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Mon chien Stupide - John Fante ***

Mon chien Stupide raconte l'impact de l'arrivée d'un molosse un peu bizarre, aussi impressionnant  qu'imprévisible, dans une famille complètement barrée. 

 

Avec une plume alerte,  John Fante nous montre un héros père de famille, écrivaillon à ses heures et sans le sou (alignant les scénarios pour séries à défaut de pitchs de romans) vampirisé par le charme canidé. A ses côtés, sa femme qui supporte le molosse tant bien que mal (surtout mal et à raison), des enfants plus ou moins reconnaissants, plus ou moins autonomes aussi, des voisins ulcérés. Dans Mon chien Stupide, l'humour de John Fante est caustique : les relations familiales sont sinueuses et les liens d'attachement parfois tortueux, une famille dans laquelle dire l'amour et la vérité prend des chemins bien détournés, mais aussi et surtout, une famille tout court. Mon chien Stupide présente un couple à l'aube du départ des enfants parfois précipité par un chien tout sauf stupide mais surtout bien déterminé à tout faire voler en éclats. Intéressant et à découvrir.

Éditions 10/18 

Traduction de l'anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent

Et ma participation (catégorie GROS MOT : Mon chien STUPIDE) pour ma ligne du Petit Bac 2025 d'Enna

 

[Nouvelle] Récitatif - Toni Morisson (entre **** et *****)

Récitatif est la seule nouvelle écrite par Toni Morisson, écrivaine de haut vol, prix Nobel de Littérature, qui ne laissait, jamais mais au grand jamais, rien au hasard. 

Toni Morisson présente deux fillettes Twyla et Roberta, deux itinéraires de vie qui se rencontrent lors d'un séjour de quatre mois dans un foyer, et qui n'auront de cesse de se recroiser, au gré des événements politiques et sociaux, rencontres qu'elles mettront à profit pour éclaircir un traumatisme de leur passé commun.

Dans Récitatif, Toni Morisson met au défi ses propres lecteurs et leurs préjugés, préjugés sur la couleur de peau et le déterminisme social. De Twyla et de Roberta, on ne connaît que leurs différences de couleur de peau et de mère, puis de leurs itinéraires de vie et de leurs convictions politiques. Avec subtilité, Toni Morisson distille quelques détails suffisamment précis pour qu'on comprenne les enjeux de l'évolution sociétale (la fin d'une ségrégation scolaire, les séparatismes sociaux) mais imprécis pour déterminer l'appartenance à tel ou tel groupe ethnique (et là, le grand art de Toni Morisson est de laisser actionner les représentations de chacun, moi la première qui suis tombée dans le panneau des désignations... quand Toni Morisson assure l'identité de ses deux héroïnes non plus par leur couleur de peau mais par leurs liens familiaux, leurs lieux de vie, leur personnalité...un peu comme un CV anonyme qui permet de s'intéresser avant tout à l'être intérieur sans connaissance de son adresse, de son visage etc). Et ce traitement est génial parce qu'il permet de revisiter la notion d'identité, qu'il universalise son propos et qu'il lie le fond et la forme : il biaise le physique et les stigmatisations souvent ancrées pour s'atteler surtout au comportement, à l'intrinsèque de la personne, ce qui l'a façonnée, ce qui la façonne.

Récitatif offre aussi une revisite d'un conflit scolaire, celui de décloisonner les quartiers et d'assurer une plus large mixité des esprits, des visages, d'une société. Cette nouvelle riche aborde aussi le déclassement social et les jeux de pouvoir entre dominants et dominés, sur l'humain comme sur l'économie : édifiant. 

Un seul bémol : une fin ouverte et frustrante, qui manque de corps par rapport au reste et relègue l'ultime secret aux calendes grecques.

Une lecture passionnante, accompagnée d'une étude éclairante et documentée de Zadie Smith. À lire absolument et à étudier pour sa richesse littéraire.

Éditions 10/18.
Traduction de Christine Laferrière

De la même autrice : Délivrances Home

La ligne de nage - Julie Otsuka ****

J'ai vraiment aimé le roman de Julie Otsuka : Certaines n'avaient jamais vu la mer. J'ai été émue par l'histoire de ces femmes japonaises débarquées aux États-Unis pleines d'espoir et finalement qui connaîtront pour une large partie d'entre elles la désillusion.

Je n'avais pas d'attente particulière pour La ligne de nage, sauf de ne pas retrouver le même contexte historique ou géopolitique, histoire de changer un peu. J'ai lu La ligne de nage et j'ai été happée, scotchée, et touchée (- coulée).

La ligne de nage débute par une série de portraits d'habitués d'une piscine : là où certains écrivains s'épanchent sur untel ou untel, Julie Otsuka fait le choix du groupe et identifie davantage les habitudes que les personnes. De cette exploration sociale, on retient surtout que ce haut lieu d'évasion et d'éveil sportif sert aussi à poser tout le monde sur un même pied d'égalité, à diminuer les effets esthétiques de l'apparence, à limiter le paraître et à valoriser davantage l'être dans les conversations de bassin et les communications à autrui. Parce que dans l'eau, tout le monde flotte, les bourrelets ne se voient pas ou peu, parce que les corps bougent et se mouvent au diapason, parce que l'eau ne distingue pas les catégorises sociales (contrairement souvent à l'habillement ou au matériel employé type smartphone, sac, montre), parce que dans l'eau on oublie tout et on se concentre sur l'essentiel : à savoir bien respirer, essentiel pour mieux nager, pour faciliter les mouvements de bras et de pieds, et pour se ménager physiquement. 

Sur toute une première partie, Julie Otsuka nous parle des rituels de chacun, perturbés par les pauses liées au nettoyage de la piscine ou les vacances, pauses vécues souvent comme des abandons. Et puis, il y a le choix de l'autrice d'une fissure qui achève de briser le collectif pour explorer une individualité ; d'une bascule vers une intimité, la plus fragile, celle qui oublie, celle pour qui ne plus avoir un rituel de piscine est une autre perte, et là l'autrice explore les liens de famille, de mère à fille, de fille à mère.

La ligne de nage est un très beau roman, écrit avec délicatesse et sensibilité, d'une autrice qui contemple notre monde et notre humanité. Si certains auteurs écrivent des essais ou des articles de journaux pour servir et décrire leurs observations de nos vies, de notre quotidien, Julie Otsuka a choisi la forme du roman : c'est tout aussi efficace et foncièrement intelligent. 

Éditions Gallimard
Traduction de Carine Chichereau

autres avis : ZazyCathuluTant qu'il y aura des livresJosteinAthalie,

de la même autrice : Certaines n'avaient jamais vu la mer.


Sans répit - William Seabrook ***

Je dois la lecture de Sans répit à l'opération Masse critique du site Babelio et j'ai choisi cette œuvre uniquement pour sa maison d'édition (Oui, j'ai bien conscience de faire parfois des choix surprenants mais que voulez-vous, j'aime beaucoup les éditions Rue Fromentin (grâce à elles, j'ai découvert les romancières J. Courtney Sullivan, Aurore Bègue, Sylvia Hansel, Sigrid Nunez). Avant d'ouvrir Sans répit, je ne connaissais pas l'auteur américain William Seabrook, je savais juste que Sans répit allait être son autobiographie. Après lecture, je ne suis pas sûre de mieux cerner ni l'homme ni l'artiste.

Lorsque j'ai reçu Sans répit et j'ai lu la quatrième de couverture qui au lieu de m'attirer a eu l'effet contraire. Je me suis imaginée des tas de trucs ignobles avant lecture, j'ai même pensé que j'allais lire le roman d'un pervers, même si...

