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Rencontre avec Valentine Goby #3 (LZN 03.10.15)

Après les parties 1 et 2, voici la fin de notre rencontre avec Valentine Goby que nous avons quittée à regrets, tant sa chaleur, son énergie, sa capacité à éclaircir sa démarche ont illuminé cette journée.  
J'en profite donc pour la remercier de sa disponibilité et j'embrasse Anne-Lise Dollet (ma coéquipière dans cette belle aventure) ainsi qu'Ingrid Bavencoffe (responsable de la médiathèque de Lezennes) qui m'a permis, grâce à ses photos, d'illustrer ces trois articles.

Les oubliées de l'Histoire : les résistantes de l'ombre.
En mai 2015, l'ethnologue Germaine Tillion est entrée au Panthéon ? Comment avez-vous réagi à cette annonce ?

Valentine Goby 
J'ai trouvé qu'il était temps parce que Germaine Tillion, parce qu'il y a peu de femmes finalement, peu de résistantes célébrées. En plus, ils ont fait entrer deux résistantes de Ravensbrück en même temps. Dès qu'on évoque la résistance, c'est compliqué : il y a 1036 compagnons de la Libération et seulement dix femmes considérées. On n'a pas mis à l'honneur les femmes de la même façon que les hommes, et c'est regrettable. Pour moi, cette entrée au Panthéon est un rattrapage. Je vous dis franchement que j'ai regretté qu'il y ait les deux hommes (Pierre Brossolette et Jean Zay) en même temps. Il est important qu'ils entrent aussi au Panthéon. Mais je trouve que cela aurait été un vrai geste que Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz entrent seules, sans concurrence et que ce soit la résistance féminine qui soit honorée pour une fois et de façon très visible. Après, c'était une magnifique cérémonie émouvante. J'espère que ce n'est qu'un début. J'ai participé à l'exposition faite sur place : on a fait des vidéos pour parler des différentes personnalités.  

Quelques questions du public  

- Comment résistez-vous psychologiquement à écrire un tel livre ?

Valentine Goby
Sérieusement, je ne résiste pas. Je pense que c'est impossible de se blinder dans ce travail de romancière. On ne peut pas faire l'économie de s'exposer émotionnellement quand on est romancier. Je ne le crois pas et à mon avis, cela donnerait de très mauvais romans. Il faut juste savoir bien fermer la porte de temps en temps. J'ai traversé toute cette aventure d'écriture et d'échanges humains avec tout ce que je suis. Et c'est extraordinaire : j'ai rencontré des personnalités absolument exceptionnelles tout en restant des gens très ordinaires. C'est cela qui est très beau. Cela donne un espoir fou. Je ne me protège pas, j'y vais complètement. L'écriture est pour moi une aventure physique. Ce qui m'intéresse profondément et viscéralement est comment les gens se nourrissent des obstacles qu'ils rencontrent pour grandir. J'ai choisi de m'arrêter aux personnes qui, à un moment donné, vont trouver la force de rester libres, malgré le coût. Je me sens reliée à une collectivité mais ce n'est pas moi qui ai vécu cette situation. Lorsque vous êtes touché(e) quand vous lisez un livre, c'est bien parce qu'un moment donné, vous avez choisi de faire tomber vos barrières, vous avez été d'accord pour être embarqué(e) et vous avez lâché prise sur le contrôle qui est nécessaire à la vie quotidienne sur soi.

- Est-ce que des Historiens vous ont contactée pour parler de la Kinderzimmer ?

Valentine Goby
J'ai participé à plusieurs colloques sachant que le document de base est cette liste des naissances que Marie-José Chambard de Lauwe  a conservée. On ne peut pas faire un livre sur la Kinderzimmer de façon absolument objective, faute d'autres documents existants. 
Mon centre d'intérêt fondamental est : comment l'Art et l'Histoire peuvent se nourrir et s'épauler ? Je ne crois pas du tout à une concurrence entre les deux. Ce sont deux accès à la Vérité absolument essentiels pourvu qu'on ait de l'éthique (je parle en tant que romancière, encore une fois). Je ne me donne pas le droit de l'invention. 

- Vous écrivez pour le Jeunesse. Avez-vous envie d'écrire sur le thème des camps pour cette tranche d'âge ?

Valentine Goby
L'Amicale de Ravensbrück m'a demandé d'écrire un bouquin pour les enfants. Pour moi, c'était compliqué. Dans leur idée, le livre devait être familial et accessible pour les 10-11 ans. Cela fait deux ans que j'y réfléchis et je n'ai pas trouvé encore. Il faut passer par la symbolique (on ne peut pas faire autrement). Je n'ai pas encore trouvé les symboles qui me permettent d 'entrer dans le camp avec eux. Et je ne veux pas non plus, sous prétexte que ce serait bien de faire quelque chose pour les enfants, me contenter d'une idée médiocre qui passerait, du type « une grand-mère qui raconte à son petit-fils, à l'occasion de...». Non, je crois que les enfants méritent mieux. Je ne leur ai pas promis, cela les préoccupe. Et je comprends que pour la transmission, ce soit important. Avec un accompagnement, Kinderzimmer est accessible à des Troisièmes : j'interviens dans les classes. Les enfants abordent la question à partir du CM2 (ce qui est très jeune) de façon distanciée et après c'est en Troisième. Il est nécessaire qu'un adolescent réfléchisse à cela (cela me paraît crucial), mais avant, je ne sais pas en fait. 

- Kinderzimmer est une très grosse prise de risque. Le « rendu » de cette œuvre est remarquable. 
 
