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Le principe - Jérôme Ferrari *****

Bon, comme d'hab, dès qu'il s'agit d'un coup de cœur littéraire, les mots se barrent vite fait, histoire de ne pas être inscrits ici, parce qu'ils savent bien que rien, absolument rien ne pourra retranscrire le ressenti, l'éblouissement, la complétude de Le principe. Ici, aucune incertitude de ma part : ce court roman est un chef d’œuvre !

Le principe par Jérôme Ferrari
image captée sur le site Libfly.com
Jérôme Ferrari profite de cet écrit pour retracer la carrière, des instantanés de la vie du physicien-mathématicien allemand Warner Heisenberg. Érigé entre quatre parties (positions, vitesse, énergie et temps : quatre quantités continuellement mesurées, scrutées en physique quantique, en physique tout court), ce roman se lit d'une traite. Je rassure de suite les « j'aime pas les maths » et les « j'ai jamais rien compris à la physique » : pas besoin d'être un as dans ces domaines pour lire et apprécier Le principe ! Jérôme Ferrari ne rentre pas dans les détails scientifiques. Il explique par deux fois le principe d'incertitude : celui compris par le narrateur mal informé (et qui va se planter à un oral par manque de concentration et d'efforts) et celui expliqué par la belle examinatrice (fatiguée et légèrement énervée par tant de médiocrité, surtout lorsque celle-ci est liée à une paresse intellectuelle). Donc, un bon point pour Jérôme : il ne largue personne et rallie tout le monde, et en particulier les littéraires ! Et, pourquoi donc ? Eh bien, il suffit de humer la prose du monsieur.

Je reste épatée par cette corrélation du fond et de la forme : l'ombre de la seconde guerre mondiale qui plane et engloutit la majeure partie de la carrière du scientifique allemand, l'écriture allongée de phrases mélodieuses et vaporeuses qui suggèrent et interprètent ce qui fut ou pas, l'interrogation légitime sur ces scientifiques qui ont travaillé pour les nazis, qui sont restés en Allemagne pour continuer leurs recherches sur des réacteurs nucléaires (futures armes de destruction massive), l'innocence de ces génies intellectuels à ne pas projeter l'utilisation frauduleuse et macabre de leurs inventions, à construire des ilôts de stabilité dans le pays de la Mort concentrationnaire, à pleurer Hiroshima (parce que les Américains ont devancé l'appel en réussissant scientifiquement une bombe atomique) ou ses habitants (parce qu'une démocratie s'abaisse à répondre à un régime totalitaire par un massacre à grande échelle, parce que la Mort a définitivement gagné, parce que la noirceur humaine dépasse les frontières). 
Jérôme Ferrari  fait parler les ombres donc, exprime l'incertitude dans tous les domaines : scientifique (avec la physique quantique et Heisenberg), humaine (avec la fin de la guerre et la distinction entre les collabos et les résistants, ceux qui sont restés affamés de recherche coûte que coûte, sans état d'âme et les autres -les futurs suicidaires en cas de découverte détournée), financière avec la crise des subprimes en 2008 qui a assuré la banqueroute de grands organismes bancaires (d'ailleurs, il est toujours intéressant de redécouvrir le volte-face des libéraux devant l'État panseur des magouilles boursières : cela me ferait sourire si cela ne coûtait pas un rond à la collectivité, malheureusement ce n'est pas le cas).
Dans Le principe donc, pas de principe, plus de règle tenue : la dictature (politique ou économique) génère un désordre des consciences, bouleverse l'ordre moral établi. Le temps ne se mesure plus, tout va vite. C'est aussi cela, le fil conducteur de ce roman : ce ne sont pas les découvertes scientifiques qui sont dangereuses, c'est que ce que l'Homme en fait qui le devient.

Éditions Actes Sud
Rentrée littéraire 2014

LC avec Comète, Geronimo et Hélène

autres avis : Dominique, Clara, Alex, Papillon, Cuné

et un de plus pour le non-challenge de Galinette (mon tout premier : yeah !!!!) et pour le défi de Piplo
    A vos nombres 2014

L'écrivain national - Serge Joncour **

Je vais être claire : je n'ai pas été emballée par ce roman. Certes, L'écrivain national présente une intrigue intéressante (l'immersion d'un auteur citadin dans un village paumé) mais j'ai trouvé le rythme de narration un chouïa longuet et le texte bavard : du coup, j'ai lâché prise avant de lâcher tout court ! (j'ai fini le roman en mode rapide : quatre lignes lues par page).
l'écrivain national par Serge Joncour
image captée sur le site de Libfly.com
À Donzières, la population est en effervescence : un écrivain débarque en résidence, pendant quatre semaines. À Donzières donc, un projet industriel menace la forêt environnante et un riche propriétaire terrien fait parler de lui en disparaissant. À Donzières encore, les langues se délient, tout le monde s'épie. À Donzières toujours, l'ambiance plombée par cette absence imposante et les suspicions qu'elle engendre, va mener l'écrivain dans la tourmente narrative.

L'écrivain national a souffert de la comparaison avec un autre livre L'invitation de Théo Ananissoh. Tous deux racontent l'investissement d'un artiste invité à résidence : ses nombreuses participations aux fêtes/festins locales/locaux (le maire soigne ses administrés pour s'assurer une réélection ou l'acceptation d'un projet foncier de grande envergure), à des ateliers d'écriture, à des rencontres littéraires en tout genre. Tous deux traduisent la vie à la campagne où les potins alimentent le quotidien, où chaque fait et geste est observé, mesuré, soupesé. Tous deux s'éloignent dans le traitement : l'un explore l'autofiction non nombriliste, l'autre tente le polar hitchockien ou chabrolien (comme le suggère la quatrième de couverture). Malgré cela, aucun des deux ne m'a convaincue, même si j'admets une préférence pour L'invitation

Je n'ai accroché ni avec le personnage principal, ni avec l'histoire de L'écrivain national : pourtant le pitch avait tout pour me plaire. Je pense que certains clichés véhiculés dans le livre (les fameux gendarmes un peu cons sur les bords, quand ce ne sont pas les villageois : le coup des livres comme pièce à conviction a été fatal) m'ont un peu atomisée. Je ne remets pas en cause la bonne foi de l'auteur : je pense même qu'il a scrupuleusement retranscrit son ressenti mais disons qu'aucun humain dans cette intrigue ne montre un visage avenant, alerte, sensible. Le narrateur n'en fait qu'à sa tête (respectant peu les horaires et donc peu les administrés largement à ses petits soins) et j'ai eu un mal à imaginer Dora autre qu'en exploratrice (oui, c'est inévitable lorsqu'on est mère de deux fillettes en âge d'adorer le personnage de dessin animé idéal pour débuter en anglais : des années de martèlement cérébral marquent inévitablement un prénom). Du coup, ce dernier a rendu l'héroïne obsolète. 