Même si William Seabrook est loin d'être une oie blanche, il s'offusque à raison de massacres d'innocents mais ne trouve rien à redire de disposer lors d'un voyage d'une servante qui lui sert aussi d'objet sexuel. Ce qui fait qu'on reste avec lui quand même malgré son alcoolisme, son épanchement à envoyer valdinguer son quotidien ronronnant et en réussite pour affronter les bourrasques, le déracinement, les découvertes insolites, les aventures au fin fond des civilisations, en dépassant les interdits (et s'il n'arrive pas à les dépasser au cours de ses péripéties, il s'assure de le faire en revenant au bercail)... est le fait qu'on ne s'ennuie pas avec lui, parce qu'il a su rester lui-même tout le temps, parce que la vie avec lui est folie et aventure(s), défis et découvertes. Je pense que cela explique en partie pourquoi malgré sa nature d'épicurien toujours malheureux et torturé, il a su s'entourer de compagnes intelligentes, attachées à lui, fidèles à le suivre : il a en effet un côté sympathique et modeste, avec une sacrée dose de réflexion, une plume à la fois très franche (doucement acerbe) et très stylée sans être littéraire au sens proustien. Il se livre sans détour et en devient intriguant, malgré son côté chtarbé.

De Sans répit, je garderai en mémoire les épisodes dans la brousse et dans le désert, l'expérience de l'internement. Seabrook a gardé toute sa vie et dans sa façon de relater ses écrits, une farouche volonté d'empirisme, de dépassement de soi, d'éclairer les autres d'univers tous plus violents les uns que les autres comme si affronter des démons était le meilleur moyen qu'il ait trouvé de fuir les siens. D'ailleurs c'est lors de ses nombreuses explorations qu'il a su aspirer à un peu de paix, parce que parler des autres  revient à s'oublier un peu soi-même et à prendre de la distance.

Intéressant. 

Éditions Rue Fromentin.

Traduction de Sophie Troff

Là où chantent les écrevisses - Delia Owens *****

Voilà, j'ai acheté et lu Là où chantent les écrevisses en connaissance de cause, à savoir que je ne prenais aucun risque à me faire du bien tant cette histoire est encensée par la blogosphère (enfin la partie de la blogosphère que je fréquente). Oui j'ai volontairement pris aucun risque parce qu'il n'y a pas de mal à se faire du bien, parce que mon cerveau mérite de lire une telle œuvre complète, somptueuse, subtile, riche avec une héroïne sublime dans sa différence et dans son courage, une survivante comme je les aime. Bref, vous l'aurez compris, j'ai été absolument conquise et je sais déjà que Là où chantent les écrevisses est mon livre de l'année 2022 (oui, 2022 vient à peine de débuter et c'est déjà fini pour mon podium. En ces temps de Jeux Olympiques chinois, c'est ballot mais c'est ainsi !)


Là où chantent les écrevisses narre l'histoire de Kya, une toute jeune fille abandonnée à son père violent et alcoolique, par sa mère qui le fuit pour espérer vivre. On y découvre les élans de survie de la petite méritante qui va déployer des trésors d'ingéniosité pour survivre, se protéger des ondes malfaisantes (et on verra qu'elle va en rencontrer un certain nombre).

Si on avait à résumer en un mot Là où chantent les écrevisses, le mot solitude conviendrait assez bien. je pense même que ce roman exploite ce thème à fond et montre à quel point l'isolement social et physique que subit Kya façonne son caractère et son comportement anthropologique, son rapport aux autres (les autres au sens large : les animaux, la faune et la flore des marais, les humains). 

Sans rien dévoiler du livre exceptionnel qui doit garder tout son mystère à tout lecteur tenté, Là où chantent les écrevisses est un roman complet : on passe du romanesque, à la poésie, au polar ; on voyage et on apprend la contemplation du silence ; on s'émeut de la rencontre de toutes les solitudes des incompris ou ostracisés (Kya, Tate, Jumping). Dans ce roman, il y a des images fantastiques : les premières approches par des plumes, les premiers mots lus, les remplissages de bidons d'essence pour bateau sources d'émancipation retrouvée, le mariage vu par les oies sauvages... Et puis, il y a Kya une héroïne globale, mouvante et émouvante, ambiguë, géniale.  

J'ai tout absolument tout aimé dans ce roman naturaliste. Delia Owens, dont Là où chantent les écrevisses est le premier roman (et quel roman !), a un vrai don pour rendre son histoire plausible et cohérente, l'enrichit d'informations scientifiques sans paraître pompeuse. Chaque élément contribue à ancrer l'histoire dans le réel. Il y a  un travail bibliographique et scénaristique monstrueux : le récit ne manque pas de souffle et se visualise parfaitement. Il y a un travail remarquable aussi sur les thèmes : mine de rien, Delia Owens parle de la séparation physique entre les hommes et les femmes dans les bars, l'absence de fréquentation entre les Noirs et les Blancs dans les années 1950 aux États-Unis, de la violence scolaire et des codes sociaux, du déclassement social avec un mariage malheureux, de la nature fragile et pure, encore et toujours. Avec Kya, on navigue dans le marais, on l'explore : les oiseaux deviennent ses amis, et les nôtres par la même occasion. On peut reprocher l'angélisme de Delia Owens, l'extraordinaire capacité de Kya à dépasser tout, à survivre à tout si petite si frêle. On peut lui reprocher mais je ne le ferai pas parce que Delia Owens m'a complètement embarquée avec elle dans son monde, dans celui de Kya, elle m'a offert des moments rares de lecture que je voudrais vivre souvent, elle m'a surprise, elle m'a scotchée : j'adore sa façon de glisser un indice et puis de le noyer (bravo d'ailleurs au traducteur Marc Amfreville), j'adore sa façon de rythmer l'intrigue en mettant deux histoires parallèles (l'évolution de Kya, l'enquête sur le décès d'un homme), j'adore surtout sa façon de raconter.

J'ai volontairement traîné ma lecture pour ne pas quitter Kya, Tate, Jumping, Mabel trop tôt et j'ai quitté ce beau monde avec un vrai déchirement. C'est plutôt bon signe (oui, je sais être maso !).

Un conseil : lisez ce roman ! 

Editions du Seuil

Traduction remarquable de Marc Amfreville

Evasion musicale : Lovely - cover d'Albina Grčić et de Filip Rudan

Le hit original (interprété par Billie Eilish et Khalid) ci-dessous :


Lucy in the sky - Pete Fromm (entre **** et *****)

Lucy in the sky est un très grand roman sur l'adolescence, les premiers émois, les premières fois, l'abandon et la séparation, l'instinct de survie et la (ré)jouissance. 

 
Dans Lucy in the sky, on découvre une adolescente haute en couleurs qui se rase ou se fait raser à chaque retour paternel dans le foyer, une famille brinquebalante dont la première impression réjouissante craquelle sous le vernis policé des habitudes.   

Lucy in the sky est une immersion dans une Amérique du milieu, la middle class, celle des travailleurs qui bûchent, celle de communautés où tout se sait et se tait.  

J'ai aimé les personnages (notamment l'héroïne vivante, insubmersible, épatante). J'ai été scotchée par le glissement qu'opère l'auteur Pete Fromm entre l'insouciance de l'enfance et la réalité brute et rude de l'adolescence (qui se déroule en même temps que la fin de la naïveté et le début de la grande lucidité, notamment sur l'histoire familiale).  

Lucy in the sky est un récit profondément sombre, où l'abandon et la violence côtoient la légèreté et la découverte du corps.  

Pete Fromm excelle dans les descriptions, à incarner cette jeune fille curieuse et courageuse, dans un clan en mouvement qui cache de menus secrets, dans lequel chaque membre représente un électron libre en déconnexion des autres. Avec intelligence, il distille les détails d'un état qui se dégrade, d'une situation qui surprend ; il aborde également des sujets graves : les rapports non consentis, le harcèlement.

De cette lecture, j'ai ressenti une profonde tristesse, un sentiment fort à l'égard de cette Lucy que j'aurais bien gardé avec moi un moment plus long, pour la protéger. 

Le titre de ce roman est un hommage appuyé aux Beatles dont le hit Lucy in the sky with Diamonds a inspiré Pete Fromm : son héroïne se nomme Lucy Diamond, assurément la perle de cet écrivain, son écrin littéraire.