Valentine Goby
Ce que vous dites sur la prise de risque est fondamental. Pour moi, il ne devrait y avoir aucun roman, aucun livre publié, si cela n'appelle pas une prise de risque. Cela s'apprend, c'est une démarche longue. Quand je regarde mon parcours d'écrivain, je vois bien que je n'ai pas pris les mêmes risques il y a quinze ans, ce qui est normal puisqu'il s'agit d'une vraie photographie d'un parcours artistique. Pourquoi ? Parce que j'avais peur comme tout le monde. C'est une exposition très violente aussi d'écrire. Ce n'est pas simple d'aller au bout de son engagement. On devient un artiste. Michel Déon suit ma carrière depuis le début. À chaque publication, il m'envoie une belle lettre à la plume. Il m'a dit un jour, après L'échappée et surtout après Qui touche à mon corps, je le tue : « Je crois, Valentine, que vous êtes devenue un écrivain, parce que vous n'avez plus peur d'écrire.» Et pourtant, il m'avait fait beaucoup de compliments sur les romans précédents ! Écrire en se libérant totalement du jugement du lecteur est la seule façon d'écrire vraiment. Alors c'est paradoxal parce qu'on a envie d'être lu(e). En fait, il faut mettre ce désir de côté, compter sur le lecteur pour faire un pas vers soi. Ce n'est pas du marketing. Il ne faut rien sacrifier à son projet littéraire. 

- Il y a trois moments où on prend un risque :  le moment où on décide d'écrire d'après ce que vous dites  (vous avez hésité avant d'écrire) 
Valentine Goby : pour ce livre-là, oui 

ensuite, il y le moment où on écrit.
Valentine Goby : là, cela devient physique.

Et enfin, le moment où on publie. Est-ce que cela vous est arrivé d'écrire sans publier ?


Valentine Goby 
Non, jamais. Je trouve tous ces moments difficiles. Là, je viens de terminer un roman. J'ai écrit en ayant sans cesse la trouille de m'engager sur un projet qui ne tiendrait pas la route. Quand on a écrit cent cinquante pages (qui prennent souvent plus d'un an voire deux ans : deux ans engagés), on se dit que là, c'est bien parti. Après, l'autre moment difficile est la première impression de son éditeur. J'ai une telle confiance en mon éditrice, que je sais que ce qu'elle va me dire est vrai. Alors si cela ne la convainc pas, je suis persuadée qu'elle aura raison. C'est une semaine affreuse, le temps que le manuscrit soit lu. Et encore, rien n'est fait tant que les lecteurs ne l'ont pas, entre les mains. La publication est un moment absolument épouvantablement angoissant. Les SP (services de presse) servent de tests probants : ils sont envoyés à des critiques. Mais ce n'est pas toujours inévitable. Carole Martinez avec Le cœur cousu a attendu longtemps des retours de la presse (qui est passée complètement à côté de ce roman) alors que le livre ensuite a trouvé son public (grâce aux libraires), a reçu des prix littéraires... Parfois cela se passe comme cela. Il faut assumer ce moment-là.

 - J'ai toujours cette image de la fin, de l'appartement quand Mila revient à Paris, où il y a cette incompréhension entre elle et son père. Mila essaie de raconter et elle ne peut pas. Et elle se rend compte que les autres ont aussi vécu quelque chose. 

Valentine Goby : Son père lui demande :« Cela s'est passé comment ? ». Elle dit :« J'ai eu peur, j'ai eu faim et j'ai eu froid.». Le père la regarde et lui dit : « Nous aussi, nous avons eu faim et froid. » 
Là, j'ai compris tous les témoignages de déportés qui disaient : « on ne peut pas raconter, ce n'est pas possible...»

Valentine Goby 
Si, on peut. C'est là que je crois à l'Art. Parce que Mila ne peut pas raconter mais Charlotte Delbot, oui. Ce qu'aujourd'hui nous a été transmis au-delà de la mémoire et des témoignages fondamentaux et qui font somme,  sont des œuvres d'art. Charlotte Delbot disait : « Rien ne doit échapper au langage. » Ce qui apparaît dans son discours, est qu'il y a des choses qui relevaient de l'indicible et d'autres de l'inaudible. Il a fallu trouver une langue compréhensible pour se faire entendre.  Charlotte Delbot est une écrivaine majeure parce que cette femme-là avec les mots les plus simples de la Terre, vous emmène dans la déportation et de façon inédite. 

- Il existera toujours un fossé psychologique entre ceux qui ont vécu ces expériences extrêmes (celle des déportés, celle des Poilus) et les autres. On aura beau les raconter, les expliquer, les analyser,... Il restera un fossé parce qu'on ne les aura pas vécues.  

Valentine Goby 
Bien entendu. Le projet n'est pas de le gommer, c'est impossible. C'est de le réduire. Pour moi, la connaissance est un moyen insuffisant de transmission. Ce que vous apprenez, c'est rien (regardez ce que les enfants apprennent sur cette époque), si par ailleurs vous n'êtes pas suffisamment sollicités par autre chose que cet apprentissage qui dure très peu de temps et n'est pas toujours bien fait (trois jours en CM2, quatre jours en Troisième et après, c'est fini). Les ados d'aujourd'hui n'apprendront pas dans des manuels scolaires ces choses-là, je ne le crois pas. Et en plus, il n'y a plus de témoin pour parler dans les écoles donc, comment va-t-on retrouver le corps du déporté ? L'Art peut incarner ce que les gens ne vont plus pouvoir incarner parce qu'ils s'en vont, parce que c'est fini. De mon histoire, il reste Marie-José, c'est tout. Un jour, elle va s'en aller aussi. Alors, qu'est-ce qu'on fait ? 

- La connaissance permet de placer le contexte. Après en effet, la lecture d’œuvres romanesques ou bien le visionnage de films comme Les Héritiers de Marie-Castille Mention-Schaar va imprégner cette connaissance.

Valentine Goby 
La connaissance en soi, petit à petit, ne suffira plus. Il faut autre chose. Je reprends Charlotte Delbot dont le deuxième livre s'appelle Une connaissance inutile. Il y avait des gens pour nous aider, mais ils ne sont plus là. Il faut trouver d'autres moyens et se dépêcher. Il ne doit pas y avoir de blanc entre les témoins et ce qu'on va proposer ensuite : des romans, des expositions, des opéras, ... Ce que vous faites là sont des commémorations intelligentes. Vous êtes allés chercher un film ou une pièce de théâtre (une séance de Les Héritiers suivi du témoignage d'un déporté fut le premier temps de commémoration, le second fut la mise en scène organisée par le collectif Lez'arpenteurs de la pièce de théâtre Inconnu à cette adresse de  Kathrine Kressmann Taylor). Il faut porter cette mémoire pas pour se flageller mais parce que c'est notre histoire. Mais il faut aussi l'incarner. Une commémoration qui implique les gens, qui provoque de l'échange et qui fait réfléchir par des truchements artistiques différents me semble vivante et le bon chemin à prendre. Le côté officiel des cérémonies de commémoration me glace. Je me dis : « Qu'est-ce que retiennent les gens ? » Je ne dis pas qu'elles servent à rien, elles sont importantes : c'est important pour les survivants qu'il y ait ces moments-là de reconnaissance de ce qui s'est passé. Je parle dans l'idée de la transmission, juste qu'elles ne peuvent pas suffire. Je crois en le concours de la Résistance parce que les jeunes s'impliquent. Je suis marraine cette année avec Ariane Ascaride.