Je ne peux pas reprocher à Serge Joncour de savoir imposer une atmosphère, de la décrire : clairement, lorsqu'on referme L'écrivain national, il est évident qu'on a respiré Donzières. Mais voilà, j'ai besoin de ressentir quelque chose, d'éprouver de l'empathie pour au moins un protagoniste, de m'intéresser un minimum au devenir du disparu Commodore (qui m'a fait penser au corridor ou aux Comores, mais jamais au grade militaire : oui, mon esprit eut un mal fou à rester concentré), à la rigueur d'admirer l'écriture (là encore, je n'ai pas trouvé une phrase qui a fait tilt chez moi, qui m'a parlé). Bref, la rencontre n'a pas eu lieu. Lorsqu'on ouvre un bouquin, on sait si l'histoire passe ou pas. Entre moi et L'écrivain national, cela casse !

A tous prixÉditions Flammarion

emprunté à la biblio

LC partagée avec Laure : voyons voir ce qu'elle en a pensé. Laure a raison : c'est grâce à Bernhard si cette LC a eu lieu : rendons grâce à l'homme !


et un de plus pour le challenge d'Asphodèle (Prix 2015 des Deux Magots)

Une larme de rhum dans le thé - Yolaine von Barczy ***

Une larme de rhum dans le thé représente un recueil de douze nouvelles dont certaines possèdent comme dénominateur commun, une personne âgée qui règle ses comptes avec la destinée. Il y a beaucoup d'inventivité, de poésie et de fantaisie dans les histoires que nous narre Yolaine von Barczy. Certaines m'ont touchée et éblouie. Yolaine von Barczy arrive à placer parfois en deux pages une intrigue, à l'aboutir et à m'émouvoir. Cette concision, difficile à réaliser, montre une maîtrise certaine dans l'exercice des nouvelles, au titre souvent évocateur et parfaitement choisi.
Une larme de rhum dans le thé par Yolaine Von Barczy
image issue du site Libfly.com

Mes préférées :
Star system : un héritage étoilé que transmet une mère à ses enfants plutôt sensibles aux deniers restants.
Faire face : le rituel de la messe revisité
Motivation : une somptueuse candidature d'embauche
Une jeune fille de bonne famille : la vengeance est un plat qui se mange froid et à toute heure (de la vie).
Sur la voie publique : le top de cette sélection, même si le principe est éculé, il est tellement réussi ici que l'auteure est pardonnée, voire gratifiée !
Un petit tablier blanc comme souvenir d'une promesse d'amour inassouvie, une page qui se tourne, un chagrin pour un meilleur/nouveau départ. Très beau.

Toutes parlent d'amour déçu, de détermination féminine, d'insoumission, de volonté : il y a une belle énergie dans ce recueil. La prose de l'auteure, directe et incisive, ne laisse pas le doute planer : elle tranche sur le vif, ne s'encombre pas de détails insignifiants. J'aurais aimé un peu plus de variété dans les récits : la surprise générée par La Reine rappelle trop celle de Sur la voie publique, Comme une valse d'adieu prolonge d'une certaine façon Un petit tablier blanc et Une jeune fille de bonne famille, par exemple.

Soixante pages agréables sur le quatrième âge/tempérament féminin en rébellion, et franchement, cela fait du bien !

Éditions Baudelaire

LV de Jostein : mille mercis pour ce prêt !

Rentrée littéraire 2014

avis : Jostein, Zazy,

Debout-payé / Gauz ****

Comme promis à Keisha, j'ai réemprunté Debout-payé à la biblio pour le terminer (je ne voulais pas au départ le garder trop longtemps et priver les autres habitués de ma médiathèque). Deux emprunts pour un même bouquin, les stats d'activité municipales me remercient !
Debout-payé offre une lecture instructive sur les conditions de travail des clandestins et en particulier ceux qui occupent un emploi de vigile dans les magasins parisiens de parfumerie, de luxe etc. 

Le comportement de la clientèle, concentrée d'âmes humaines, y est disséqué au scalpel. Le regard vif, le verbe haut et tranchant, Gauz, à travers ses héros Ossiri, Ferdinand et Kassoum, n'épargne personne et égratigne comme il se doit, le « pays d'accueil », le fameux grand frère de l'Afrique, celui qui s'échina à imposer sa culture, à se moquer (et à affaiblir par la même occasion) des croyances ancestrales, à s'enrichir (tant qu'à faire) et à protéger des dictateurs en place : la France !

Debout-payé se lit d'une traite : tour à tour roman, pamphlet, manifeste, ce texte prend sa puissance à la fois dans la forme et dans le fond. 

Alternant les récits de vie d'Ossiri/Kassoum et les scénettes, Gauz dévoile un indéniable talent du slogan, de l'expression qui fait mouche : le métier de publicitaire l'attend, s'il le souhaite. 

J'ai aimé les réflexions dignes de cet homme instruit, sensible à la situation des mal logés, victimes de marchands de sommeil. J'ai apprécié son analyse sur notre monde consumériste et les contradictions que nous portons tous, notre éternelle envie de nouveautés, notre dispersion, notre inconstance. Le phrasé de Gauz m'a paru plus convainquant sur les petits mots : la courtitude textuelle lui sied comme un gant. 

En résumé : Debout-payé est un premier roman très réussi, à découvrir assis !

page 82  

GOÛT DE RACAILLE. Les jeunes de banlieue à qui l'on donne le titre abusif et arbitraire de racailles viennent se parfumer systématiquement au rayon Hugo Boss, ou avec One million de Paco Rabanne, une bouteille en forme de lingot d'or. Il y a du rêve dans la symbolique et de la symbolique dans le rêve.

page 122

SENS. Dans les allées des parfums, l'éclairage est feutré. Privilégier l'odorat.
Dans les allées des maquillages, l'éclairage est vif. Privilégier la vue.
Partout, la musique est nulle. Privilégier la surdité.  

PORTÉE DÉGRESSIVE. Dans le sens « Vue, Ouïe, Odorant, Toucher, Goût » , les cinq sens ont une portée dégressive.
   