Plusieurs images restent en mémoire : des cartes postales sur le frigo, une aire de jeux interdits, un premier lieu initiatique intergénérationnel, une voiture qui disparaît à l'envi, un refuge autoroutier, un casier odorant.  

Épatant !

Éditions Gallmeister

Traduction de Laurent Bury

Ligne de fracture - Jesmyn Ward ****

Dans Ligne de fracture, Jesmyn Ward aborde la gémellité sous le versant mythique d'Abel de Caïn, sans le côté fratricide mais avec un côté brutal quand même.
Joshua et Christophe viennent d'achever leurs études secondaires et se préparent à rentrer dans la vie active, plus par obligation que par choix. Tous deux ont le souhait d'aider financièrement leur grand-mère maternelle, Ma-Mee, qui assure depuis leur plus jeune âge leur éducation à Bois Sauvage en Louisiane. Leur mère, Cille, est partie dans la grande ville pour y gagner sa vie, pour subvenir à leurs besoins financièrement et surtout parce qu'elle ne trouvait pas d'emploi sur place ; leur père-géniteur a viré junkie. Joshua et Christophe découvrent les difficultés de la recherche du premier emploi, quitte à emprunter deux chemins bien différents et à flirter avec l'illégalité.

Troisième livre lu de Jesmyn Ward et toujours la même impression : celle de retrouver une bonne copine qui va me raconter une histoire, m'entraîner dans son univers, dans sa prose, me faire sentir ses personnages, me les rendre vivants et profondément humains, pas forcément sympathiques ni attachants, mais dont le devenir m'intéresse, m'interroge, me perturbe.
Et ce constat : assurément, Jesmyn Ward est une immense romancière, bourrée de talent, parce que même son premier roman que représente Ligne de fracture est remarquable. Je n'en fais pas un coup de cœur mais j'ai eu un vrai bonheur de lecture, tout y est, tout est absolument à sa place. Jesmyn Ward décrit les scènes, les sentiments, les comportements de façon précise. Les dialogues sont percutants, tout paraît naturel et tout coule de source. Ce qui est assez épatant dans Ligne de fracture, est le positionnement des personnages : vecteurs narratifs, les jumeaux Christophe et Joshua laissent la place aux autres protagonistes qui sont indispensables à l'histoire. On retrouve la figure maternelle auprès de Ma-mee, le couple parental fuyant chacun à sa façon (l'un par l'addiction aux drogues dures, l'autre par le travail), mais marquant une présence physique au moins dans cette étape de vie des jumeaux. Les interventions de Skeeter sont des clins d’œil appuyés au roman suivant Bois sauvage dans lequel évoluera ce personnage secondaire en devenant un des héros.
Dans Ligne de fracture, Jesmyn Ward aborde la misère sociale et la pauvreté en Louisiane, la difficulté à s'insérer dans le monde du travail malgré une volonté certaine, malgré le fait d'être porté par des valeurs saines. L'autrice décrit le monde des laborieux, une collectivité familiale soudée où l'esprit de famille prend toute sa dimension dans l'intergénérationnel, comme un cocon, ultime rempart de sécurité. 

Le titre du roman est parfaitement choisi : la ligne pour la délimitation, pour la démarcation (entre les jumeaux, le point de non retour), pour le rail de coke ; la fracture pour la séparation, la cassure, la blessure du (des) corps. 

À travers ses romans, Jesmyn Ward exploite l'image de la famille sous différentes facettes, avec différentes tribus, souvent décousues, souvent avec une mère défaillante ou transparente ou inexistante, avec un père soit dysfonctionnel soit protecteur (rarement les deux), souvent une grand-mère ou un couple de grands-parents maternels qui assurent, avec un lien puissant au sein de la fratrie des enfants (lien de complicité ou de force), à l'image de ce que l'autrice a connu plus jeune peut-être. Son deuxième thème de prédilection est l'atmosphère sociale dans laquelle évoluent ses héros et ce champ-là lui permet d'aborder la discrimination que subit la communauté noire aux États-Unis : discrimination face à l'emploi, discrimination du lieu de vie (ghettos urbains ou semi-urbains). Cette thématique est davantage visible dans ce roman-ci.

Jesmyn Ward a reçu deux fois le prix National Book Award : une première fois pour Bois sauvage, une seconde fois pour Le Chant des revenants, et ce n'est ni une surprise ni lié au hasard.

Éditions 10/18

Traduction de Jean-Luc Piningre 

de la même autrice : Bois sauvage (2nd roman de l'autrice), Le Chant des revenants (3ème roman de l'autrice) tous indépendants des uns et des autres.

Le petit paradis - Joyce Carol Oates (entre *** et ****)

En ce moment, j'écluse ma PAL sans volonté de la diminuer absolument mais j'ai la flemme d'aller vaquer dans ma bibliothèque préférée et j'ai surtout fait beaucoup d'achats de poches très tentants : donc du coup, je les lis ! Et bien m'en prend car pour l'instant aucune déception à l'horizon.

Je suis ressortie de ma lecture de Le petit paradis complètement stone, avec une émotion d'une profonde tristesse. Non pas que le livre soit raté : bien au contraire, il a touché exactement là où il fallait. Le petit paradis est remarquablement écrit avec une précision scientifique et une logique imparable. Joyce Carol Oates tient son discours mais aussi nous le fait vivre (un peu comme Florian Zeller arrive à nous faire vivre la maladie d'Alzheimer dans le formidable The Father).

Le pitch est simple : Adriane, une jeune étudiante, brillante élève, propose un discours de fin d'année qui a l'art de déranger les autorités par les questions qu'il pose. La réaction de l'état autoritaire décide de la disparition et de l'implantation d'Adriane dans un autre monde, plus ancien, avec une autre identité. Un monde plein de mirages.

L'entrée dans Le petit paradis peut rebuter certains lecteurs : il est envahi de termes techniques (notamment sur les différents statuts de "citoyens") mais fort heureusement Joyce Carol Oates s'en affranchit vite pour laisser libre court à son discours et à sa dystopie. Rédigeant un véritable hymne aux sciences (expérimentales, théoriques, humaines), Joyce Carol Oates rappelle que la principale mesure répressive qu'engage une dictature concerne les fondements de l'esprit critique. Les citoyens cultivés qui réfléchissent et questionnent leur monde, et qui ne s'épuisent pas à épouser des thèses complotistes, sont les premières victimes. Se montrer excellent devient inquiétant et sujet à attirer une attention malvenue. Résultat : tout concourt à diminuer toute forme d'intelligence et à anoblir la médiocrité car l'intelligence fait peur, remet en cause voire ternit l'aura d'édiles bien installés. C'est une dystopie qui décrit parfaitement les sociétés fermées sur elles-mêmes et où la cooptation, gage de stabilité, reste un moyen de sous-développement intellectuel et scientifique : bref une histoire bien réelle.

Joyce Carol Oates arrive à rendre l'émotion de l'exil, palpable le destin de cette héroïne courageuse qui ne cesse de chercher un autre Élu, comme elle. La forme suit le fond et c'est juste de maîtrise (je tairai volontairement la dernière partie de cette histoire qui s'impose comme une claque à la fois prévisible et d'une tristesse).

Le petit paradis est une œuvre très intéressante de Joyce Carol Oates, romancière prolifique et talentueuse qui s'essaie à différents styles littéraires et y excelle. Un petit paradis qui bouscule les consciences et c'est tant mieux.

Éditions Le Point

Traduction de Christine Auché

de la même autrice Délicieuses pourritures      Nous étions les Mulvaney

Jeunesse : Sur le vif - Elizabeth Acevedo ***

Je dois cette lecture grâce à la proposition de Masse Critique privilégiée du site Babelio. Je n'attendais rien de cette lecture,  à part le pitch annonciateur : le quotidien d'une lycéenne, cuisinière talentueuse et mère d'une fillette de deux ans. Je ne fus absolument pas déçue.