Rencontre avec Valentine Goby #2 (LZN 03.10.15)

Suite des questions de l'entrevue avec Valentine Goby sur son roman Kinderzimmer à la médiathèque de Lezennes (59) le samedi 3 octobre 2015 animée par Anne-Lise Dollet et moi. Je tiens à remercier publiquement ma copine musicienne, Isabelle L-R, qui m'a permis de fredonner à peu près correctement (malgré mon absence totale de formation musicale) une partition écrite dans le texte original.
Page 57 : « Voler. Voler et aussi, saboter. Penser à desceller les touches du piano, à laisser le piano prendre la pluie parmi les cuivres et les instruments à vent, penser à la rouille, à l’éclatement du bois qui rendra le piano inutilisable pour les Allemands, et ajuster, en riant au-dedans, la belle bâche protectrice sur un tas de vaisselle bourgeoise qui n’en a pas besoin ».

Vivre malgré tout, avec le collectif. La résistance dans les camps se dévoile grâce au petit sabotage. D’où proviennent ces exemples ? Est-ce par rapport à vos recherches ?

Valentine Goby
On ne m'a pas raconté l'épisode du piano inondé : c'est moi qui l'ai inventé. J'ai essayé de comprendre comment travaillaient ces femmes, quel était leur quotidien. À Ravensbrück, il y avait des wagons entiers qui venaient de toute l'Europe. Les déportées étaient chargées de les vider : vaisselle, pianos, pipes, livres, manteaux en laine...C'était une sorte de brocante à ciel ouvert. On sortait cela des camions, on triait, on protégeait ce qui devait être protégé. Les femmes intrépides s'amusaient à perturber les rouages de cette organisation, pour avoir le sentiment d'être encore utiles. La population de Ravensbrück était constituée en grande partie de résistantes. Le sabotage était une façon continue à se sentir vivante : les unes cassaient des aiguilles à l'entre-jambes des pantalons (parce qu'elles savaient que les soldats allemands allaient les enfiler après et que cela leur ferait mal à l'endroit désigné), d'autres sabotaient une pièce d'un appareil de radio chez Siemens pour rendre inopérant le matériel. Ces tout petits actes vous renvoient à un autre statut que celui d'esclave. Parfois, c'était juste fredonner La Marseillaise un 14 juillet, de façon imperceptible. C'est de la désobéissance. Et comme c'est de la désobéissance, c'est de la dignité.   


Page 44 : 
«  - Moi, dit Mila, je code comme je faisais avant, des messages codés en partitions de musique.
    - Tu codes quoi ?
    - Tout. Ce que je vois, fleur, arbre, prisonnière, ce que je sens, ce que j’entends, parfois des paroles de chansons.
    - Mila, ça ferait quoi ah du cidre avec tes codes ?
    - Do sol mi b sol# ré sol# mi b fa mi »

Valentine Goby
Ce passage dans le livre est très important, parce que sa fin est très joyeuse. Pour appuyer l'idée que la vie n'a de sens que dans cette multiplicité-là, j'avais envie qu'apparaissent à certains moments du livre, des chœurs, c'est-à-dire qu'on ne distingue pas qui parle. On ne connait pas le nombre d'intervenantes mais à chaque fois, c'est une parole qui vient nourrir une autre parole, qui en nourrit une troisième... Pour moi, il était important que se fondent les individualités dans une espèce de masse qui n'est pas anonyme mais qui est représentative de toutes les sensibilités de toutes ces femmes-là dans une situation donnée. Concernant l'extrait, elles parlent de l'appel et elles se questionnent mutuellement sur leur technique pour faire passer le temps (l'appel pouvait durer quatre à cinq heures.) Je voulais rendre compte de toutes ces voix (les désespérées, les lucides, les presque aveugles) sans forcément créer un personnage pour incarner chacune d'elles parce que parfois ce n'est plus l'identité de la personne qui parle qui est importante mais la totalité, la somme qui a du sens.
Les sens, la musique, la nature sont des éléments mis en avant dans ce dialogue. Chaque prisonnière se raccroche à ce qui lui permet de s’évader spirituellement pendant cinq minutes.
Quelle est l’importance de ces détails ?
Valentine Goby
Je tiens à la musique parce que c'est la langue de la perfection. Il n'y a aucun obstacle au sens parce qu'elle touche ce qu'on a de plus commun, la peau. Dans un lieu comme cela, elle est fondamentale dans l'idée que les gens se rencontrent quelque part. Pour moi, une des plus belles rencontres doit pouvoir se passer de la parole. Je crois beaucoup à ce terrain-là qui est celui de la joie, de l'émotion directe, immédiate. Il n'y a pas besoin de la traduire d'aucune façon. La musique s'adresse au corps directement : c'est pourquoi elle est  pour moi l'art le plus parfait.


Page 86 : « Vivre c’est ne pas devancer la mort, à Ravensbrück comme ailleurs. Ne pas mourir avant la mort, se tenir debout dans l’intervalle mince entre le jour et la nuit, et personne ne sait quand elle viendra »

L’héroïne de Kinderzimmer se bat pour garder une petite liberté de décider du jour de sa mort (quand elle le peut) malgré son statut d’esclave. Est-ce que rester en vie devient une forme de résistance individuelle ?