Éditions Le Nouvel Attila

rentrée littéraire 2014

emprunté à la biblio

avis : Jérôme (je viens de réaliser que j'ai choisi le même extrait que toi : les grands esprits se rencontrent !), Keisha, Luociné, Violette,

et un de plus pour les challenges de Daniel , de Denis (pour la Côte d'Ivoire) et d'Aspho (prix 2014 des Librairies Gilbert Joseph)
Premier roman 2015A tous prix

Charlotte - David Foenkinos ***

Je comptais lire « Charlotte » et finalement, j'ai découvert « Charlotte et David » : si le premier personnage était attendu, le second le fut moins et me parut de trop.
Charlotte décrit le parcours d'une petite fille allemande dont la famille maternelle porte une hérédité suicidaire conséquente. Victime innocente de ces disparitions funestes, elle vit dans le mensonge imposé par le clan. Ballotée par un père médecin accaparé par son travail et par des grands-parents constamment sur le qui-vive, Charlotte trouve une échappatoire dans l'art. Malheureusement, Hitler est au pouvoir et dicte les lois raciales concernant les Juifs : Charlotte, bien que peu pratiquante, va en faire les frais.

La prose choisie par David Foenkinos (une phrase par ligne, composée le plus souvent d'un sujet, d'un verbe et d'un complément d'objet, parfois renforcés par une proposition temporelle ou de lieu) ne nécessite pas une activité dense du cerveau et permet une adhésion rapide au contenu de l’œuvre. La vie de Charlotte Salomon m'a semblé très bien cernée, le contexte de l'époque correctement restitué. On suit le périple de cette héroïne avec la peur au ventre.  

David Foenkinos n'épargne absolument personne (il est toujours bon de rappeler ces éléments historiques : la Shoah, extermination massive d'innocents n'aurait jamais eu cette ampleur sans la complaisance et le zèle coupable d'autorités extérieures à l'Allemagne nazie, françaises en particulier). Il rend hommage aux personnes dignes que furent les déportés, souvent confiantes lors des arrestations, avant de subir l'infamie. J'aurais pu aimer ce roman dont l'ambiance rappelle La splendeur de la vie de Michaël Kumpfmüller : je regrette sincèrement qu'il n'en soit pas ainsi.

Parce que David Foenkinos n'a pas évité deux écueils :
1) celui de sa présence dans le récit. Il a fait le choix d'imposer sa figure, afin d'expliquer sa démarche, comme avait procédé auparavant Delphine de Vigan dans Rien ne s'oppose à la nuit. Anecdotes relatées insipides, vide sidéral : David Foenkinos raconte le jour où il ne put entrer dans la chambre occupée par Charlotte/ dans le jardin d'Ottilie ou bien la fois où il passa devant l'immeuble occupé par le père de Charlotte, là où habituellement git une plaque en cuivre commémorative, mais comme le bâtiment subit des travaux de ravalement, eh bien la plaque avait disparu, alors David est déçu/frustré (et moi aussi, moi aussi, David, de lire des trucs pareils). Je peux entendre sa satisfaction à élaborer une telle œuvre, mais il n'avait pas besoin de nous montrer ses efforts : les détails de l'histoire de Charlotte parlent pour lui, sa façon de transcrire la vie de cette artiste ténébreuse et ultrasensible achève de justifier ses démarches bibliographiques, son enquête auprès des proches qui ont connu de près, de loin, par personne interposée, Miss Salomon. À la rigueur, s'il tenait vraiment à se faire mousser, il aurait pu rédiger un avant-propos pour expliquer ses intentions, sa façon de procéder. Bref, David ne souhaitait pas que Charlotte prenne toute la place : mauvais choix ! Parce qu'à trop parler de lui, on l'oublie, ELLE !

2) celui de l'écriture plate. N'est pas Annie Ernaux qui veut ! Il n'y a aucune musicalité dans les phrases : je n'ai jamais vu un tel désastre. Parfois, quelques pierres précieuses surgissent dans ce toc littéraire mais malheureusement, on a à peine le temps de les savourer, qu'arrive un couplet mineur/ dévastateur. Soit l'auteur a voulu rendre hommage aux poètes modernes en tentant une vaine imitation (et c'est raté), soit il s'est fait plaisir en s'exerçant sur un style qu'il maîtrise moins (et là, c'est une vraie cata). Résultat : Charlotte nous paraît aseptisée, sans corps : elle reste une ombre rarement accessible.

Restent les deux derniers mots : parfaits !

Éditions Gallimard

Rentrée littéraire 2014

emprunté à la biblio

en quasi-LC avec Sylire (à deux jours près )

et un de plus pour les challenges d'Asphodèle (prix 2014 Goncourt des Lycéens) et de Shelbylee
L'art dans tous ses étatsA tous prix

L'Histoire d'un amour - Catherine Locandro ****

Luca, professeur de philosophie, découvre que la liaison discrète qu'il a entretenue il y a trente ans avec La Chanteuse, est révélée au grand jour à l'occasion d'un article de presse concernant la biographie de l'artiste internationale, depuis décédée. Si son patronyme reste anonyme, il ne fait aucun doute que l'écrit parle de lui et lui révèle par la même occasion, un lourd secret porté par son amour disparu.
Catherine Locandro cadence parfaitement L'Histoire d'un amour, en alternant la narration de cette journée que Luca va subir et de son passé dévoilé. Marié et père d'une fille, il a toujours tenu secret cet amour, en raison de la renommée de l'artiste mais aussi de leur différence d'âge. Le contenu de l'article de presse va littéralement l'assommer au point de se faire porter pâle au lycée, de l'inciter à déambuler dans les rues de Rome pour y rejoindre les membres de sa famille, renouer les liens quelque peu abîmés et s'expliquer. Cette plongée dans ce passé amoureux (et aussi douloureux, puisque ce premier grand amour fut peut-être le seul de sa vie, parce qu'en aucun cas, il n'a pu s'affranchir de la rupture non choisie, n'a pu se faire aimer autant qu'il espérait de cette interprète suicidaire et dépressive) va l'envahir le temps d'une journée. 

La force de Catherine Locandro est son phrasé tout en retenue et délicatesse. Avec elle, on navigue dans l'Italie au temps des vespas, des théâtres et des vieux téléviseurs, de la boucherie familiale. Elle sait décrire le cadre où évoluent ses personnages, sans pesanteur, sans descriptions inutiles. Elle donne corps aux révélations bien réelles tout en respectant la mémoire de la défunte (L'histoire d'un amour concerne la vie d'une grande artiste des années 1970). Il y a beaucoup de pudeur et de justesse dans son écriture et forcément, chez ses personnages qui vivent au travers de sa plume légère. Par moments, ce roman m'a rappelé celui de Fanny Chiarello, Une faiblesse de Carlotta Delmont : même milieu (artistique), même zone géographique (Paris), même figure féminine (au désir insatisfait et incomplet). Pourtant, Catherine Locandro tient son intrigue jusqu'au bout et m'affame sur la fin : j'aurais tellement voulu rester un peu plus longtemps avec Luca, un homme touchant !

