Une vie entre deux océans - M.L Stedman *****

Je dois cette lecture à Dame Aspho qui m'avait offert le précieux roman lors de notre dernière rencontre (il y a trois ou quatre ans, je crois). Et je l'en remercie et lui envoie des centaines de bises. Longtemps, au cours de ma lecture, j'ai opté pour le **** mais un coffre et les dernières pages ont fait fléchir le verrou : bref, j'ai craqué. Et le ***** s'est d'office imposé !
Une vie entre deux océans par Stedman
Image captée du site de Babélio


Une vie entre deux océans est un livre sur l'amour : celui qu'un couple peut entretenir malgré les tempêtes, les échecs, malgré les représailles et les obstacles, malgré les aléas de la vie ; celui réciproque des parents pour un enfant, d'un enfant pour ses parents, les adultes qui l'élèvent, qui l'ont désiré après tant d'attente. 
Dans Une vie entre deux océans, on y parle d'honneur, de droiture et de conscience (souvent mauvaise, souvent de cas), d'amitié franche et d'attitudes nauséabondes, de maternité et de stérilité, et de désir d'enfant.
Dans Une vie entre deux océans, les personnages sont disséqués à la loupe, on les voit évoluer, on les ressent, on est eux : c'est tellement beau, tellement rare, tellement exceptionnel pour un premier roman qu'on en est ému aux larmes, qu'on pleure réellement ! (et je ne blague pas, j'ai fini en fontaine : un trop plein d' 'émotions à gérer car l'autrice M.L Stedjman ne nous épargne pas, enfin je parle pour moi !) 
Dans Une vie entre deux océans, vous y découvrirez le magnétique Tom Sherbourne, l'exaltée Isabel Graysmark, la torturée Hannah Roennfeld, une survivante Lucie qui promet, des compagnons de route fidèles (Ralph, Bluey, Gwen), des policiers protecteurs et des inquisiteurs, la lignée officielle et l'usurpée, une île sauvage Janus Rock qui ne rend pas l'existence aisée et dont l'environnement modèle les caractères. 

J'ai tout aimé dans ce livre : sa construction historique (l'entre deux guerres), ses descriptions sur le métier de gardien du phare, sa forme narrative qui nous tient en haleine du début à la fin, ses personnages très marqués et parfaitement cadrés, son rythme alternant les époques. 
Ce roman a eu un succès phénoménal à sa sortie -succès mérité, je me répète- et je le reconnais, j'ai volontairement retardé sa découverte de peur d'être déçue : je ne regrette aucunement cette attente, j'ai accordé à cette histoire le bon timing pour m'y imprégner et franchement : quel bonheur ! 

Une vie entre deux océans est un concentré de romanesque inscrit dans la grande Histoire (et occulter le cadre historique serait une grave erreur), d'enquête policière et de tension psychologique, une relation entre l'Homme et la Nature (la sienne et la sauvage). Un grand moment de littérature, assurément !

Editions Le live de Poche
Traduction de Anne Wicke

et un énorme merci à Miss Aspho !


Troisième personne - Valérie Mréjen (entre *** et **** mais plus près du ****)

Troisième personne de Valérie Mréjen est un écrit court (cent pages maximum, en édition folio) sur l'expérience de la maternité, expérimentée par un couple de parisiens. Il recueille tout plein d'anecdotes, certaines vécues, d'autres imaginées narrées avec recul et retenue, avec une forme empathique de distanciation. J'ai beaucoup aimé et me suis retrouvée dans des situations décrites. 
Troisième personne par Mréjen
Image captée sur le site de Babélio
De ce roman-essai-objet littéraire non identifié, on retiendra quelques images très belles (la rencontre sucrée et d'une grande générosité entre la Troisième personne et un homme apparemment sans abri, la conversation nostalgique entre l'accouchée et une sage-femme, le regret de l'absence des grand-mères, le premier envol, la photo d'un taxi, toutes les formes de transmission...).  Il en a d'autres et franchement, c'est un ouvrage qui mérite le coup d’œil (tant pour sa forme narrative que pour son contenu).