Valentine Goby 
Ce passage-là vient après un moment où Mila est extrêmement découragée. Elle s'adresse alors à Teresa et lui demande « C'est pas la vie, ce qu'on est en train de vivre ? ». Et Teresa lui renvoie la question : « Mais qu'est-ce que c'est pour toi, la vie ? » Mila pense à ce que c'est un quotidien, rue Daguerre à Paris : c'est aller chercher le pain, c'est parler avec mon père, c'est me lever et mettre une robe etc. Voilà la vie selon Mila et Teresa éclate de rire: « C'est pas vrai, c'est pas cela, la vie ». Ce que Teresa veut dire dans « Vivre, ce n'est pas mourir avant la mort.», c'est prendre une décision personnelle qui consiste à nourrir en soi  un désir de vivre, avant que de toute façon on nous l'enlève.  Et cela n'a rien à voir avec ce qu'on fait. Et ce n'est pas une obligation. La vie dure aussi longtemps que la vie. Teresa dit quelque chose de fondamental qui a tenu debout bien des déportées : « Là où nous vivons, c'est aussi la vie ! Nous sommes l'humanité malgré les barbelés. La vie est de la même nature, elle est plus dure à l'intérieur des barbelés. On souffre plus ici et on a le droit aussi de ne plus vouloir souffrir. » Dans les camps de travail comme celui de Ravensbrück, il y a eu très peu de suicides. Pourtant on extermine les gens d'une autre façon et c'est très facile de mourir vraiment. Charlotte Delbo disait :« Ce qui est terrifiant n'est pas de mourir dans un camp mais d'y vivre.» Ce que dit Teresa là, est très violent et salvateur pour Mila : « Ici, aussi, tu es un être humain, tu fais partie de l'espèce humaine.» Elle sauve Mila en abolissant la croyance pour laquelle la vie aurait une forme idéale. Vivre, c'est se donner les moyens de ne pas mourir. C'est le regard de Teresa sur Mila qui va la sauver.


Le langage via la typographie (italique, crochets)
Le lecteur et les personnages intègrent la sémantique (oubli des crochets, des italiques), sont happés par l'univers phonétique. Les langues s’assimilent dans le récit au fur et à mesure.
Est-ce un choix de votre part d'utiliser la typographie pour expliquer la langue des camps, cette forme de dialecte ?
Valentine Goby
Cela me fait très plaisir de vous entendre. Je cherchais un moyen de faire comprendre au lecteur que tout ce qui arrive (les images, les mots, les sons) est incompréhensible. Et en effet, au fur et à mesure du temps passé dans le camp (et pour vous, des pages tournées), une familiarité s'installe qui permet à ces femmes de faire leur chemin dans un lieu qui tout en étant terrible ait un sens. Comment fais-je sans jamais dire ce que je viens de dire ? J'ai essayé des procédés visuels de décomposition d'abord des mots. Il y avait un passage nécessaire à la phonétique parce que je me suis dit : « il y a des gens qui parlent allemand. » Donc ils vont se trouver avantagés s'ils lisent le livre, alors que peu étaient les déportés germanistes. J'ai donc choisi de restituer et de reproduire plutôt le son que l'orthographe. J'ai enlevé toutes les majuscules des mots allemands, j'ai mis entre crochets  (parce que l'italique peut servir à plein d'autres choses : souligner un mot...). Là, il fallait que ce soit très clair, qu'on ressente la langue étrangère. Les occurrences des mots qui reviennent tout le long du livre, petit à petit, font disparaître les crochets, l'italique et remettre l'orthographe. Il n'y a jamais de traduction, jamais. Mon pari aussi était qu'en vous donnant des éléments contextuels, comme ces femmes, vous finissiez par pouvoir traduire le sens de ces mots sans que jamais je n'aie eu à faire un lexique. Pour être dans la même situation qu'elles. Sachant que j'accepte aussi que certains mots ne soient pas compris parce que jusqu'au bout, la manière dont les déportées prononcent les mots montre bien qu'elles n'ont jamais appris l'allemand. C'est fait à la française avec un mélange avec le polonais parce que c'est la population  dominante du camp qui fait circuler la langue. C'est une langue à part, la langue du camp, qui naît de l'allemand mais qui se transforme dans sa prononciation et sa grammaire. On la retrouve dans tous les camps. C'est très étonnant. La population dominante de chaque camp va donner des consonances un peu différentes. Pour moi, il y avait une bande-son et une bande visuelle séparées qui devaient petit à petit se synchroniser (comme l'état de l'enfant qui comprend que le fruit rouge qu'on lui présente correspond au mot cerise).

                               
                                                                                                             (fin demain !)

Rencontre avec Valentine Goby #1 (LZN 03.10.15)

J'ai eu la chance et l'honneur d'interroger Valentine Goby avec mon amie Anne-Lise Dollet, bibliothécaire à la médiathèque de Lezennes (59) le samedi 3 octobre 2015 à 15h. Ce café littéraire était le troisième temps fort de la Commémoration du 70ème anniversaire de la libération des camps dans la commune et Valentine Goby y était invitée à parler de son roman magistral Kinderzimmer dont l'action principale se situe dans le camp de travail de Ravensbrück en 1944.
Anne-Lise et moi avons fait le choix d'introduire nos questions grâce à des citations du texte, afin d'illustrer au mieux les thématiques abordées. Pendant l'entretien, nous avons alterné nos interventions, sauf lors de dialogues cités du texte. À certains moments, Valentine Goby n'a pas attendu la question pour intervenir et d'une certaine façon, nous espérions cette spontanéité puisque le public était là pour l'écouter.
Pitch de Kinderzimmer
Suzanne Langlois, ancienne déportée du camp de travail de Ravensbrück en septembre 1944, vient un jour dans un lycée pour parler des conditions de sa détention. Au détour d'une question lycéenne, elle se remémore ce passé douloureux : sa participation à la résistance, sa découverte par la Gestapo, le départ du train, son changement d'identité (Suzanne devenant Mila) et puis tout le reste, et surtout ce petit quelque chose emporté qu'elle n'avait pas du tout prévu.