Éditions Héloïse d'Ormesson (116 pages consacrées au texte)
Rentrée littéraire 2014

avis : Eimelle, ManU

emprunté à la biblio (lu dans le cadre du prochain comité de lecture)

évocations musicales (parce que le thème s'y prête) : spécial dédicaces à Evalire, à Sharon et à Syl

Let her go de Passenger (interprétée ici par Mathieu, candidat à Nouvelle Star 2015)

et
Crazy in love de Beyoncé (réadaptée ici et interprétée par Emji, candidate à Nouvelle Star 2015)

Mousseline et ses doubles / Lionel-Edouard Martin ***

Pas simple de succéder au fabuleux et si réussi Nativité, cinquante et quelques. Mousseline et ses doubles a tenté de relever le défi.
Michel raconte Marielle alias Mousseline, sa tante adorée, celle qui l'a élevé.

Mousseline et ses doubles est un bel hommage à cette paysanne débordante de vie et de désir, débrouillarde et généreuse, elle qui aima deux fois et tenta l'aventure de la capitale. Ce roman vaut pour ce portrait de femme détonnant, franc du collier. Le périple de Marielle est l'occasion de dépeindre la France des années 1950-1960, celle des colonies (avec l'amorce de l'indépendance) et des paysans, des amoureux et des entremetteurs, des poètes et des orphelins. D'une certaine façon, en faisant parler sa tante et en imposant ce dialogue dynamique, Michel exorcise le souvenir de cette taiseuse, la rend multiple, cerne le personnage au plus près, s'en affranchit aussi pour vivre enfin sa vie et se projeter.

On retrouve la belle écriture de Lionel-Edouard Martin, mélange de patois et de métaphores réjouissantes. On respire Paris, l'Algérie, les champs, le temps passé aussi. 
Pourtant, j'ai moins accroché au texte : j'ai lu Mousseline et ses doubles avec plaisir et facilité, j'ai ressenti les personnages sans difficulté : on se les approprie facilement. Mais je n'ai connu aucune empathie quant à leur devenir : j'étais constamment distante face à ce qui pouvait leur arriver, comme si le récit me rendait imperméable à leurs anecdotes, aussi douloureuses soient-elles.

Cadençant justement l'intrigue, les nombreuses digressions m'en ont éloignée. Mousseline et ses doubles a certainement souffert de la comparaison avec Nativité, cinquante et quelques (un récit plus limité dans le temps, dans l'espace, mais complètement abouti, parfait, où la surprise est totale jusqu'au bout, où l'émotion affleure dans chaque scène).

Pourtant, je reste convaincue que ce nouveau roman de Lionel-Edouard Martin vaut largement d'autres de ses collègues plus médiatisés : j'ai aussi conscience d'être particulièrement exigeante sur cette lecture.

En tout cas, l'auteur consolide ma première bonne impression : il fait preuve d'une prose alerte et vivifiante, que je vous encourage à découvrir.

Les Éditions du Sonneur
A vos nombres 2014Rentrée littéraire 2014

avis : ZazyLe salon littéraire, La cause littéraire,
Mon exemplaire voyage !  
et un de plus pour le challenge de Piplo 

Le Clan Suspendu - Etienne Guéreau (#2) ****

Cet avis aurait dû faire suite à celui de Valérie ici, mais voilà dix-sept personnes sont mortes, plus de quatre millions de personnes dans les rues françaises, les derniers hommages avant-hier, hier et aujourd'hui : mon cœur a exigé un arrêt momentané, un repli pour accepter et digérer cette immense tristesse qui m'a étreinte ces jours derniers. Alors d'avance, merci à toi, Valérie, d'avoir attendu, merci à vous tous d'être passés ici ou ailleurs, d'avoir exprimé si bien votre désarroi et cette absence maintenant qu'il va nous falloir gérer. So let's go !
Dans le Suspend, tribu perchée dans les arbres à dix mètres de hauteur, une jeune adolescence, Ismène, découvre la puberté et son attirance pour Polynice. Mais Hémon, adversaire de ce dernier, veille jalousement au grain, paré à toute éventualité de rapprochement. Exceptés les chasseurs (dont Polynice et Hémon), personne n'a le droit de descendre sous peine d'affronter (et de perdre face à) la terrible ogresse carnivore Anne Dersbrabvik. Suite à une disparition injustifiée, un conflit de leadership et par souci de survie, Ismène va s'échapper de cet endroit plutôt clos !  

Aussi surprenant que cela puisse vous paraître (surtout si vous avez attentivement lu la chronique de Valérie), j'ai apprécié cette lecture plutôt facile mais plus profonde qu'il n'y parait. Certes la prose avancée par Etienne Guéreau, employant des mots simples et accessibles, est totalement justifiée parce qu'il fait parler des adolescences ou des adultes dont l'oral n'est plus enrichi par l'écrit depuis plusieurs générations (oui, une culture sans livres s'appauvrit définitivement et se meurt. D'ailleurs l'absence de vocabulaire induit une mauvaise communication ou une déformation des mots entendus). Et je comprends parfaitement les arguments avancés par Valérie, classant ce roman en jeunesse. Pourtant, par bien des égards, il offre aussi une optique intéressante et intelligente.

Premier écueil qu'a évité Etienne Guéreau : la comparaison avec l’œuvre Antigone de Sophocle (qui lui aurait été de toute façon défavorable). C'est astucieusement qu'il use de la pièce de théâtre en la ramenant à une sorte de bottin des prénoms du clan. Mais il n'oublie pas l'aspect politique et la force entre les personnages en redistribuant les rôles : la frondeuse Antigone laisse la place à la courageuse Ismène, le fiancé Hémon devient un Créon jeune en puissance etc. Maîtrisant l’œuvre classique sur le bout des doigts, Étienne gère !

Second écueil qu'a évité Etienne Guéreau : un récit trop lisse.
Je l'attendais sur la logique des arguments, la justification de la situation actuelle de ce groupe d'humains dont l'ancien Claude semble connaître les origines. D'ailleurs, l'époque dans laquelle évoluent les personnages n'est pas clairement donnée au départ et fait partie des surprises. Là où je fus agréablement surprise, fut lors du traitement de la vie en groupe en milieu clos et l'importance des rituels et croyances, qui au départ servent à protéger et à rassurer, et au final embrigadent et sclérosent. En ces temps actuels, cette lecture me paraît salvatrice. La fin m'a un peu déconcertée (même si je comprends la réaction de la personne qui sait) et j'aimerais à l'occasion en discuter avec l'auteur (un jour peut-être).