Sur le vif nous narre la vie d'Emoni, ado courageuse qui gère le rôle de mère de famille, les études au lycée et un petit boulot dans un fast food pour vivre tout simplement. La maternité précoce de cette bosseuse acharnée la rend plus hermétique au charme masculin (sa "première fois" lui a laissé un bébé-fille chéri Emma dite Babygirl mais pas prévu aussi tôt), plus mature que le reste de ses amis moins sujets aux tracas financiers à la gestion du quotidien. Emoni n'a qu'une envie : quitter assez vite le lycée avec le diplôme en poche et travailler. En cette période de dossiers de candidature aux grandes écoles, elle a bien du mal à se projeter sur un futur universitaire, n'étant pas une férue des études longues et intellectuelles. Mais du nouveau s'annonce au lycée : un cours d'arts culinaires et un nouvel élève fort charmant.

Sur le vif se lit vraiment facilement, déroule une histoire intéressante et bien rythmée. Les personnages sont clairement identifiés. Leur évolution est cohérente. On voit notre héroïne se mobiliser pour des projets qui lui tiennent à cœur, se distinguer aussi dans le bon comme dans le moins bon. Ce qui ressort de Sur le vif est la bienveillance dont est entourée Emoni : un entourage très proche et protecteur (familial avec la grand-même et amical) et parfois lointain (le père, la tante maternelle). Sur le vif  aborde la maternité adolescente et là encore on voit que ni Emoni ni le père de Babygirl ne renoncent à leurs devoirs vis-à-dis de leur fille, avec plus ou moins de réussite. On sent la pression aussi sur la jeune fille à avoir un comportement amoureux irréprochable, pression dont ne souffre pas le père d'Emma. On voyage aussi. 

Le côté très lisse de l'histoire et des sentiments m'a laissée un peu de côté. À la fin de la lecture, il m'a manqué l'émotion et j'ai eu le goût d'inachevé, d'abandon d'intrigues ou de personnages secondaires sans porte de sortie, un peu comme si on jetait quelqu'un en pâture... une sorte de "tout cela pour cela". J'attendais peut-être un peu plus de traitement des autres thèmes abordés : le multiculturalisme, la place des femmes, les relations familiales, l'exil.
C'est dommage parce que Elizabeth Acevedo sait installer et construire les ambiances et les dialogues, les scènes et les relations aussi, parce que son histoire m'a bien accrochée, parce que l'héroïne est d'une classe absolue.
Sur le vif
est une lecture agréable qui se prête à tout moment de l'année, l'été en particulier.  

Éditions Nathan (je remercie la maison d'édition et le site Babelio pour ce partenariat. )

Traduction de Clémentine Beauvais

L'autre moitié de soi - Brit Bennett *****

Je suis ressortie de L'autre moitié de soi complètement sonnée et scotchée. Sonnée et scotchée parce que sous son apparence facile et accessible, ce roman est un très grand roman. Sonnée et scotchée par le travail incroyable sur la psychologie des personnages, la capacité de l'autrice Brit Bennett à nous les incarner, à ce que nous soyons eux (ou plutôt elles) sans écraser les personnages secondaires extraordinaires. J'ai quitté vraiment à regret cette histoire, j'ai éternisé volontairement sa lecture parce que je n'avais aucune envie de la quitter, de quitter tout ce beau monde. 

On ne peut pas parler d'un style littéraire flamboyant : il n'y a pas tant que cela de lyrisme dans L'autre moitié de soi. La finesse se trouve ailleurs : dans la façon d'aborder les personnages, dans celle d'alterner les épisodes, les voix et les vies, dans les suggestions et les non-dits, dans les thématiques explorées de fond en comble : le traitement qu'en fait Brit Bennett en spirale et en allers-retours est juste génial. Brit Bennett a la plume efficace mais qui installe et distille. Dans L'autre moitié de soi, j'ai découvert deux des plus belles déclarations d'amour jamais lues, l'une et l'autre subtiles, splendides de délicatesse et de justesse. 

L'autre moitié de soi parle de jumelles nées noires et d'apparence blanche dans une Amérique clivante où chaque couleur de peau a son quartier, son école, son université, ses magasins. Comment vivre ce côté hybride où on est/naît à la fois noir à l'intérieur et blanc à l'extérieur ? Brit Bennett propose deux destins, deux destinées, deux ruptures et porte l'éclairage sur l'identité (physique, intellectuelle, morale, de genre) et son impact sur la transmission.
Le traitement est propre, implacable, foncièrement intelligent et subtil. La construction du récit est infaillible et ne perd absolument pas en rythme.

Galerie de personnages, L'autre moitié de soi décline un monde qui a évolué avec des salauds et des personnages d'une grandeur d'âme remarquable.

Je n'en dis volontairement pas plus parce que ce roman solaire, profondément contemporain et juste magnifique, mérite d'être lu pour ce qu'il est : une vraie perle littéraire !

Sur l'idée de ma copine Alex,
Deux images marquantes : une véranda pleine d'attente, une salle de bain où tout est dit. 

Éditions Autrement

Excellente traduction de Karine Lalechère

Emprunté à la bibliothèque

Autres avis : Aifelle, Tant qu'il y aura des livres,

évasion musicale : reprise de Hometown Glory (de Adele) par Philippine Lavrey


Betty - Tiffany McDaniel *****

Bon voilà, mon avis sur Betty de Tiffany McDaniel va enfler ceux dithyrambiques de cette œuvre solaire et très sombre, un oxymore à lui tout seul, un clair-obscur littéraire, foncièrement génial, éprouvant, fascinant, d'une intense poésie avec un style remarquable, un récit qui se tient de bout en bout sans faillir, sans rupture, avec des souffles bienvenus (ah les fameuses chroniques de presse) avec des personnages fabuleux... Bref un très très très grand livre, une saga familiale qui raconte le passé mais dont une grande partie des thématiques sociétales s'inscrit dans notre présent, dans l'actualité.

Betty ou la Petite Indienne nous narre son enfance et son adolescence auprès de son clan : son père Landon Carpenter (un Cherokee incandescent à la sagesse salutaire et louable, d'une grande clairvoyance et d'une capacité de résilience admirable, dont l'humilité et les nombreux rejets subis ont gâché la carrière), sa mère Alka Carpenter (une guerrière à elle toute seule, avec une notion de survie à tout crin incroyable même si elle y laisse des plumes, et même si le pan de la vie de Betty décrit dans le livre la montre sous un côté plus faible, très fragile), les frères et sœurs très marqués et distincts (dont entre autres l'exception Leland, la maternante Fraya, la star Flossie, le précieux Trustin, le courageux Lint), l'héroïne Betty non épargnée dont la scolarité et la position stratégique dans la famille vont endurcir le caractère -et la fragiliser aussi- et puis l'univers - l'Ohio - un état américain du Sud empreint à l'époque (années 1909 -1973) d'une xénophobie rampante, d'un racisme ordinaire, ancré dès le plus jeune âge, d'une population stigmatisante.  

Je suis ressortie de ce roman-épopée-biographie bouleversée et scotchée : bouleversée par les images multiples et puissantes (un arbre qui porte une famille, un réservoir comme piscine, des bocaux qui explosent à chaque crise, une balançoire comme résilience, des colliers ou des pendentifs nominatifs, des coups de feu nocturnes, l'écriture comme exutoire, les mots enterrés ou protégés, les récits-images-paroles-fables de Landon, le choix des prénoms et de leur couleur associée, la touche finale...), par des scènes choquantes d'une violence ordinaire en milieu scolaire et d'une très grande violence en cellule plus restreinte (je tais volontairement leur nature). Je suis scotchée par la forme littéraire utilisée avec une grande maîtrise par Tiffany McDaniel : les anecdotes construisent et illustrent l'histoire familiale, les non-dits suggèrent et l'imagination du lecteur prend la suite. Et puis, il y a l'écriture de l'autrice : une infinie poésie, un écrit très riche et fourni, une claque magistrale au niveau du récit, de la constance des personnages, de la description juste des faits, des lieux, de l'époque, des rapports humains. Tiffany McDaniel ne déborde pas de ses sujets pourtant proches d'elle (elle est la fille de Betty) : celui du rejet social d'un couple mixte, celui de tout type de violence, celui d'un clan qui se construit et qui se défait au gré des révélations ou des événements, celui de raconter une société. 