Impression après lecture
Dans ce roman, tout est parfaitement articulé, c'est-à-dire qu'il n’y a pas de mièvrerie, il n'y a pas de sensiblerie. Chaque détail indique vraiment l'horreur absolue de cette période. Pourtant, cette atmosphère lourde est relevée par l'immense courage et la solidarité de ces femmes, leur envie de vivre, malgré le harcèlement, le découragement, les fausses rumeurs de la Libération, le décès de détenues, le froid et la mort qui rôde continûment. Kinderzimmer représente à la fois un hommage littéraire et un rappel salvateur de ces résistantes de l'ombre qui ont honoré l'espèce humaine et leur patrie par leur comportement exemplaire.

Valentine Goby 
Vous avez perçu quelque chose qui me tient beaucoup à cœur : ce livre parle avant tout de lumière, certes très ténue. Cette résistance quotidienne de ces femmes dans un lieu où elles sont promises à la mort  est l’œuvre d'une volonté extraordinaire : il s'agissait de montrer la lutte pour une minute de vie supplémentaire, non pas de soi mais de l'autre, d'avoir un regard lucide sur le quotidien épouvantable de ces femmes, de plonger dans l'obscurité et de permettre à l’œil de repérer le plus petit éclat pourtant présent. 
Pour reprendre Geneviève de Gaulle, Kinderzimmer est une autre traversée de la nuit.                                                                     
Page 17 : « Où en Allemagne, elle l’ignore. Elle ne sait rien de la distance, ni de la durée du
voyage. Arrêts brefs, sans pause, portes ouvertes aussitôt closes dans un fracas de ferraille. De brusques éblouissements, des plaques d’air frais laissent tout juste entrevoir l’alternance du jour et de la nuit, de la nuit et du jour. Trois nuits, quatre jours. À un moment, on passe la frontière forcément. »

La perte des repères est très présente dans le livre. D’ailleurs, c’est bien le nom de « Ravensbrück » qui déclenche l’enchaînement des souvenirs de Suzanne Langlois. Aucun détail physique ne permet aux personnages de savoir où ils sont. N'est-ce pas trop complexe de travailler uniquement par rapport à des souvenirs, puisqu'on sait que peu de choses sont revenues de Ravensbrück ? 

Valentine Goby
Justement, c'est un livre contre le souvenir et qui propose une autre voie pour parler des camps que le témoignage.  Le début du roman est éclairant : il parle d'un témoignage « qui rate » (celui de l'héroïne Suzanne Langlois) lors de sa rencontre avec des lycéens. Le personnage principal réalise qu'elle ne raconte plus son expérience mais la manière dont le temps a imprégné sa marque pour la transformer en récit communicable, mais du coup qui ne correspond plus tout à fait à son vécu à Ravensbrück. Je voulais accéder à cette utopie, celle de déconstruire la matière du témoignage pour retrouver l'expérience initiale, non marquée par le temps, non réinterprétée par le souvenir. Pour comprendre ce qu'a pu être l'épreuve des camps, celle de l'effroi le plus total. Il s'agissait de revenir à la situation première, à la plus grande naïveté, celle où les déportées ignoraient tout (le lieu de leur déportation, la signification des sigles inscrits sur leurs vêtements, leur devenir…). Lorsque j'ai rencontré Marie-José Chombart de Lauwe (qui a inspiré le personnage de la puéricultrice Sabine), voici la première phrase qu'elle m'a formulée : « Valentine, j'étais NN au bloc 324 ». Ce à quoi, après trente minutes d'entretien, je lui demande : « Mais au fait, Marie-José, vous saviez, à ce moment-là, ce que signifiait le sigle NN  ? (NN : Nacht und Nebel – Nuit et brouillard). Maintenant on sait qu'elle était condamnée à mourir par les Nazis. Mais elle, au moment où elle vécut la scène, n'en avait pas conscience. J'ai fait le pari qu'on ne se lève pas de la même façon quand on sait qu'on a toutes les chances de mourir que quand on en est justement ignorant. Je souhaitais être aussi opaque avec le lecteur que l'a été la situation de ces femmes-là : je ne voulais pas que le lecteur soit en situation confortable, je voulais qu'il soit en mesure d'appréhender le manque de repères et de ressentir la situation d'effroi.


Page 119 : « Voilà, James a un numéro. Alors lui aussi est à eux. La Schwester indique à Mila une paillasse à partager avec une malade, une femme couchée qui tremble constamment. Puis la Schwester reprend l’enfant. Mila demande où elle l’emmène. Im Kinderzimmer, répond l’infirmière. Im Kinderzimmer ? Ja. À la chambre des enfants. »

La maternité / Kinderzimmer est le titre du livre et signifie la chambre des enfants. Qu’est-ce qui vous a amenée à évoquer ce sujet précis par rapport au contexte des camps ?

Valentine Goby

Je suis une romancière donc ma justification doit être avant tout littéraire. Le sujet m'a posé question parce qu'il n'y avait pas de documents historiques à ce propos. C'est en rencontrant Jean-Claude Passerat, un Français né dans le camp de Ravensbrück, que je découvre l'existence de cette Kinderzimmer. Par son intermédiaire, je me suis rapprochée des deux autres Français nés à Ravensbrück, de deux mamans des camps (dont l'une est aujourd'hui décédée) et de Marie-José Chombart de Lauwe dont la résistance s'est exprimée dans le lieu le plus abominable et dans l'endroit le plus bouleversant et humain du camp. Cinq cent vingt-deux bébés sont nés dans la Kinderzimmer, trente ont survécu et parmi eux, donc trois Français. Bouleversée par cette histoire, j'ai mis deux ans à me décider à la narrer, en choisissant la fiction, avec cette double contrainte : la transmission de la mémoire et réussir à ce que les lecteurs s'approprient une histoire qui n'est pas la leur. Avec cette problématique : qu'est-ce qui dans mon humanité me relie à cette histoire ?
Qu'est-ce que choisir la vie dans une situation de désespoir ? Ce sont peut-être les enfants qui ont sauvé leur mère parce que les femmes ont trouvé une raison de vivre, une lutte. C'était aussi une façon de réfléchir sur la parentalité. Je ne voulais pas écrire une fiction totalement extérieure à moi.     