Dire que Troisième personne intéressera un public large paraît peu probable : il s'adresse principalement à ceux et celles qui un jour ou l'autre ont eu envie ou ont l'envie d'approcher l'univers des tout-petits (de la naissance à l'éveil de la conscience - autre très beau moment décrit-) sans que cette évocation soit douloureuse.

J'éprouve une admiration sincère pour Valérie Mréjen et une tendresse particulière pour ses écrits déjà lus. Adepte des textes courts (au moins ceux que j'ai déjà abordés : L'agrume, Mon grand-père et maintenant Troisième personne), l'artiste est capable de modifier son registre littéraire : dans L'agrume et Mon grand-père, il y a un petit côté acerbe, cynique, naïf et percutant qu'on ne retrouve pas dans Troisième personne (littérairement plus construit, plus neutre et avec un humour simple et sans calcul). Je loue sa capacité à la précision, à la concision, le juste mot, le bon mot.

Collection Folio 
Éditions POL  (maison d'édition très branchée Maternité)

page 32 : " Les petites mains attireront d'autres mains constellées de taches de vieillesse, des pouces fripés, des phalanges tordues par l'arthrose, des annulaires ornés d'alliances portées pour la première fois cinquante ans plus tôt, de doigts majoritairement féminins qui viendront prestement établir un contact avec le poignet rebondi comme pour saisir un peu de sa jeunesse, intercepter une once de ses ondes bénéfiques."
 
page 64 : " Ils relisent les histoires jusqu'à les connaître par cœur. Ils peuvent les réciter de mémoire : il est tout à fait inutile de continuer à chercher sous le lit tel album introuvable au moment du coucher, d'effectuer des va-et-vient de la chambre au salon, du salon à la chambre et de soulever dix fois de suite les mêmes coussins. On le trouvera demain. En attendant je peux te raconter Babar quand même.
Non elle préfère le livre, avec le vrai texte et les vraies images. La prouesse que la mère se propose d'accomplir en récitant toute l'histoire de mémoire ne lui dit rien que vaille. Elle n'a aucune confiance dans les capacités mnésiques ni les talents de comédiens que ses parents pourtant très motivés essayent au mieux de mettre en avant. Il faut absolument trouver l'ouvrage qui doit être caché quelque part au fond d'un tiroir ou sous un tas de couvertures."

avis : Antigone, Cathulu

Évasion musicale obligée : The sound of silence - Simon & Garfunkel (merci à eux d'avoir composé un si bel hymne musical, merci à elle pour l'instant littéraire consacré à cette splendide chanson)
De l'autrice :
L'agrume
Mon grand-père

La Photo du Mois #53 : Mythes et Mythologie(s)

Le thème de ce mois-ci a été choisi par Pink Turtle

Un petit tour dans mon endroit préféré de Vancouver , le Stanley Park, afin d'y retrouver les sculpturaux totems des Premières Nations.
L' image choisie représente le totem du peuple Ga'akstalas :
Ce totem raconte l'épopée
  • d'un ancêtre qui aurait survécu à un déluge et aurait apporté à son peuple son premier canoé
  • d'un autre héros, Siwid, qui aurait rencontré le dieu de la Mer et aurait obtenu le droit d'utiliser tous les masques du royaume marin.
En bas, la déesse géante symbolise l'apport de magie et la richesse de son peuple. Ce totem a été érigé par respect des ancêtres et pour rappeler aux plus jeunes, la puissance du peuple Ga'akstalas.