Quand j'ai achevé de lire Betty, la première chose qui m'est venue à l'esprit est la suivante : malgré l'écriture exceptionnelle et l'histoire remarquablement écrite, je n'offrirai pas cette histoire à n'importe qui, parce que certaines personnes de mon entourage qui lisent fréquemment ne seraient pas en mesure de la recevoir ou plutôt la trouveraient trop sombre. C'est regrettable mais c'est ainsi. 

Betty s'inscrit dans le sillage de Nous étions les Mulvaney de Joyce Carol Oates ou de Famille modèle d'Éric Puchner, avec la poésie en prime. Exceptionnel.

Éditions Gallmeister
Brillamment traduit de l'américain par François Happe

autour de 715 pages (mais cela le fait très bien : chaque page se savoure, enfin je me comprends ! - foi d'une fan absolue de romans très courts-) 

Le chant des revenants - Jesmyn Ward *****

Ce que j'aime dans la lecture, c'est la proximité qui s'opère directement avec certaines autrices et certains auteurs, même si cela fait longtemps que je ne les ai pas lu.e.s, même si j'ai lu finalement peu d'eux et d'elles. C'est le cas de Jesmyn Ward découverte avec Bois sauvage.
Le chant des revenants est une diphonie littéraire incarnée par Jojo, un garçon de 13 ans (à l'instinct paternel très développé) et Léonie sa mère de 30 ans (restée "fille de" sans jamais avoir muté avec ses deux maternités).

Le chant des revenants raconte l'épopée de Léonie flanquée de sa tribu (Jojo donc et la toute petite Michaela dite Kayla, fillette de 3 ans) et de sa bonne copine, junkie comme elle, sur les routes pour rejoindre son cher et tendre (enfin son mec quoi), le père de ses enfants, son amour, celui pour qui elle vit, celui qui a pris tout son cœur et qui laisse des miettes à leurs deux enfants. Le trajet sera semé d'embûches et d'étapes, assez inquiétantes, parfois glauques mais pas trash.

Mais Le Chant des revenants est tellement plus que celà, riche de son fond thématique (la transmission, l'héritage, la rédemption, le pardon, les mythes, la parentalité), profondément ancré dans le Sud américain marqué à la culotte par la xénophobie et le racisme ordinaire, et terriblement actuel (l'arrestation du groupe par des policiers zélés et le plaquage au sol de Jojo rappellent des événements douloureusement récents).

Dans Le Chant des revenants, tout est question d'équilibre : si le sentiment d'amour parental est faiblard chez Léonie, il est renforcé chez Jojo, son grand-père et sa grand-mère maternels. Entre la mère et le fils, la connexion n'est pas verbale ni orale mais traverse les murs et s'effectue d'esprit à esprit.

J'ai tout aimé dans ce roman : la qualité littéraire et la belle traduction de Charles Recoursé, la capacité de Jesmyn Ward à m'évader dans différents univers, dans différentes dimensions. Et surtout quelle maîtrise, mais quelle maîtrise du récit !
J'ai apprécié être avec tous les personnages, d'effectuer ce road-movie (finalement ordinaire dans sa trajectoire, extraordinaire dans ses rencontres) en leur compagnie, de vivre les paysages, les époques, la fatigue, les corps éprouvés, l'histoire sociétale américaine, la chasse à l'homme, la cruauté et l'humanité, l'amour et le désarroi. J'ai été émue de découvrir les petits secrets de chacun et de chacune, leur faiblesse et leur force, leurs imperfections et leur résilience.
Tout est solaire, tout est clair-obscur dans ce roman, tout est somptueusement maîtrisé : chacun.e cherche sa voie, sa vérité, un sens à sa vie. Et pourtant tous appartiennent à la même lignée.
La violence tantôt physique tantôt verbale joue au jeu du chat et de la souris avec le lecteur : elle apparaît par surprise, se niche là où on ne l'attend pas où on croit à l'espoir et au pardon, elle choque et puis repart.
Le rythme de narration est à la fois lent et ténu, on ne s'ennuie pas, on est même complètement ferré.
Je n'oublierai pas de sitôt certaines retrouvailles familiales, deux familles unies par un couple mixte, deux ambiances.

Le Chant des revenants est un roman futur classique, un livre qui marquera son époque sans faire de vague ni d'éclat ni de propagande publicitaire outrageuse, juste par le talent de son autrice, par son humilité et sa singulière précision du détail, de tous les détails.
Cette œuvre parle de tout, de nous, suit la filiation des auteurs américains du Sud, sans les trahir mais avec une touche de modernité, dépeint la condition humaine comme à son époque l'a décrite Émile Zola.

Exceptionnel et prodigieux, ni plus ni moins !

Éditions 10/18 - 287 pages -parution du broché en 2017, parution du poche en février 2020.
Traduction remarquable de Charles Recoursé

autres avis : ma Zaz, Kathel, Sharon, Cathulu, Mimipinson, Alex,

de la même autrice :
Bois sauvage

Les soeurs ennemies - Jonathan Kellerman *** (max)

En été, je fais particulièrement attention à varier mes petits plaisirs littéraires, histoire d'alterner intrigues légères, récits plombants etc. De Jonathan Kelleman (spécialisé dans les enquêtes policières avec son héros récurrent le pédopsychiatre Alex Delaware accompagné de Milo Sturgis, son pote policier qui fait des ravages surtout dans le frigo du premier), j'avais lu L'inconnue du bar et  Les tricheurs et j'avais trouvé que la résolution tombait un peu du ciel. J'ai voulu retenter l'expérience et je confirme ces impressions : un peu too much mais Les sœurs ennemies se lit quand même !  
Les soeurs ennemies par Kellerman
Image récupérée sur le site de Babélio
Comme le titre l'indique, dans Les Soeurs ennemies, il y a deux frangines qui se partagent âprement la garde d'une petite Rambla et veulent en découdre au niveau judiciaire : l'aînée, un brin psychopathe,  a réussi brillamment sa carrière professionnelle, ne supporte pas qu'on n'obéisse pas à ses ordres et pense que tout s'achète (même l'instinct maternel) ; la benjamine - mère de Rambla - est très baba cool, adore sa fille mais n'hésite pas à la laisser quelques semaines en garde sans se méfier, sans prendre trop de nouvelles non plus. Entre elles deux, un frangin qui a réussi dans une industrie de charme et qui n'en strictement rien à fiche de sa famille. Bref, l'extase totale ! Alex Delaware est chargé par la justice d'aider à statuer sur la garde de Rambla et va finalement en faire un peu plus ! 

S'il y a une moralité à cette histoire, ce serait : Réfléchissez bien avant d'entamer un procès ! Je n'en dis pas plus, celles et ceux qui ont lu l'intrigue comprendront, les autres n'auront qu'à ouvrir ledit bouquin.

J'ai beaucoup râlé en lisant la première partie de ce roman, je trouvais le rythme du début un peu long, je ne voyais pas jusqu'où cela aboutirait. Mais il faut reconnaître un vrai talent chez monsieur Kellerman : je n'ai pas lâché Les sœurs ennemies, je l'ai même fini et je pense que je vais assez vite l'oublier. Ce n'est pas tant la faute de l'écriture - un style punchy, narratif - que l'histoire qui part dans des digressions régulières (et des fausses pistes qu'on ne compte plus) avec une fin qui est le pompon of the pompones (invraisemblable) et qui n'explique pas toutes les disparitions. J'ai eu le sentiment que même l'auteur ne croyait pas toujours aux conjectures de ses deux héros, que j'ai trouvés moins fûfûtes que lors de l'affaire précédente.  J'ai même été assez surprise que les deux puissent mener l'enquête en étant quand même des témoins relativement privilégiés ! J'ai senti une sorte d'histoire à court d'idées de la part de Jonathan Kellerman, une commande ou un essoufflement.