Page 126 :
 « -Dites, pourquoi elle fait ça…
-Parce qu’elle a mal aux seins, parce qu’elle imagine que vous le feriez aussi, parce qu’être utile ça maintient en vie. Peu importe, James a de la chance »

L'instinct de survie transparaît via la maternité, comme prolongement de l’humanité. On y perçoit la force d'y croire encore, de parler de chance, de félicité dans un mouroir. Comment expliquer cette énergie, cette hargne à ne pas abandonner ?

Valentine Goby
Jean-Claude Passerat a été nourri par le lait de six femmes de nationalités différentes. Sa survie n'est due qu'au collectif. La phrase la plus importante du livre est celle-ci : « La vie est une œuvre collective Parce que Mila, qui a subi un séisme dans sa vie (la déportation, la découverte de sa grossesse, le vécu dans le camp...) et qui a une totale méconnaissance de son corps, a peur que l'amour passe par le lait d'Irina (une détenue qui va un temps allaiter son fils James), que le nouveau-né s'attache davantage à sa nourrice. Elle comprend que l'amour maternel demande le plus grand renoncement au monde, puisqu'il s'agit d'abandonner l'exclusivité de l'enfant pour la propre survie de ce dernier, d'accepter que seule la communauté peut le sauver. C'est donc un véritable gynécée qui se met en place : tout le monde est interchangeable, l'individualité n'est plus à l'ordre du jour. De fait, tous les gestes minuscules (invisibles depuis le monde d'abondance dans lequel on vit actuellement) donnent du sens par leur agglomération : voler un bout de charbon pour augmenter la température de la Kinderzimmer pendant vingt minutes, récupérer du fil pour recoudre des haillons qui recouvrent les bébés, construire des tétines avec des gants en plastique...) C'est une organisation extraordinaire, une véritable fourmillière

On est à sept mois de la libération du camp, qu'est-ce qui a fait que les Nazis ont laissé les femmes accoucher, ont laissé « cette chance » précaire aux enfants de survivre, alors qu'il est parfaitement dit dans le texte, qu'un an auparavant, ils tuaient les enfants dès la naissance ou forçaient les femmes à accoucher prématurément ? 

Valentine Goby 
On ne sait pas. Et j'ai pour éthique de ne jamais avancer quelque chose que j'ignore.  L'ignorance est une forme de savoir, parce qu'ici savoir qu'on ignore pourquoi la Kinderzimmer a été permise renseigne sur le chaos qui régnait à cette époque-là dans le camp en totale surpopulation, avec un encadrement débordé et conscient de la perspective de la fermeture de Ravensbrück. La Croix Rouge n'était pas loin, les Nazis commençaient à avoir peur des procès d'après-guerre. Donc ils donnaient le change en autorisant la visite contrôlée de la Croix Rouge, un plan de communication au cours duquel ils exhibaient les déportées les plus récentes, la remise à neuf de baraquements. Mais il y avait une incapacité de leur part  à cette époque-là à tout contrôler. Et donc, il était préférable pour eux d'organiser ce chaos (et donc d'accepter la Kinderzimmer), plutôt que de laisser se développer une clandestinité difficilement gérable, tout en restant dans leur projet abominable d'extermination massive (vu que les boîtes de lait maternisé étaient diffusées au compte-gouttes et en échange du cadavre d'un nourrisson. Il n'était pas question pour eux de laisser la vie se répandre). 
                                                                                                                                      (suite demain)

Soirée de lancement de J'existe à peine de Michel Quint au Théâtre du Nord le jeudi 1er octobre 2014

Suite à l'entrevue avec l'auteur, je me dirige vers le Théâtre du Nord où sont disposées sur la scène des tables rondes : de gentilles hôtesses nous proposent un apéro (vin rouge, vin blanc) et de quoi nous substanter le temps de la (re)présentation.  Je m'installe, retrouve afbf (contributrice assidue de Libfly.com), écoute l'auteur de J'existe à peine (Éditions Héloïse d'Ormesson) et Gervais Robin, un comédien habitué à travailler avec Michel Quint. Les deux content quelques extraits bien choisis, pour donner envie, sans en dévoiler trop.
Michel Quint assis, devant un verre de vin rouge (excellent, d'ailleurs) et une grosse boîte de fraises Tagada (élément décisif de J'existe à peine)
Le premier morceau choisi présente le narrateur, Alexandre Sénéchal, peu ancré dans la réalité (du fait de son activité artistique qui le fait passer d'un personnage à un autre, en un temps record) et en difficulté existentielle.

Une spectatrice demande à Michel Quint s'il a voulu être comédien. Celui-ci précise que bien qu'inscrit, en son jeune temps, au conservatoire de Tourcoing, il ne s'est pas risqué à une carrière mais reste passionné par le théâtre qu'il a enseigné en lycée.

Puis arrive la présentation de Julius Braeme, prêtre de l'enfance d'Alexandre, celui qui l'a protégé, même si... Michel Quint parle de son absence d'éducation religieuse (même s'il précise facétieusement que ses parents profondément athées lui ont offert un repas de communion, sans la fête religieuse qui va avec, comme cela se fait beaucoup dans le Nord). Il a délibérément choisi ce curé tricheur à l'image de certains footballeurs : il se souvient de prêtres jouant au foot de rue avec des jeunes, cette image a façonné « son » diacre.

Le retour à l'enfance d'Alexandre ne représente en rien une nostalgie (la douleur du retour, en grec) mais une tentative de se reconnaître en l'enfant qu'il était. Avec toujours ce questionnement tragique de l'existence : quand la poisse a-t-elle commencé ? Quel fut l'élément déclencheur ? 
Michel Quint rappelle notre incapacité à maîtriser le destin.
Gervais Robin debout, Michel Quint assis
L'extrait suivant marque les repères physiques de l'enfance, le constat d'un monde disparu (la Lainière de Wattrelos) qui a laissé un désert architectural. Ce retour au pays de l'enfance totalement rasé est une façon de rendre hommage à tous ces métiers disparus.

