens propre comme au figuré), des moments extraordinaires (les révélations de Scapin à son maître sur ses malversations antérieures, les coups de bâton sur Géronte...) malgré une fin attendue et surtout beaucoup de coïncidences propres au théâtre de Molière.
Bref un bon moment et un début sympathique pour relever les défis !