Mythonons chez les photocopains et photocopines

Ma cousine Rachel - Daphné du Maurier ****

Je dois cette lecture à deux blogocopains fidèles parmi les fidèles (Géronimo et Mindounet) dont les chroniques que je n'ai pas oubliées m'ont bien motivée à ouvrir Ma cousine Rachel. De Daphné du Maurier, j'ai lu, adoré et non chroniqué Rebecca l'été dernier. J'ai voulu poursuivre avec Ma cousine Rachel : j'ai bien fait !
Ma cousine Rachel par Du Maurier
Image captée du site de Babélio
Philip Ashley, orphelin de parents dès ses trois ans, est élevé par son cousin germain, Ambroise, de vingt ans son aîné. N'éprouvant pas l'envie de présence féminine dans son manoir (la dernière en date -celle de la nourrice à la main leste de Philip, a définitivement convaincu Ambroise du "point de femmes, moins de drames"), Philip a été élevé avec beaucoup d'hommes autour de lui (son cousin-mentor-père adoptif - Ambroise donc-, son parrain et tuteur Nick Kendall, les hommes de main d'Ambroise dont le fameux Seecombe etc) est maintenant un jeune homme de vingt-quatre ans et quelques mois (à l'aube de sa majorité), adulte accompli mais complètement à la ramasse à propos du sentiment amoureux. Et c'est à l'occasion d'une cure hivernale d'Ambroise en Italie que le destin des deux hommes sera scellé, à jamais.

Ma cousine Rachel offre un huis clos d'anthologie, une confrontation de points de vue, de caractères entre Philip et donc Rachel, cousine d'une branche secondaire et désargentée de la famille, un duel psychologique. Daphné du Maurier, reine du suspense et du roman noir, se surpasse à nous faire détester cette belle intrigante, versatile à la personnalité très complexe, oscillant entre les rires, le charme, la raillerie, les petites mesquineries et une forte dose de manipulation. Puis à nous faire douter dans les dernières pages, même si je suis convaincue que Miss Rachel est une redoutable stratège qui a pensé à tout, aidée par son ami de longue date. 

C'est d'ailleurs toute la réussite de ce livre : poser un cadre et une ambiance de folie, faire évoluer les personnages, se gausser de leurs mimiques et de leurs techniques de séduction, décrire la société de l'époque, fignoler les dialogues et les joutes verbales entre Rachel et Philip et surtout laisser dans la panade ou perplexe le lecteur à la fin du roman avec cette question Who's that girl ? (pour rependre Madonna). Tout cela est donc  mené de main de maître par Madame Du Maurier : aucun détail n'est laissé au hasard, chaque lettre a son importance, chaque anecdote pèse.

D'Ambroise et de Philip, on s'étonne de leur grande naïveté et leur empressement, formes d'immaturité affective à l'égard de la gente féminine ; de Rachel, on la sent en difficulté sur les fractions mathématiques ce qui peut expliquer une gestion de l'argent très fluctuante et peu équilibrée  (confirmée par des relevés bancaires alarmistes)
page 124 : "Ce garçon qui possède les trois quarts de son cœur* et le meilleur de lui-même. Quand je n'en possède qu'un tiers et le pire."   * : cœur d'Ambroise... 
C'est là qu'on se dit que le cœur d'Ambroise a beau être gros, il reste malgré tout unique et non duplicable. 

Des trois (Ambroise, Philip et Rachel), on les trouve aussi exaltés les uns que les autres au point d'en perdre la raison, et finalement, dotés d'une grande fragilité et d'une dépendance affective. Il est donc normal qu'ils s'attirent.

En lisant donc Ma cousine Rachel, j'ai eu le sentiment de trouver en Louise Kendall (fille du tuteur de Philip, et amie d'enfance de celui-ci) le même effacement, le même recul, le même équilibre, le même bon sens, la même retenue que Fanny Price, héroïne de Jane Austen dans Mansfield Park. 

Enfin, Rachel et Rebecca, deux héroïnes dumaurières partagent la même initiale : je ne suis pas sûre que cela soit dû au hasard : même chevelure noire de jais, même teint pâle, même volubilité en public en s'attirant la sympathie de tous et toutes, même propension à faire enrager l'amouraché, même intelligence redoutable et machiavélique, même destin.

En résumé : Ma cousine Rachel est un classique agréable à lire, puissant dans sa construction et le interprétations diverses qu'il induit, un huis clos inoubliable, un très grand roman. Certains lecteurs peuvent aussi trouver le temps long -comme moi- : je pense sincèrement qu'expurger cinquante pages aurait eu un effet bénéfique, plus vif et moins larmoyant, surtout que l'essentiel a été exprimé. Pour ma part, j'ai  préféré Rebecca que j'ai trouvé exceptionnel, très complet en tout point.