Puis intervient l'élément Marion dans un marivaudage gastronomique : une des prétendantes d'Alexandre, déjà fiancée à Gaspard, un bidasse professionnel. Marion, sensuelle, voluptueuse, fortunée et au cerveau bien fait.  Elle va financer la reconstitution de la visite de la reine Élisabeth II en 1957.

Léonore arrive enfin : elle loue des chambres d'hôte, en propose une à Alexandre (et plus, si affinités). L'alternative amoureuse se met en place et le cœur d'Alexandre tangue dangereusement. Tout détail compte chez Michel Quint : ici des fraises Tagada, là un violon laissé à l'arrière d'une voiture, la fin de vie de Marcel Cerdan et de Ginette Neveu mise en scène malgré soi, comme une pirouette ultime du mauvais sort. C'est aussi ce qui fait que ce livre tient sur un fil, tel un équilibriste vertueux et assuré : la logique demeure implacable et respectée, aucun défaut n'est à noter, le verbe est haut et teinté aux couleurs locales (nordistes). La boucle est définitivement refermée.

Scène dans l'église où on réalise l'importance des absents : Jean-Marc et Chantal (les parents adoptifs), la mère biologique d'Alexandre, le père de Léonore mort déshonoré. Jamais ces disparitions ne pèsent autant qu'aux noces. Julius a un truc à se faire pardonner et mène sa propre rédemption. Tous les personnages sont liés, accrochés à une même toile d’araignée, qu'il est bon ou dangereux de démêler.

Partners
Et puis arrive en fin de parcours le thème de l'héritage des idéologies de mai 1968, par l'intermédiaire de deux témoins du braquage du tram. Et des questions se posent irrémédiablement : a-t-on gardé la même lucidité, le même esprit de combat ? Est-on devenu aussi pires que ceux vilipendés en 1968 ?

À vous de réfléchir, de répondre et de lire... 

J'existe à peine - Michel Quint **** (+ entrevue avec l'auteur)


Alexandre Sénéchal est un comédien des rues, qui a la particularité d'être transformiste, une espèce d'épigone de Frégoli, qui revient dans la métropole lilloise, en particulier à Wattrelos sur la frontière belge, après avoir vécu un accident dans sa petite troupe et en avoir été éjecté. Il revoit le curé de son enfance qui l'a protégé de parents adoptifs maltraitants. Avec ce retour, une des énigmes du passé va peut-être se résoudre, à savoir l'identité de sa mère biologique.

On retrouve les thèmes chers à Michel Quint : l'identité, la mémoire, le retour à l'enfance, le retour au pays où l'on n'arrive jamais (celui d'André Dhôtel). 

Cadre de l'entretien : il s'est fait sous la forme d'une conversation enregistrée, j'ai essayé de retranscrire le plus fidèlement possible les propos tenus par Michel Quint. (en italique, mon questionnement). J'ai obtenu ce rendez-vous avec Michel Quint grâce à l'étroite collaboration des éditions Héloïse d'Ormesson et le site Libfly.com que je représente ici. L'intégralité de cette interview et l'article de demain seront publiés sur ce site. L'entretien s'est déroulé cinquante minutes avant la soirée de lancement de J'existe à peine au Théâtre du Nord. Pour préparer ce rendez-vous, j'ai reçu en amont un SP de J'existe à peine : au moment de l'interview, il me restait quatre-vingt pages à lire, ce qui explique une analyse incomplète de ma part de l’œuvre. 

Partners

Votre  héros est un clown un peu triste, "orphelin", cassé physiquement (avec un dos douloureux symbole d'une ossature sociale mal aboutie) et issu d'une famille inexistante. Etait-ce un besoin de votre part de retravailler le thème de la famille ?

Michel Quint : C'est quelque chose que j'ai aggravé en quelque sorte, puisque vraiment Alexandre Sénéchal n'existe pas, il n'a pas de véritable identité (sauf une identité d'emprunt), il n'a pas d'empreinte sentimentale non plus parce qu'à chaque fois, il se fait jeter, il n'arrive pas à rester avec une nana, il n'a pas d'identité professionnelle puisque son identité professionnelle c'est d'être presque immédiatement l'autre, d'être certain de ne même pas rester dans un rôle (il est transformiste). Ce qui est transitoire même pendant deux heures pour les autres, représente sa vie : il est constamment dans le passage, dans la fulgurance ! Que peut bien être un homme qui a si peu d'attaches, si peu d'étiquette, si peu de possibilités de se raccrocher au réel ?

Pour le coup, Alexandre Sénéchal est l'archétype du héros pas de bol, parce qu'il a vécu l'abandon de sa mère, la maltraitance de ses parents adoptifs (un couple de pervers) : son enfance est bien sabordée.

Michel Quint : C'est aussi un enfant de remplacement, qui est là pour combler un vide. De toute façon, un enfant adoptif est forcément un enfant de remplacement, parce que c'est un enfant qu'on ne fait pas soi-même, qu'on emprunte, qu'on achète. Alexandre Sénéchal est un enfant d'emprunt.

Le titre, qui est aussi l'incipit du livre est J'existe à peine, parce que le héros emprunte plein de personnalités sans définir la sienne ou bien c'est "J'existe avec peine", c'est-à-dire j'essaie de faire avec ce que je peux.

Michel Quint : Il y a évidemment l'ambivalence. C'est "J'existe tout juste", en reprenant la réplique de Iago dans Othello : « je ne suis pas ce que je suis ».

C'est un personnage qui a du mal à se fixer, et même par rapport aux deux personnages féminins (Léonore et Marion), il tâtonne entre elles deux, il ne sait pas où il en est.

Michel Quint : Là aussi, il est dans l'entre-deux, dans le passage. 

Il est dans le passage et du coup, il ne se construit pas. Alexandre Sénéchal est un héros qui ne se projette pas.

Michel Quint : Il a des rêves déjà foutus, râpés.

Tous les personnages du roman sont bien marqués, on les repère. L'attitude du père Julius Braeme interroge : c'est à la fois le protecteur, le père de substitution, un prêtre particulier qui accepte que le transformiste saborde la scène de la nativité...