En résumé : Le Clan suspendu vaut largement le coup d'oeil pour son fond plutôt profond !

Editions Denoël
Rentrée littéraire septembre 2014

Premier roman 2015

autres avis : Valérie (of course), Miss Bouquinaix, Jostein, Leil, Ramettes,

Mon exemplaire voyage : n'hésitez pas à me solliciter par courriel pour le recevoir.

et un de plus pour le challenge de Daniel

L'avis de Val : Le Clan Suspendu - Etienne Guéreau (#1)



Avis de Dame Valérie (qui, elle, sait tenir l'engagement d'une lecture commune, c'est pas comme la gestionnaire de Jemelivre, hein ? )

Le Clan suspendu est une réécriture d’Antigone transposé dans un univers tout à fait différent de l’original. Ismène, le personnage principal, vit dans un village suspendu, dans un arbre, avec sa tribu. Avec toujours la crainte d’Anne, ce monstre qui vit en bas et qui se repait des membres de la tribu. Ismène devient femme, son corps change et elle commence à se sentir attirée par Polynice. Mais Hémon, qui a les dents longues, désire Ismène et il n’est pas du genre à laisser aux autres ce qu’il convoite.

Ce roman parle de thèmes comme la transmission et le passage de relais entre deux générations, les dérives des pratiques sectaires, le mensonge et les mystères qui entourent le passé. L’idée de partir d’Antigone pour le transposer dans autre société fermée, totalement différente est excellente. Antigone est très présent, d’abord parce que l’une des possibilités pour prénommer un enfant est de le prendre dans Antigone et ensuite parce qu’Antigone est le livre de référence du Clan, celui dont ils apprennent des extraits par cœur. Malheureusement, il manque à ce roman un souffle épique. Ismène est un personnage intéressant, Hémon l’est encore davantage mais même si Etienne Guéreau respecte la trame d’Antigone, il nous manque l’âme de la tragédie. Il me semble que ce roman serait davantage à sa place dans le rayon jeunesse, il m’a parfois fait penser à Hunger Games même si l’action y est moindre. J’aurais vraiment voulu aimer ce roman, d’abord parce que c’est un coup de cœur pour ma copine Mathilde, et ensuite parce que j’ai trouvé l’auteur sympathique (et esseulé) quand je l’ai rencontré à la Maison de la radio.

C’est avec grand plaisir que je partage cette lecture avec Philisine. J’ai hâte de lire son avis. (oui, il va falloir attendre un peu que la demoiselle ait fini de lire ledit bouquin !)

Éditeur : Denoël (Septembre 2014)

contexte de la chronique de Valérie : elle m'a été envoyée par courriel, je n'ai censuré aucun de ses mots et j'ai choisi en accord avec elle de la publier le jour décidé de notre LC (qui ne produira donc pas un BC - billet commun- en raison de mon retard).  Mes seuls rajouts sont mes commentaires en italique. Des bises

d'autres avis : Jostein, Leiloona, Ramettes,

Les intranquilles - Azza Filali ****

Après avoir lu le bouleversant Ouatann, il me tardait de découvrir le nouveau roman d'Azza Filali. J'aime la plume de cette écrivaine tunisienne : Les intranquilles ne font que confirmer ma première excellente impression.
Suite au printemps arabe qui a débuté en décembre 2010 en Tunisie, la population redécouvre le pouvoir de décider, un peu bousculée par cette nouvelle liberté. Tels des poissons dans un aquarium, les personnages de Les intranquilles se rencontrent, rarement se touchent, se frôlent, se nuisent, se désirent sans se le dire. Il y a d'abord le trio familial (au sens purement légal, tant ses composantes sont à des années lumière les unes des autres) Zeineb- Jaafar- Sonia, puis le vagabond Abdallah (vecteur de liaison du roman), les islamistes Hechmi - Si Larbi- Hamza et la prostituée bienveillante Latifa. À l'image d'une société en reconstruction, ces personnages naviguent à vue, chacun cherchant son bonheur (soit intime, soit politique).

Ce qu'il y a de bien chez Azza Filali, est qu'on lit son roman tout en découvrant la société tunisienne et ses multiples facettes. L'auteure profite de la temporalité de son œuvre pour évoquer l'après-révolution : la chasse aux sorcières (les anciennes victimes deviennent les donneurs d'ordre, les règlements de compte prolifèrent tout comme la corruption), l'entrisme politique des islamistes (à coups de couffins alimentaires ou de cartables scolaires, de bourrage de crâne des analphabètes qui ne savent pas décrypter une étiquette électorale, de réunions obscures et de harcèlement auprès des jeunes filles libérées vestimentairement). 
On voit aussi la force des Tunisiennes, guerrières des temps modernes qui ne subissent pas sans broncher le diktat masculin. La nouvelle république tunisienne leur doit tant, et surtout leur courage. 

Il n'y a ni mauvais, ni bon : tous rêvent du meilleur pour eux-mêmes, certains se révèlent (Jaafar et sa fille Sonia, Hechmi et Latifa), d'autres sombrent. On respire le pays, on déambule dans Tunis, la nuit le jour. Azza Filali nous propose une saine et clairvoyante radioscopie de sa patrie : elle la saupoudre d'ombres et de lumière, de générosité et d'ambivalence, de nourriture et d'envie, oui c'est bien cela, d'en-vie !

Éditions Elyzad  (j'adore la ligne éditoriale, la première de couverture de Les intranquilles et j'éprouve un énorme respect à Élisabeth Daldoul, la fondatrice visionnaire d'Elyzad : la Tunisie a beaucoup de chance de vous avoir à ses côtés)

SP reçu et lu dans le cadre de La voie des indés, partenariat entre Libfly et Elyzad: je les remercie infiniment !

Je dédie cette chronique aux visiteurs tunisiens de Je me livre: je penserai bien à vous lors du second tour de vos élections présidentielles.


et un de plus pour le challenge de Denis

et samedi prochain, je serai dans la même salle de concert que ce groupe :



La fractale des raviolis - Pierre Raufast ***

Motivée par Miss Léo, j'ai emprunté illico La Fractale des raviolis à la biblio ! J'ai bien fait, même si tout n'est pas parfait (que de rimes, que de rimes !)
« Je suis désolé, ma chérie, je l'ai sautée par inadvertance. »

Avec cet incipit d'enfer, il est clair que ce roman à multiples facettes avait tout pour me plaire. Il débute par un couple en fâcheuse position, à savoir : l'épouse désire commettre le crime parfait sur son mari infidèle et empocher la prime d'assurance qui va avec. Malheureusement pour elle, le petit voisin s'invite au dîner empoisonné et notre future criminelle a tout de suite mauvaise conscience. Alors on quitte le trio sur ce suspense insoutenable (va-t-elle tuer son mari et l'enfant aussi ?) pour un souvenir olé olé de la donzelle avec son père etc.