Bref, vous l'avez compris : Les sœurs ennemies est une lecture d'été, d'hiver, un truc sympa à lire, pas mémorable mais qui permet au cerveau de se reposer entre deux ouvrages plus denses (et notre cerveau précieux en a bien besoin parfois). A vous de voir donc !

Éditions Points
Traduction de Frédéric Grellier

du même auteur:
L'inconnue du bar
Les tricheurs

Les Furies - Lauren Groff ****

Je dois la lecture de Les furies de Lauren Groff à mon aînée qui m'a offert ce roman noir pour Noël. Elle s'est démenée (auprès d'un ami qui a demandé à sa mère passionnée de romans noirs et d'enquêtes policières) pour trouver un titre qui pourrait me convenir et que je n'aurais pas déjà lu. Et franchement, sa démarche m'a touchée au plus haut point.
Sur la jaquette du livre, il était indiqué tout le bien qu'en pensait Barack Obama. Comme j'aime beaucoup l'ancien président des Etats-Unis, je me suis dit qu'il ne devait pas trop se tromper. A bien y réfléchir, je serai un chouïa moins dithyrambique que lui, même si je trouve à cette œuvre de très grandes qualités littéraires.
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Image captée sur le site de la FNAC
Les Furies raconte la rencontre d'un homme (Lotto, jeune homme dont la personnalité attire les regards et les convoitises) et Mathilde (étudiante plus effacée), l'évolution de leur couple, leur évolution individuelle avant l'inéluctable.

Je sens qu'avec mon résumé, je vais encore obtenir un succès monstre. Mais en dire plus serait ridicule et gâcherait la surprise donc je ne dis rien ou mal !

J'ai lu ce roman depuis plus de quatre mois et il me reste vraiment beaucoup d'images en tête (des scènes de vengeance redoutables, même vingt années après les méfaits ; des moments de solitude en pleine cambrousse, les fêtes jusqu'à pas d'heure, un escalier glissant, une chambre comme lieu de vie) : d'abord j'ai une sérieuse envie d'aller parcourir les lieux de vie des deux héros, je reste marquée par le retournement de situation de milieu de roman (Les Furies offre le même état de surprise, les mêmes diverses interprétations que celles proposées par l'un de mes films préférés, Mulholland Drive de David Lynch) et je sais que je relirai ce roman pour en apprécier encore la lecture (et ça, mes amis, vous pouvez vous dire que c'est un argument de poids chez moi, car rares sont les livres que j'ai relus).  

Lauren Groff est une romancière brillante : elle sait poser des scènes, marquer ses personnages, donner un rythme différent en fonction des anecdotes (plutôt lent le temps du couple avec le descriptif ds années universitaires, des instants de galère avant l'ascension et la reconnaissance littéraires ; plutôt raide et soutenu le temps des révélations et de l'envers du décor). Tout est cohérent et d'une redoutable efficacité. Il y a une chose très très réussie dans ce roman (parmi les autres très réussies) : c'est le couple. Lauren Groff a su en façonner une image, une allégorie, un personnage à lui tout seul. J'entends par là que par moments, on voit Lotto évoluer seul,  Mathilde seule également mais aussi le couple Lotto-Mathilde sans distinguer chacun.e des protagonistes, sans vouloir les séparer et ça, c'est juste remarquable. Je n'ai pas de souvenir d'avoir ouvert un roman qui opérait aussi bien la fusion à la fois littérale et charnelle (excepté bien sûr le remarquable et inoubliable Belle du Seigneur d'Albert Cohen). Car en effet, nos deux héros ne forment qu'un tout et on verra ce tout se fendiller ou du moins l'image qu'on s'en faisait.

Dans Les Furies, il y a beaucoup d'amour, le désamour, des clairs obscurs, des mensonges et des non-dits. Et le titre est parfaitement choisi car la colère et la rage sont le fil conducteur de l'histoire complète et le lien entre différents protagonistes entre eux. Parce que la vengeance est un plat qui se mange froid et que rien ne s'oublie. Parce que tous les noms comptent. Trois furies se démarquent nettement et elles valent leur pesant de cacahouètes.

Une lecture idéale pour l'été à savourer en famille ou pas, une lecture qui ne laissera pas indifférent.e de toute façon !

Éditions Points
Chronique dédicacée à ma fifille chérie qui a fait un excellent choix ! 

avis : Cathulu, Kathel, Galea, Helene, Eimelle, Nadège, Alex, Laure, Valérie, The Autist reading (le début et la fin)

Les tricheurs - Jonathan Kellerman **

Encore un polar pour cet été. 

Une enseignante d'un lycée privé côté est retrouvée "enneigée" à son domicile. La thèse du suicide est rapidement évacuée contrairement à la vie intime de la victime aussi remplie que complexe. Les enquêteurs sont priés de faire vite et discret, le scandale du meurtre pouvant entacher sérieusement la réputation de l'établissement et les candidatures des élèves en terminale présentant leurs dossiers d'admission aux universités prestigieuses de l'IVY League.  


Un duo bien huilé (le flic Milo Sturgis qui n'arrête pas de manger et son psy préféré et néanmoins compère Alex Delaware), une enquête à contre-emploi (tout doit rester secret dans l'univers bien feutré de ce lieu d'études fréquenté par les huiles plus financières qu'intellectuelles, puisque aucune piste ne doit être dévoilée pour ne pas froisser ces messieurs et dames) et une pléthore de personnages qu'on découvre au fut et à mesure. 

Et c'est là toute la différence (et l'énorme différence avec la grande dame anglaise) qui ne semble pas convenir avec la citation du Figaro forcément élogieuse et illustrant la quatrième de couverture  de Les tricheurs : " Voici un polar dans la pure tradition du whodunit à la Agatha Christie ". Je m'insurge : n'est pas Agatha qui veut ! D'autant qu'elle n'aurait jamais assommé son lectorat par des rebondissements à n'en plus finir dont recèle cet ouvrage. S'il tient en haleine, Les tricheurs n'évite cependant pas l'écueil de la rallonge et de l'accumulation. 
Lorsque Dame Christie construit une intrigue de façon facétieuse et brillante, distillant quelques menus détails qui ont leur importance, le sieur Kellerman se la joue façon pâte à tartiner : plusieurs couches plutôt qu'une  (je goûte, c'est pas bon, je rajoute au cas où) ! 

On retrouve sans conteste les petites manies de l'auteur : une victime blondinette qui  mène une double vie et cache son jeu, un meurtre crapuleux, une ou plusieurs autres victimes, le plaidoyer politique (c'est d'ailleurs ce qui m'a le plus plu) et une fin à la façon Melrose place. Il faut cependant reconnaître le talent du romancier à saisir ses dialogues et le fait que le remplissage de pages s'adapte à une lecture d'été sur le sable chaud, cerveau en hibernation. En ces temps de canicule française, voici donc un moment sympathique mais pas exceptionnel.

Page 249  (l'après coupe du monde de football)
"Les chants sont faits pour cultiver la cohésion... Pas la soumission."

à méditer dans les hautes sphères gouvernementales un brin chahutées en ce moment.

Editions Points (poche publié en mai 2014 - 392 pages) 
Traduction de Frédéric Grellier

Avis d'Alex
 

L'inconnue du bar - Jonathan Kellerman ***

L'inconnue du bar est un polar très simple à lire, pas prise de tête, idéal pour les vacances ou en cas de disette littéraire. L'histoire est toute simple : Alex Delaware, le narrateur, apprend le meurtre d'une bombe incendiaire qu'il avait repérée quelques heures avant l'heure présumée du crime dans un bar finissant. Débute une enquête pas simple parce que si la demoiselle ne laisse personne insensible, la recherche de son identité s'avère complexe. 