Michel Quint : non seulement, il accepte mais il provoque cela. Il est en effet entre le père-papa et le père-curé. C'est un personnage qui a pris Alexandre en affection, qui s'en est occupé. Mais on comprend à la fin pourquoi il s'en est tant occupé. Là, on passe dans le judéo-christianisme, la notion de rédemption, de pénitence. La vie de Julius Braeme est une pénitence. On le voit bien à la réaction de ses ouailles, de ses paroissiennes qui ferment leur gueule. 

Au niveau de l'intrigue, comme En dépit des étoiles, il y a la place à un fait divers (ici, un braquage dans un tram en mai 1968, fait inventé par l'auteur)...

Michel Quint :  J'ai besoin de cet ancrage dans un quotidien vécu par l'homme de la rue. Le fait divers qui se déroule dans les jardins de l'Elysée, même s'il est raconté par Valérie Trierweiler, ne m'intéresse pas, ce n'est pas quelque chose que tout le monde aurait pu vivre. Alors que ce fait divers-là, oui, a des témoins et cette anecdote structure complètement la vie de Léonore et en particulier, celle de Marion.

Ce livre, complètement ciblé dans la métropole lilloise (après En dépit des étoiles, situé à Lille), vous place dans le giron des auteurs du terroir, sans connotation péjorative ou littéraire.

Michel Quint : je déteste cette dénomination ! Je voulais ancrer l'intrigue historiquement, en faire une histoire économique, sociale et locale. Quand on voit que la Lainière n'est plus présente, à part son horloge sise à l'écomusée de Wattrelos, il ne peut pas y avoir de racines historico-économiques lorsque tout est rasé, démoli, enfoui ou transformé. Même les boulots qu'exerçaient les parents adoptifs d'Alexandre, n'existent plus. Comment voulez-vous qu'il soit quelqu'un, ce mec-là ?  

Avant d'arriver dans ces deux projets (reconstitution de la scène de la nativité et celle de la visite de la reine Elisabeth d'Angleterre en 1957), Alexandre Sénéchal est jusqu'au-boutiste. Il bazarde tout, c'est comme si il appuyait sur reset pour renaître en  fait, pour une sorte de re-naissance et re-connaissance.

Michel Quint : Oui, mais c'est toujours dans l'image, dans le papier mince, il n'est pas une femme, il n'est ni la reine d'Angleterre, ni qui que ce soit.

Quand il va voir sa mère, il n'y va pas en tant que lui, il se déguise. Il a peur

Michel Quint :  Il a peur d'exister, il a peur de basculer dans le réel et de devoir montrer une responsabilité dans le réel, parce qu'il faudrait commencer à vivre vraiment, et là on arriverait dans des choses qui durent et cela, c'est paniquant pour lui.

Il ne se projette pas, mais il arrive à trouver un clan qui le protège. 

Michel Quint : oui, mais c'est une entreprise, en plus une entreprise de mirage, qui fonctionne même pas sur un objet fini, parce que ce qu'il recrée, c'est pas La Grande Illusion, mais le tournage de la Grande Illusion.  On est dans la mise en abyme (l'objet s'éloigne, et l'objet, c'est lui).

Comment vous est venu le synopsis de J'existe à peine ?

Michel Quint : J'ai lu les mémoires de Frégoli adaptées par Patrick Rambaud. Et puis, je me suis souvenu de Patrick Sébastien, faisant un gag à sa mère, l'arrêtant en tant que flic et elle ne le reconnait pas. Sébastien/Frégoli, c'est cette capacité à être non-identifiable par son père ou sa mère. Alors si en plus, tu n'as ni père ni mère, alors là, t'es tranquille ! 

Votre écriture est profondément littéraire, vous possédez un style reconnaissable. Particulièrement, dans ce roman, on entend les gens du Nord parler.

Michel Quint : je n'ai pas travaillé mon style, cela fait partie de ma culture profonde. 

Il y a un extrait particulièrement touchant (page 38)

« En scène, je peux écouter les personnages se raconter à moi. Oui, au fond, je ne fais que cela,être disponible pour qu'un type dont l'existence est composée de mots, de souffle disparu aussitôt qu'exhalé, vienne habiter mon corps un petit moment. Je suis une maison à locataires sans bail, une qui en a vu, et qui n'est plus de première jeunesse. Pas lourd de vie, mais ma respiration comme unique bien. »

ou bien lorsque Marion résume Alexandre en "magnifique paumé, écorché, gueule cassée du sentiment"

Michel Quint :  Là encore, il n'y arrive pas. 

J'existe à peine : c'est vous qui avez choisi le titre ?

Michel Quint : Pendant longtemps, le titre était « Alexandre Sénéchal, forain ». J'en ai discuté avec une copine qui ne le trouvait pas fameux. Et elle m'a demandé: "Mais qu'est ce que tu veux dire  avec ta première phrase (J'existe à peine) ? » Ben, il existe à peine, il n'existe pas ! Elle m'a conseillé de la mettre comme titre. C'est aussi simple que cela. 

Et pour la première de couverture ?

Michel Quint : j'ai eu le choix entre quatre projets. J'ai préféré un truc qui attire l'oeil. Il y en avait deux autres qui étaient très jolis, avec des dégradés, des échelles de corde (pour rappeler le cirque) mais qui ne se seraient pas démarqués dans les salons littéraires ou les librairies. 

Celle d'En dépit des étoiles était splendide, elle représentait bien l'élément (l'eau de la Deûle). Là aussi... 

Michel Quint : Mais en même temps, il ne faut pas que la couverture soit une redondance. Le prochain livre s'appellera Fox-trot, un roman noir.

C'est quoi votre fréquence d'écriture ?

Michel Quint : Entre deux romans, il faut compter un an et demi. Mais entre deux, je publie aussi un roman noir. J'écris tout le temps.

Et comment va se dérouler la soirée de lancement de J'existe à peine au Théâtre du Nord ?

Michel Quint : avec Gervais Robin (comédien), on va lire des extraits et on parle du thème qui transparaît à chaque fois, voir les réactions de l'auditoire.
                                                                                                               Fin de l'entretien
                                                                                                             (la suite, demain !)

J'existe à peine
Michel Quint
Éditions Héloïse d'Ormesson
Rentrée littéraire 2014