Les histoires s'imbriquent les unes aux autres à l'aide d'un détail ou d'un personnage : telles des poupées russes, on les découvre en laissant en chemin un bout des anciennes inachevées. Puis on recolle les morceaux en remontant l'histoire en sens inverse. Ce roman est une sorte de jeu d'enfant : on déconstruit pour rebâtir derrière.
Le titre résume assez bien le procédé même si, ici, le mot fractale n'est pas employé de façon mathématiquement correcte (puisque cet objet géométrique est la conséquence physique d'un phénomène qui se répète à l'infini, quelle que soit l'échelle considérée). Là, malheureusement, l'histoire s'arrête et je dirais même que le procédé s'estompe bien avant le dénouement (à mon grand regret) ! 



Bien sûr, Pierre Raufast tient en haleine son lectorat, même s'il l'éloigne provisoirement du couple originel. Il décrit différents protagonistes (en particulier, des criminels de la pire espèce, dont un clone de Jean-Baptiste Grenouille, tueur en série du très grand Le parfum de Patrick Süskind) et montre un certain goût pour le gore. Les portraits relancent à chaque fois l'intrigue, qu'on ne voit pas passer (et c'est bien un avantage indéniable : le bouquin se lit à la vitesse grand V et est adapté à tout type de lecteurs : les assidus, les occasionnels, les pas motivés, les avides).


Après, ce qu'on en retiendra ? 
Un moment agréable de lecture, une dispersion de l'intrigue et surtout un beau foutage de gueule (parce que l'auteur avec une pirouette monumentale n'a pas délivré tous les secrets : comme cela, il ne risque pas la sentence de la logique et surtout de devoir formuler tous les mystères proposés dans l'intrigue !). Pierre Raufast semble profiter de La fractale des raviolis pour tester différents registres littéraires (la SF, le thriller, la littérature du XVIIIème, ...) sans chercher à convaincre. Il s'amuse, nous distrait, nous fait parfois sourire et c'est relativement satisfaisant !
Mais, à trop vouloir en faire, il pose une fin grandiloquente plus que bâclée (plus exactement, du rubis aux raviolis) et assez frustrante ! Du coup, une étoile envolée (oui, je reste intraitable, même en cas de première œuvre). 

En bref : bien mais peut largement faire mieux ! 

Éditions Alma

le blog de l'auteur, ici, extra !

Rentrée littéraire septembre 2014

emprunté à la biblio (mais cela, vous le saviez déjà !)

Mon A. le lit et semble du même avis que moi !

avis : Miss Léo, Geronimo, Keisha, Yohan, Noukette, Leiloona, Hélène, Itzamna

et Daniel Fattore, dans son article paru dans La Liberté ajoute : « Roman gigogne, recueil d’histoires étranges qui se donnent la main, La fractale des raviolis est aussi une illusion d’optique vertigineuse. »

et un de plus pour le challenge de Piplo et de Daniel.
A vos nombres 2014Premier roman 2014

La Trinité bantoue - Max Lobe ****

Mwána galère dans son Helvétie. Originaire du Bantouland, une contrée africaine, il subit de plein fouet la crise économique : congédié sans préavis, il cherche par tous les moyens à retrouver un job, histoire de vivre décemment avec son petit ami Ruedi du genre boulet qui ne se bouge pas, d'envoyer de l'argent à sa mère restée au pays, de s'intégrer au mieux. Partagé entre deux cultures, il va devoir combattre l'émergence d'un genre nouveau, plutôt suspect (les fossoyeurs des moutons noirs) et l'éruption d'un « machin » maternel.

On retrouve le style bien reconnaissable de Max Lobe : un peu d'humour, des thèmes graves, beaucoup de dérision et une écriture profondément lyrique. Les personnages dépeints sont hauts en couleur avec une mention particulière aux femmes extraordinaires : la frangine Kosambela, la mère de Mwána et puis Madame Bauer, véritable bulldozer social comme on en rêve. La Trinité bantoue exprime le lien entre deux cultures (européenne et africaine), fait vivre les coutumes et croyances ancestrales, celles qui plombent ou qui donnent de l'espoir. Via son héros-gueule cassée, Max Lobe donne à travers son texte, une belle leçon d'humanité, de courage et d'abnégation : il nous offre aussi  le temps de quelques pages une magnifique relation filiale. Forcément touchante.

 page 13
« Il y a deux mois, ma sœur Kosambela a décidé de montrer ses terres natales à ses fils, deux beaux métis aux longs cheveux crépus et aux lèvres charnues - 9 et 6 ans. Elle avait toujours eu ce projet en tête... C'est au Bantouland qu'elle allait faire de ces deux petites mauviettes occidentales des hommes. Des vrais hommes. Pas question qu'ils deviennent comme leur père machin-machin-là qui n'a pas de gêne à s'adonner aux tâches ménagères. Il lui est même arrivé de vouloir garder les enfants et de bénéficier, qui plus est, d'un congé paternité. »

SP des Éditions Zoé (194 pages consacrées au texte) : je remercie infiniment Emmanuelle Scordel pour sa patience !

Rentrée littéraire 2014

De Max Lobe, il y a aussi 39, rue de Berne

et un de plus pour les challenges de Denis et de Fabienne

 

Portrait d'après blessure - Hélène Gestern *****

D'avance, si vous n'avez pas le moral ou de mauvaises idées en tête, je vous propose avant la lecture de cet article, deux liens revigorants qui rappellent les belles humanités bloguesques : c'est chez Galéa, ici, et chez Valérie, , que je remercie pour sa com' d'enfer ! 

Ensuite, je vais vous parler d'un livre qui me tient tellement à cœur que j'ai retardé le moment de concevoir la chronique. Parce que, lorsqu'un roman compte pour moi, je perds mes mots, j'ai peur de mal le défendre. Heureusement, Clara a boosté mon énergie grâce à son avis exemplaire. Je n'ai donc plus de pression, la perfection étant déjà atteinte !
Un homme, une femme, un acte terroriste, une photo volée, une intimité dévoilée et mal interprétée, des journalistes à l'affût, deux ruptures et une réparation.
 