Éditions Le Livre de Poche


autres avis : Jérome, MTG, Alex, Sylire, Hélène, Athalie

évasion musicale : Who's that girl? - Madonna

Who's that girl, who's that girl

When you see her, say a prayer and kiss your heart goodbye
She's trouble, in a word get closer to the fire
Run faster, her laughter burns you up inside
You're spinning round and round
You can't get up, you try but you can't

Quien es esa nina, who's that girl
Senorita, mas fina, who's that girl
Quien es esa nina, who's that girl
Senorita, mas fina, who's that girl

You try to avoid her, fate is in your hands
She's smiling, an invitation to the dance
Her heart is on the street, tu corazon es suyo
Now you're falling at her feet
You try to get away but you can't

Quien es esa nina, who's that girl
Senorita, mas fina, who's that girl
Quien es esa nina, who's that girl
Senorita, mas fina, who's that girl

Light up my life, so blind I can't see
Light up my life, no one can help me now

Run faster, her laughter burns you up inside
He's spinning round and round
You can't get up, you try but you can't

Quien es esa nina, who's that girl
Senorita, mas fina, who's that girl
Quien es esa nina, who's that girl
Senorita, mas fina, who's that girl

Light up my life, so blind I can't see
Light up my life, no one can help me now

Who's that girl
Now, who's that girl
Now, who's that girl
Now, who's that girl

Quien es esa nina, who's that girl
Senorita, mas fina, who's that girl
Quien es esa nina, who's that girl
Senorita, mas fina, who's that girl

Douces déroutes - Yanick Lahens **** (pas plus mais pas moins non plus)

Douces déroutes narre l'itinéraire de plusieurs habitants de Port-au-Prince, capitale haïtienne en abandon où règnent une envie de démocratie populaire, une volonté furieuse de s'en sortir, l'impuissance de maintenir un état de droit lorsque gangrènent la pègre de la rue et la corruption des notables. 
Image captée sur le site de l'éditeur
Lorsqu'on achève Douces déroutes il y a trois choses qui interpellent :
  • on conçoit les déroutes de nos protagonistes : certains meurent d'impartialité, d'autres crament leur âme en la vendant au diable, les uns restent au risque de représailles ou au péril de leur vie, les autres s'enfuient pour juste survivre 
  • on voit moins la notion de douceur mais plutôt celle d'un mot qui contient les mêmes lettres toutes sauf une (et celle-ci fait tout la différence) : celle de la douleur (douleur de la perte, douleur d'abandonner ses idéaux, douleur de ne plus croire en personne). Mais dire que Douces Déroutes est un livre triste serait réducteur : on est subjugué par l'énergie des humanités présentes dans le roman (l'orpheline Brune, la militante Nerline, le poète Ezéchiel, son petit frère Espérandieu qui essaie de se faire comprendre, l'optimiste Pierre, le reporter Francis), on observe le cheminement des damnés (Joubert, Cyprien, Carmelo)
  • on admire le style, l'écriture exceptionnelle de Yanick Lahens : très poétique, très fluide, qui passe du "je" au "tu" ou au "il" ou au "elle" ou au "nous". Un style lyrique, non linéaire qui rend le lecteur très attentif et concentré, qui fait aussi que Douces déroutes pourrait également dérouter une partie des lecteurs potentiels, ou bien les détourner de cet écrit instruit, de ce manifeste romanesque d'une île de toute beauté, qui voudrait s'émanciper. A l'instar de ses héros, Yanick Lahens pose les faits, transmet des message politiques (dans le bon sens du terme) sans chercher à convaincre, juste à révéler les faits.
Une image reste en tête : la scène d'une exécution sommaire en pleine rue qui lie tout ce petit monde et dit tout.
Je n'ai pas pour habitude de reprendre l'incipit d'un roman mais celui de Douces déroutes m'est allé droit au cœur, par sa tendresse, son affection et sa lucidité. Ce paragraphe occupe la première page de la version brochée du roman : quelle bonne idée !