L'inconnue du bar par Kellerman
Image captée du site Babélio

Véritable page-turner, L'inconnue du bar présente un scénario construit aux dialogues sympathiques sans être mièvres ou inutiles. Les deux héros se complètent bien : d'un côté, le flic Milo Sturgis qui sort la grosse artillerie quand il le faut, bon vivant et gentillement railleur ; de l'autre, Alex Delaware, psy de son état, aussi indéchiffrable qu'efficace et disponible. Jonathan Kellerman réussit à nous mener par le bout du nez et à pas lâcher prise. Bien sûr, le hasard fait toujours bien les choses, les rencontres ne se révèlent pas si fortuites que cela. La  bienveillance tarifée apportée à une ancienne rencontre professionnelle va être source de retours glauques mais essentiels. 

Sous les bons conseils de mon cher et tendre qui adore les polars pas violents et qui s'avère être un lecteur extrêmement difficile à satisfaire, j'ai tenté la lecture de L'inconnue du bar et je n'ai pas lâché une seconde ledit bouquin. Je ne suis pas sûre qu'il m'en restera grand chose mais en tout cas, le découvrir a résonné en moi puisqu'il m'a rappelé l'émission Affaires sensibles de Fabrice Drouelle sur France Inter intitulée Sugar Daddy, entendue un mois avant. J'avais été aussi happée que retournée par son écoute : si vous lisez L'inconnue du bar, vous comprendrez l'allusion.  

Bref, Jonathan Kellerman est comme un poisson dans l'eau dans cette histoire classique dont il maîtrise le script et l'univers à la lettre : les pépettes, les riches, les Madame Claude et pour  le psyché, un zeste de maladie... mentale ou corporelle. C'est peu inventif mais drôlement efficace, il est fort possible qu'il use là d'un stratagème déjà huilé et rôdé.  
A lire si vous manquez de lecture ou si vous êtes en panne...

Editions Points (parution en mars 2015)

Roman emprunté par mon cher et tendre à la piscine municipale (oui, oui, oui, vous avez bien lu), où les gentils organisateurs mettent à disposition du public dans les vestiaires une caisse à livres à consulter, à remplir ou à vider. Bref, dans cette piscine, on se muscle le cerveau et le corps : mens sana in corpore sano !

Incandescences - Ron Rash ****

Incandescences a l'avantage de répondre à la nouvelle contrainte (son en "è") de mon cher Philippe D. Ce n'est pas pour cela que j'ai lu ce recueil de douze nouvelles, mais la volonté de suivre le défi a été une motivation supplémentaire de finir ledit bouquin. Incandescences est ma première incursion/immersion dans l'univers de Ron Rash, auteur américain déjà reconnu de la planète littéraire (et je ne parle pas de notre blogosphère très attentive à ses moindres sorties.).
Bref tout cela pour vous dire, qu'Incandescences fut un choix raisonnable et de bonne facture.
Incandescences par Rash
Image captée du site Babélio
Douze nouvelles pas gaies-gaies, où on tangue dans la douce folie humaine, sans à-coups. Tout cela est inspirant et tout à fait agréable à lire.

Je serai plus précise : j'ai mis à chaque nouvelle un temps certain (plusieurs pages) à entrer dans la prose de l'auteur (voire à relire les premiers passages de chaque intrigue parce que mon cerveau/attention était vagabond/n'était pas au rendez-vous).

Mais j'ai tenu bon à chaque fois, sans regrets. Les récits sont inégaux : ce n'est pas lié à l'écriture (directe, intelligente, incisive) mais peut-être à l'ambiance assez Middle West (au phrasé chantant et écorchant la langue, nécessitant une belle concentration de la part du lecteur/ de la lectrice). Il y a aussi une introduction des personnages sans rappel : on devine les liens au cours de l'intrigue. Bref, l'écriture de Ron Rash est exigeante et ne convient pas aux têtes trop en vacances. Tout cela concourt à marquer un univers aussi rude historiquement (la guerre de Sécession, l'émancipation féminine) que socialement (la pénurie de nourriture, la séparation, le quart-monde) : un grain de sable/de folie arrive et tout part en vrille (ce même sentiment se retrouve dans Les nouveaux sauvages, un film violent mais exceptionnel de Damián Szifrón. Ici, je rassure de suite les âmes sensibles : Ron Rash nous épargne les scènes de torture psychique ou physique. Mais la façon qu'a chaque héros/héroïne de partir en live est identique et authentique, aidé.e parfois par un usage trop soutenu d'expédients hallucinogènes.


Dans Incandescences donc, vous trouverez entre autres une chasse aux œufs tristounette (Les temps difficiles), des libérés peu reconnaissants (Le Bout du Monde), un cimetière enrichi (Des confédérés morts), un envol aérien ou planant à plusieurs chutes (excellent L'envol), une Ruth à l'affut (La femme qui croyait aux jaguars), une Marcie qui espère un peu de répit météorologique après un second retour de flamme (Incandescences), un Jesse motivé à pérenniser une habitude agricole familiale coûte que coûte (Dans la gorge), une splendide Étoile filante qui m'a serré le cœur tout le long (un récit juste sublime : rien que pour cette histoire, il faut lire Incandescences), L'oiseau de malheur qui porte bien son nom ou bien une Lily tricoteuse et déterminée à sauver sa peau (Lincolnites).

Des Incandescences sombres, sinistres, terriblement humaines et touchantes... à s'en brûler les doigts.

Et à lire à tête reposée mais concentrée !

Editions du Seuil
Traduction d'Isabelle Reinharez (dont la prose s'accorde moins bien avec les dialectes)

Emprunté à la bilio

autres avis : Béa, Kathel, Ariane, Sandrion, Eva.

Et un de plus pour le challenge de Philippe Dester : son en "è"  (Incandescences)
challenge Lire sous la contrainte


Délivrances - Toni Morrison *****

Bride, jeune femme à la peau noire, cabossée par la vie et en quête d'amour (parce que mal-aimée originellement) tente de reconstruire le puzzle de sa vie, reprendre petit bout par petit bout son histoire, pour mieux se retrouver. Son périple passe par l'étape de rédemption.
Toni Morrison peut écrire n'importe quel texte court, mon cœur de lectrice lui sera définitivement acquis. Elle a cette façon subtile d'aller à l'essentiel avec un phrasé travaillé mais d'une simplicité déconcertante. Il n'y a aucune vulgarité chez elle même lorsqu'elle relate des faits divers sordides. Et pourtant, on ne peut pas dire qu'elle ménage son lectorat avec Délivrances (titre sublime au pluriel : c'est volontaire et veut tout dire). Elle ne joue pas la facilité, ne reste pas dans son petit domaine de prédilection, parle d'amour, de retrouvailles (peu heureuses), de combats internes, d'hypocrisie et d'amoralité : le bonheur se gagne à la sueur de son front (et avec une bonne panne automobile). Parce qu'aimer nécessite avant tout sincérité et franchise qu'on doit à l'autre mais avant tout à soi-même. Alors Bride va ramer, vers cet autre qui l'appelle, son pendant masculin et son miroir. Ses pérégrinations l’amèneront vers une autre petite fille sauvage, un passage de relais pour le meilleur. Saisissant et très beau.

Éditions Christian Bourgois
Excellente traduction de Christine Laferrière.

Rentrée littéraire 2015

Livre reçu et lu dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraire 2015 organisés par le site PriceMinister.