Portrait d'après blessure mérite et porte bien son titre. À l'heure de l'information en continu, où les âmes réagissent trop souvent dans l'urgence et suivant l'émotion plutôt que la sagesse, Hélène Gestern profite de son intrigue pour poser les bonnes questions : quid des corps mutilés, jetés en pâture au reste du monde, sans aucun égard à l'intégrité et au respect des victimes ? Comment des journalistes, peu scrupuleux, peuvent inventer, interpréter des images sans qu'aucune loi ne les contraigne à une obligation de preuves ? Ce livre bouscule, enrichit, réveille :  jamais moralisateur, Portrait d'après blessure nous parle parce que les vecteurs de communication actuels que représentent Facebook, Tweeter et autres réseaux sociaux amplifient ou dénaturent les propos, les images, etc. 


Au-delà de ce couple fictif Héloïse-Olivier, doublement victime, (physiquement d'un attentat dans le métro parisien, psychologiquement en raison d'une longue lutte pour récupérer son droit à l'image), Portrait d'après blessure rappelle tous les scandales médiatiques qui rendent tout spectateur, sous couvert d'informations, pur voyeur d'une intimité mal/non négociée. C'est un livre important puisque que chacun de nous se souvient de victimes qui n'ont absolument pas demandé à être photographiées au moment de leur calvaire.
On pense bien sûr à Kim Phuc, la fillette brûlée au napalm en 1972 ou à Omayra Sanchez, petite Colombienne ensevelie sous la boue, incapable d'être secourue par les autorités de son pays mais bien entourée par des reporters internationaux aux aguets pour narrer heure par heure sa longue descente aux enfers. Le cliché concernant Kim, mondialement connu, fut une preuve physique de l'action américaine pendant la guerre contre le Vietnam. Considéré comme photographiquement parfait et narrativement percutant, il dévoile l'intimité d'enfants choqués par l'attaque chimique américaine dont ils sont les premières et principales victimes et dont ils fuient les retombées, de jeunes êtres humains qui, à mon avis, n'ont pas donné leur autorisation à être présentés ainsi nus à la  vue du monde entier.

Si le journaliste ne doit en aucun cas taire les massacres dont il est le témoin, il se doit d'informer avec éthique. Il est de notre devoir, en tant que spectateurs et lecteurs, de ne pas accepter la violence gratuite, induite sous couvert d'enseignement, mais toujours liée au sensationnel-poubelle.

Trop souvent, dans les journaux télévisés, on ne prévient plus de la violence de certaines images (ces rappels à l'ordre arrivent de temps en temps mais pas suffisamment à mon goût). Il y a quelques années, lors d'un reportage sur des élections africaines, on voyait un milicien toucher du pied un corps retourné : déjà à l'époque, assez choquée, je m'étais posé la question de l'intérêt de cette image (par rapport au sujet), du manque de respect du décédé (assimilé à un cadavre animal par son ennemi), tout cela filmé pour une chaine nationale française.
Ainsi, la clairvoyance se partage... entre diffuseurs et récepteurs !

Éditions Arléa
Collection 1er mille
Rentrée littéraire 2014
Merci à vous, Hélène, pour ce livre-cadeau.
Ce roman important voyage bien sûr ! 

Hélène Gestern écrit très bien et construit un univers littéraire où je me sens bien : Eux sur la photo, La part du feu et ici le petit troisième décrit.

 avis: Clara, Encres vagabondes

J'existe à peine - Michel Quint **** (+ entrevue avec l'auteur)


Alexandre Sénéchal est un comédien des rues, qui a la particularité d'être transformiste, une espèce d'épigone de Frégoli, qui revient dans la métropole lilloise, en particulier à Wattrelos sur la frontière belge, après avoir vécu un accident dans sa petite troupe et en avoir été éjecté. Il revoit le curé de son enfance qui l'a protégé de parents adoptifs maltraitants. Avec ce retour, une des énigmes du passé va peut-être se résoudre, à savoir l'identité de sa mère biologique.

On retrouve les thèmes chers à Michel Quint : l'identité, la mémoire, le retour à l'enfance, le retour au pays où l'on n'arrive jamais (celui d'André Dhôtel). 

Cadre de l'entretien : il s'est fait sous la forme d'une conversation enregistrée, j'ai essayé de retranscrire le plus fidèlement possible les propos tenus par Michel Quint. (en italique, mon questionnement). J'ai obtenu ce rendez-vous avec Michel Quint grâce à l'étroite collaboration des éditions Héloïse d'Ormesson et le site Libfly.com que je représente ici. L'intégralité de cette interview et l'article de demain seront publiés sur ce site. L'entretien s'est déroulé cinquante minutes avant la soirée de lancement de J'existe à peine au Théâtre du Nord. Pour préparer ce rendez-vous, j'ai reçu en amont un SP de J'existe à peine : au moment de l'interview, il me restait quatre-vingt pages à lire, ce qui explique une analyse incomplète de ma part de l’œuvre. 

Partners

Votre  héros est un clown un peu triste, "orphelin", cassé physiquement (avec un dos douloureux symbole d'une ossature sociale mal aboutie) et issu d'une famille inexistante. Etait-ce un besoin de votre part de retravailler le thème de la famille ?

Michel Quint : C'est quelque chose que j'ai aggravé en quelque sorte, puisque vraiment Alexandre Sénéchal n'existe pas, il n'a pas de véritable identité (sauf une identité d'emprunt), il n'a pas d'empreinte sentimentale non plus parce qu'à chaque fois, il se fait jeter, il n'arrive pas à rester avec une nana, il n'a pas d'identité professionnelle puisque son identité professionnelle c'est d'être presque immédiatement l'autre, d'être certain de ne même pas rester dans un rôle (il est transformiste). Ce qui est transitoire même pendant deux heures pour les autres, représente sa vie : il est constamment dans le passage, dans la fulgurance ! Que peut bien être un homme qui a si peu d'attaches, si peu d'étiquette, si peu de possibilités de se raccrocher au réel ?

Pour le coup, Alexandre Sénéchal est l'archétype du héros pas de bol, parce qu'il a vécu l'abandon de sa mère, la maltraitance de ses parents adoptifs (un couple de pervers) : son enfance est bien sabordée.

Michel Quint : C'est aussi un enfant de remplacement, qui est là pour combler un vide. De toute façon, un enfant adoptif est forcément un enfant de remplacement, parce que c'est un enfant qu'on ne fait pas soi-même, qu'on emprunte, qu'on achète. Alexandre Sénéchal est un enfant d'emprunt.