Ma chère femme,

JE SOUHAITE que tu lises cette lettre au petit matin. Dans ces minutes où, toi et moi, nous tentions quelquefois, à notre façon, d'éloigner les incendies du monde. Sois forte comme j'essaie de l'être au moment où je t'écris ces mots. Les pressions sur ma personne se font plus intenses et les menaces, à peine voilées, ne laissent plus aucun doute sur le sort que certains croient devoir me réserver. Mais j'accumule les preuves. Opiniâtrement. Elles sont, tu le devines, accablantes. J'anticipe les stratégies procédurales, tu connais l'aplomb éhonté de nos hommes de loi. J'affine le dossier jusqu'à en perdre le sommeil et j'irai jusqu'au bout. Nommer certaines choses est devenu un délit et non le fait que ces choses existent. Je vois ton visage qui m'implore d'être prudent, de même que je n'oublie pas tes mots : " Dieu que je suis chanceuse de m'endormir et de me réveiller auprès d'un gentilhomme! ". Mais d'autres codes gouvernent l'époque. Qui nous exilent dans une disgrâce aussi brutale qu'elle nous fait honneur. Laisse couler tes larmes, mais ne plie jamais le genou. Jamais.  ..."

En résumé : Douces déroutes est un roman coup de poing, une rage littéraire dans laquelle on ressent et admire la plume de son auteure Yanick Lahens, un écrit qui éclaire, de toute beauté comme l'île qu'il représente.

Éditions Sabine Wespieser

Les soeurs ennemies - Jonathan Kellerman *** (max)

En été, je fais particulièrement attention à varier mes petits plaisirs littéraires, histoire d'alterner intrigues légères, récits plombants etc. De Jonathan Kelleman (spécialisé dans les enquêtes policières avec son héros récurrent le pédopsychiatre Alex Delaware accompagné de Milo Sturgis, son pote policier qui fait des ravages surtout dans le frigo du premier), j'avais lu L'inconnue du bar et  Les tricheurs et j'avais trouvé que la résolution tombait un peu du ciel. J'ai voulu retenter l'expérience et je confirme ces impressions : un peu too much mais Les sœurs ennemies se lit quand même !  
Les soeurs ennemies par Kellerman
Image récupérée sur le site de Babélio
Comme le titre l'indique, dans Les Soeurs ennemies, il y a deux frangines qui se partagent âprement la garde d'une petite Rambla et veulent en découdre au niveau judiciaire : l'aînée, un brin psychopathe,  a réussi brillamment sa carrière professionnelle, ne supporte pas qu'on n'obéisse pas à ses ordres et pense que tout s'achète (même l'instinct maternel) ; la benjamine - mère de Rambla - est très baba cool, adore sa fille mais n'hésite pas à la laisser quelques semaines en garde sans se méfier, sans prendre trop de nouvelles non plus. Entre elles deux, un frangin qui a réussi dans une industrie de charme et qui n'en strictement rien à fiche de sa famille. Bref, l'extase totale ! Alex Delaware est chargé par la justice d'aider à statuer sur la garde de Rambla et va finalement en faire un peu plus ! 

S'il y a une moralité à cette histoire, ce serait : Réfléchissez bien avant d'entamer un procès ! Je n'en dis pas plus, celles et ceux qui ont lu l'intrigue comprendront, les autres n'auront qu'à ouvrir ledit bouquin.

J'ai beaucoup râlé en lisant la première partie de ce roman, je trouvais le rythme du début un peu long, je ne voyais pas jusqu'où cela aboutirait. Mais il faut reconnaître un vrai talent chez monsieur Kellerman : je n'ai pas lâché Les sœurs ennemies, je l'ai même fini et je pense que je vais assez vite l'oublier. Ce n'est pas tant la faute de l'écriture - un style punchy, narratif - que l'histoire qui part dans des digressions régulières (et des fausses pistes qu'on ne compte plus) avec une fin qui est le pompon of the pompones (invraisemblable) et qui n'explique pas toutes les disparitions. J'ai eu le sentiment que même l'auteur ne croyait pas toujours aux conjectures de ses deux héros, que j'ai trouvés moins fûfûtes que lors de l'affaire précédente.  J'ai même été assez surprise que les deux puissent mener l'enquête en étant quand même des témoins relativement privilégiés ! J'ai senti une sorte d'histoire à court d'idées de la part de Jonathan Kellerman, une commande ou un essoufflement.