évasion musicale : Pise - Zazie (cette chanson -texte, musique- colle avec le livre : je la trouve juste magnifique, sublimée par l'interprétation de Zazie). Et le clip est vraiment superbe.


et un de plus pour le non-challenge de Galinette
autres avis : Indira, Geronimo, Hélène, Noukette, Alex, Laure

de la même auteure : Home

Les arpenteurs - Kim Zupan *****


Les arpenteurs par Kim Zupan, Laura Derajinski
image captée sur le site Libfly.com

Valentine Millimaki se donne à fond dans son métier : il arpente les pistes à la recherche de disparus en compagnie de son chien Tom. Son job accapare son esprit au point d'en négliger son bien le plus précieux : sa vie intime ! Conscient du talent de cette recrue aussi mutique qu'efficace, son chef, shérif de son état, l'encourage à discutailler avec un serial killer incarcérée, John Gload, histoire qu'on découvre enfin les ossements de ses victimes présumées. S'engagent alors entre les deux hommes une approche teintée de respect et de confidence, une forme d'attirance et de répulsion. Mais un grand manipulateur a toujours du mal à se défaire de son vice.     

Ce premier roman est maîtrisé, excelle dans l'art de la dissimulation et de la nuance, me semble mesuré dans les scènes morbides : il n'y a pas de violence gratuite, tout détail est distillé avec parcimonie, afin que rien n'échappe au lecteur. La nature fait corps avec le héros Valentine : les champs deviennent ses lieux de prédilection. Chez lui, on sent la fatigue installée par les insomnies à répétition, le tourment de ne plus satisfaire sa compagne Glenda qui ne rêve plus d'ombre, son besoin de ressentir le cheminement des personnes recherchées, l'envie de comprendre l'énigme Gload ( ou du moins, ce qu'il laisse entrevoir ). Kim Zupan réussit à rendre aucun de ses personnages détestable : pourtant, avec John Gload, ce n'était pas gagné d'avance ! Ce psychopathe  narre ses pulsions avec détachement, sans en rajouter. On en imagine la pensée tordue. 

Tout est réussi dans Les arpenteurs : la prose efficace et raisonnablement descriptive, des protagonistes suffisamment ficelés dont on suit le parcours, une intrigue qui tient la route jusqu'au bout. J'ai aimé  le couple Gload/Millimaki qui jamais ne déçoit et dégage une grandeur d'âme étonnante, l'infini respect de Valentine à l'égard des personnes disparues. Par leur absence, elles font corps avec ce dernier : le traitement de l'épisode Penelope Ann Carnahan en est exemplaire et émouvant. Un très très beau premier roman.

Excellente traduction de Laura Derajinski
Éditions Gallmeister

Rentrée littéraire de janvier 2015

SP reçu grâce à l'opération La voie des Indés organisée par Libfly, en collaboration avec les éditions Gallmeister

LC avec Dame Athalie for the very first time : comme je suis contente !

autres avis : Athalie, ClaraKeisha, Jostein, Virginie Neufville,  

et un de plus pour les challenges de Daniel et de Galéa
Premier roman 2015

Un membre permanent de la famille - Russell Banks ****

Un membre permanent de la famille fait partie des recueils de nouvelles les plus beaux que j'ai lus et même si ce n'est pas un coup de cœur, je reconnais que cette œuvre restera à part dans mon histoire avec ce genre littéraire.
Russell Banks a l'art de décrire ses contemporains de façon lucide, intransigeante, empathique et bienveillante. Sa profonde inventivité réside dans la déviance repérée chez certains de ses personnages ou de la déviation de la trajectoire initiale des autres (à n'importe quel instant de l'intrigue), de surprendre le lecteur, là où il n'attend pas l'initiateur. 

C'est déroutant et très frustrant, parce que ces changements de cap ont souvent lieu en fin de seconde partie et constituent la plupart du temps la fameuse chute, si difficile à amorcer dans l'exercice de la nouvelle : on a envie de rester dans l'instantané avec des protagonistes attachants, parfois perturbants, si mystérieux, de humer leur atmosphère, de les retenir encore un peu avant qu'ils ne disparaissent de notre vue, d'anticiper la fameuse bascule (je l'ai souvent ratée dans mes prévisions). 
Très souvent, ils nous échappent avant qu'on les comprenne parfaitement et intégralement. Mais ce suspense constitue le trésor précieux de Russell Banks, « son héritage » que représente cette œuvre foisonnante. Chaque héros n'est qu'une ombre qui nous rend visite le temps de quelques pages, puis laisse la place au copain ou à la copine.
L'écriture est splendide (félicitations au traducteur Pierre Furlan), on respire les États-Unis à plein nez, la culture et les contradictions propres à chaque individu. C'était ma première expérience littéraire avec cet auteur (Une Comète m'en a réservée une autre) et je loue la simplicité de cet artiste dans l'emploi des mots, dans la description des situations, sa réelle et touchante efficacité dans ces douze récits. Russell Banks doit être un humain formidable, de sentir et de décrire à ce point si bien l'âme humaine (animale), à l'approcher sans la juger, à remettre en cause sa façon de concevoir une nouvelle, à continuellement modifier sa prose sans en rajouter des tonnes. 

Pourquoi **** au lieu de ***** ?
Il m'a manqué la phase émotion dans certaines nouvelles : esthétiquement, les écrits sont parfaits (rythme, écriture, arrêt brutal). J'attendais juste le pincement au cœur, le petit truc qui fait que, moi aussi, je bascule à côté de chaque héros. Cela s'est rarement produit, même si je reconnais que plusieurs de ces rencontres m'ont perturbée les jours qui ont suivi la lecture. Je crois que chaque nouvelle de Russell Banks se savoure, qu'il vaut mieux être gourmet que gourmand pour apprécier le contenu, que celui-ci a besoin de décanter, de diffuser dans le cerveau (comme un thé rend son arôme subtil en infusant une certaine durée, propre à sa nature). Le temps va effectuer son travail de sape, est-ce qu'Un membre permanent de la famille y résistera ? Il est possible que la réponse soit positive.

Mes préférées : il n'y a rien à jeter, il faut juste les relire à l'infini !

Un Ancien marine découvre que sa retraite ne lui permet de vivre décemment. Or ses besoins, sans être excessifs, exigent un certain confort matériel qu'il va s'empresser d'assouvir sous le regard suspicieux de ses trois garnements, gardiens de l'ordre moral.  
Une fête de Noël qui procure une émotion forte bien après la lecture, une superbe transition, un adieu pour un nouveau départ : magnifique !
Une Transplantation qui pourrait être la suite de Réparer les vivants de Maylis de Kérangal : tout aussi splendide, très forte, une chute admirable (émouvante). J'ai adoré cette nouvelle et je suis heureuse de l'avoir découverte.
Big dog : un jeu de massacre jubilatoire et foncièrement corrosif entre copains après l'attribution d'un prix et d'une prime honorant l'un d'entre eux !
Blue : un achat de voiture mémorable. 
Les outer banks : ceux et celles qui ont perdu un chien comprendront toute l'émotion de cette histoire. J'ai été touchée.
Perdu, trouvé : une rencontre qui devient une non-rencontre, l'art de la fuite.

Les autres écrits

Un membre permanent de la famille où la garde alternée concerne aussi les animaux de la famille.
Oiseaux des neiges : l'amitié féminine plus forte que la mort, écrit très très subtil dans l'interprétation.
Le perroquet invisible : une nouvelle ratée selon moi (c'est plus une tranche de vie)
À la recherche de Véronica : récit confus, une autre nouvelle ratée selon moi (il manque de la nuance et de la clarté) 
La porte verte : un barman étonnant et détonant.

Trois récits concernent les chiens : il est possible que l'auteur fasse une fixette dessus. Je trouve cela plutôt positif et innovant.

A vos nombres 2014excellente traduction de Pierre Furlan
Éditions Actes Sud 

Rentrée littéraire Janvier 2015

Merci Jostein pour le prêt de ce LV !

avis : Jostein, Geronimo, AthalieCathuluClara ; Dasola ; Hop ! Sous la couetteIngannmic ; Kathel ; Le bison ; Luocine ; Ariane, Eva ;

et un de plus pour le challenge de Piplo