Bref, vous l'avez compris : Les sœurs ennemies est une lecture d'été, d'hiver, un truc sympa à lire, pas mémorable mais qui permet au cerveau de se reposer entre deux ouvrages plus denses (et notre cerveau précieux en a bien besoin parfois). A vous de voir donc !

Éditions Points
Traduction de Frédéric Grellier

du même auteur:
L'inconnue du bar
Les tricheurs

La servante écarlate - Margaret Atwood ****

Je dois cette lecture à deux personnes : 
* Anis du blog Litterama qui a lancé le challenge Lire Margaret Atwood et j'ai répondu à l'appel. La Servante écarlate succède au très bon C'est le cœur qui lâche en premier pour répondre à ce défi
* et moi-même (selon le vieil adage "On n'est jamais mieux servi que par soi-même.") parce que j'ai bien compris que La Servante écarlate faisait partie du Panthéon des romans d'anticipation, que ne pas le lire manquerait indéniablement à ma culture littéraire. Comme j'avais aussi très envie de le découvrir, je ne me suis donc pas trop forcée.
II y a aussi un facteur non négligeable : l'hiver et le printemps passés n'ont pas été des périodes d'intense lecture romanesque en raison d'autres priorités plus urgentes, j'ai peu lu mais j'ai assuré mes lectures en choisissant des titres qui ont trouvé la reconnaissance soit des critiques littéraires soit du public, et en général, des deux !
Verdict : je comprends que La servante écarlate soit un modèle du genre mais je n'ai pas été aussi enthousiaste que je l'aurais souhaité. Pour faire simple : j'aurais bien voulu connaître le coup de cœur mais en fait, non !
La Servante écarlate par Atwood
Image captée sur le site de Babélio

La Servante écarlate narre un instantané de vie d'une femme renommée Defred au service d'un Commandeur de la république de Gilead.

Dans ce nouveau royaume qui succède à notre ère, les femmes non épouses de Commandeurs portent des robes monochromes dont l'unique couleur désigne à la fois la tâche et la condition sociale. Le rouge représente celles des esclaves sexuelles. Dans cette nouvelle dynastie "républicaine" (où l'humanité est avilie, exceptés les gouverneurs et leur épouse), la fertilité est une denrée rare : or ce royaume a besoin de progéniture pour subsister et justifier son modèle.
Le monde dressé dans La Servante écarlate est rempli de rituels : chaque geste est répété à l'identique, chaque mot est mesuré, chaque déplacement est contraint, chacun et chacune épient autrui. Bref c'est l'éclate totale ! De république, il n'en est que le mot puisque derrière Gilead se dresse une dictature (les résistants ou envisagés ou soupçonnés sont pendus ou livrés au public à titre d'exemples). Dans ce monde-là, l'amour n'existe plus ou peu, les relations sexuelles sont réduites à de actes de procréation et se résument le plus souvent à des viols domestiques, là encore programmés. Tout est sous contrôle donc. Mais la nature humaine est dérangeante et certains esprits libérés et non totalement asservis n'ont pas encore oublié leur enfance, leur adolescence voire leur émancipation ancienne et sont bien décidés à bouger le cocotier, au péril de leur vie !
Margaret Atwood décrit dans La Servante écarlate un univers aseptisé de façon très clinique et scientifique. Ce monde sans âme donc se ressent dans son écriture peu lyrique (même si le style est plus fluide, plus agréable que celui d'Aldous Huxley dans Le Meilleur des Mondes) mais néanmoins efficace avec un descriptif précis de chaque scène, de chaque rituel : on baigne dans ce logis, empli de femmes et d'hommes qui pèsent leurs mots, élude les regards. Le toucher est rare voire impossible. L'être humain est devenu un automate (ou du moins ce que souhaitent les instances de Gilead). Les femmes et les hommes sont conditionnés par un embrigadement éducatif poussif et massif. La prouesse littéraire de Margaret Atwood est d'avoir construit un univers avec ses codes, un cheminement collectif et individuel.

Voilà, je comprends que ce monde-là puisse faire peur, puisqu'il regroupe tout ce que l'être humain a été et est capable de commettre à autrui afin de le soumettre. Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, j'ai été complètement distanciée par rapport à l'histoire. Je ne dis pas que cela ne pourrait pas arriver mais certains scènes décrites dans le livre sont malheureusement monnaie courante de nos jours ou l'ont été dans le passé : j'ai encore en mémoire la scène de la première relation sexuelle d'un couple dans le film Kadosh d'Amos Gitaï (certes filmé en 1999) sous fond de religiosité poussée ; le lynchage publique était monnaie courante dans le passé (pas si lointain ; maintenant il n'est plus physique mais numérique... L'indignité et la cruauté, elles, restent communes) ; la zone libre et la "prison" etc. Les arguments annoncés sont déjà bien présents dans différentes civilisations de notre ère : c'est le cumul à un même endroit, simultanément, qui rend la situation inédite de Gilead.

Je crois que ce qui m'a éloignée de La servante écarlate, c'est le manque d'empathie à l'égard des personnages : aucun ne m'a émue, ne m'a accrochée. Même si je comprends parfaitement le message : la forme littéraire qui suit le fond. Ce que Margaret Atwood réussit parfaitement dans ce roman, c'est de dessiner un univers sans amour, automatisé, où on consomme l'humain comme une marchandise. Et c'est bien l'amour qui soulève la résistance. Il y a aussi un autre truc qui m'a dérangée : le manque de risque ! Margaret Atwood plante un décor, le fait vivre, mais ne dit pas comment on en est arrivé là, comment on en sort : en gros le passé et le futur sont finalement évoqués sans être parfaitement disséqués. Or, c'est là que La servante écarlate aurait pu trouver une autre dimension. Même si vous pourriez me rétorquer que c'est justement à la lectrice et au lecteur de le deviner : je trouve que cet argument de l'imagination est un peu facile et élude la logique implacable du pourquoi et du devenir ! Certes la série télévisée éponyme répond certainement à mon questionnement et ma remarque mais ne l'ayant pas vue (et je ne compte pas la visualiser), j'en reste à l'écrit majeur !

Derrière cette histoire, l'auteure canadienne critique de façon virulente le monde moderne : celui de la consommation à outrance, celui du pseudo-libéralisme des mœurs quand certains s'attachent à conserver leur hégémonie. Je ne sais pas si Margaret Atwood a rédigé ce roman pour nous prévenir d'un quelconque risque, il me semble qu'elle a plutôt enfoncé le clou du capitalisme qui sous couvert de la réussite individuelle annihile tout esprit du collectif, isole et fragilise les plus faibles.

La servante écarlate est un roman à lire, un écrit salutaire pour toutes les hypothèses de recherche littéraire qu'il soulève, pour la réflexion et la prise de conscience qu'il engendre. Je comprends aussi  son succès, sa portée métaphysique, sa dimension planétaire. J'envisage également que cette dystopie ne satisfasse pas tous les lecteurs pour ses travers et l'attente de sa lecture, attente de tout classique qui soulève exigence de la part du lectorat. A vous de voir donc !

Collection Pavillons Poche 
Éditions Robert Laffont

avis : Kathel (avec qui j'aurais pu effectuer une LC), ma Zaz, Anis (of course) Eimelle, Ingannmic, Krol, Liliba, Cathulu, Alex (je n'arrive pas à trouver le lien vers ta chronique), Violette,


et ma seconde participation au challenge d'Anis : défi accompli !

https://femmes-de-lettres.com/2018/08/26/challenge-lire-margaret-atwood/