Le titre, qui est aussi l'incipit du livre est J'existe à peine, parce que le héros emprunte plein de personnalités sans définir la sienne ou bien c'est "J'existe avec peine", c'est-à-dire j'essaie de faire avec ce que je peux.

Michel Quint : Il y a évidemment l'ambivalence. C'est "J'existe tout juste", en reprenant la réplique de Iago dans Othello : « je ne suis pas ce que je suis ».

C'est un personnage qui a du mal à se fixer, et même par rapport aux deux personnages féminins (Léonore et Marion), il tâtonne entre elles deux, il ne sait pas où il en est.

Michel Quint : Là aussi, il est dans l'entre-deux, dans le passage. 

Il est dans le passage et du coup, il ne se construit pas. Alexandre Sénéchal est un héros qui ne se projette pas.

Michel Quint : Il a des rêves déjà foutus, râpés.

Tous les personnages du roman sont bien marqués, on les repère. L'attitude du père Julius Braeme interroge : c'est à la fois le protecteur, le père de substitution, un prêtre particulier qui accepte que le transformiste saborde la scène de la nativité...

Michel Quint : non seulement, il accepte mais il provoque cela. Il est en effet entre le père-papa et le père-curé. C'est un personnage qui a pris Alexandre en affection, qui s'en est occupé. Mais on comprend à la fin pourquoi il s'en est tant occupé. Là, on passe dans le judéo-christianisme, la notion de rédemption, de pénitence. La vie de Julius Braeme est une pénitence. On le voit bien à la réaction de ses ouailles, de ses paroissiennes qui ferment leur gueule. 

Au niveau de l'intrigue, comme En dépit des étoiles, il y a la place à un fait divers (ici, un braquage dans un tram en mai 1968, fait inventé par l'auteur)...

Michel Quint :  J'ai besoin de cet ancrage dans un quotidien vécu par l'homme de la rue. Le fait divers qui se déroule dans les jardins de l'Elysée, même s'il est raconté par Valérie Trierweiler, ne m'intéresse pas, ce n'est pas quelque chose que tout le monde aurait pu vivre. Alors que ce fait divers-là, oui, a des témoins et cette anecdote structure complètement la vie de Léonore et en particulier, celle de Marion.

Ce livre, complètement ciblé dans la métropole lilloise (après En dépit des étoiles, situé à Lille), vous place dans le giron des auteurs du terroir, sans connotation péjorative ou littéraire.

Michel Quint : je déteste cette dénomination ! Je voulais ancrer l'intrigue historiquement, en faire une histoire économique, sociale et locale. Quand on voit que la Lainière n'est plus présente, à part son horloge sise à l'écomusée de Wattrelos, il ne peut pas y avoir de racines historico-économiques lorsque tout est rasé, démoli, enfoui ou transformé. Même les boulots qu'exerçaient les parents adoptifs d'Alexandre, n'existent plus. Comment voulez-vous qu'il soit quelqu'un, ce mec-là ?  

Avant d'arriver dans ces deux projets (reconstitution de la scène de la nativité et celle de la visite de la reine Elisabeth d'Angleterre en 1957), Alexandre Sénéchal est jusqu'au-boutiste. Il bazarde tout, c'est comme si il appuyait sur reset pour renaître en  fait, pour une sorte de re-naissance et re-connaissance.

Michel Quint : Oui, mais c'est toujours dans l'image, dans le papier mince, il n'est pas une femme, il n'est ni la reine d'Angleterre, ni qui que ce soit.

Quand il va voir sa mère, il n'y va pas en tant que lui, il se déguise. Il a peur

Michel Quint :  Il a peur d'exister, il a peur de basculer dans le réel et de devoir montrer une responsabilité dans le réel, parce qu'il faudrait commencer à vivre vraiment, et là on arriverait dans des choses qui durent et cela, c'est paniquant pour lui.

Il ne se projette pas, mais il arrive à trouver un clan qui le protège. 

Michel Quint : oui, mais c'est une entreprise, en plus une entreprise de mirage, qui fonctionne même pas sur un objet fini, parce que ce qu'il recrée, c'est pas La Grande Illusion, mais le tournage de la Grande Illusion.  On est dans la mise en abyme (l'objet s'éloigne, et l'objet, c'est lui).

Comment vous est venu le synopsis de J'existe à peine ?

Michel Quint : J'ai lu les mémoires de Frégoli adaptées par Patrick Rambaud. Et puis, je me suis souvenu de Patrick Sébastien, faisant un gag à sa mère, l'arrêtant en tant que flic et elle ne le reconnait pas. Sébastien/Frégoli, c'est cette capacité à être non-identifiable par son père ou sa mère. Alors si en plus, tu n'as ni père ni mère, alors là, t'es tranquille ! 

Votre écriture est profondément littéraire, vous possédez un style reconnaissable. Particulièrement, dans ce roman, on entend les gens du Nord parler.

Michel Quint : je n'ai pas travaillé mon style, cela fait partie de ma culture profonde. 

Il y a un extrait particulièrement touchant (page 38)

« En scène, je peux écouter les personnages se raconter à moi. Oui, au fond, je ne fais que cela,être disponible pour qu'un type dont l'existence est composée de mots, de souffle disparu aussitôt qu'exhalé, vienne habiter mon corps un petit moment. Je suis une maison à locataires sans bail, une qui en a vu, et qui n'est plus de première jeunesse. Pas lourd de vie, mais ma respiration comme unique bien. »

ou bien lorsque Marion résume Alexandre en "magnifique paumé, écorché, gueule cassée du sentiment"

Michel Quint :  Là encore, il n'y arrive pas. 

J'existe à peine : c'est vous qui avez choisi le titre ?

Michel Quint : Pendant longtemps, le titre était « Alexandre Sénéchal, forain ». J'en ai discuté avec une copine qui ne le trouvait pas fameux. Et elle m'a demandé: "Mais qu'est ce que tu veux dire  avec ta première phrase (J'existe à peine) ? » Ben, il existe à peine, il n'existe pas ! Elle m'a conseillé de la mettre comme titre. C'est aussi simple que cela. 

Et pour la première de couverture ?

Michel Quint : j'ai eu le choix entre quatre projets. J'ai préféré un truc qui attire l'oeil. Il y en avait deux autres qui étaient très jolis, avec des dégradés, des échelles de corde (pour rappeler le cirque) mais qui ne se seraient pas démarqués dans les salons littéraires ou les librairies. 

Celle d'En dépit des étoiles était splendide, elle représentait bien l'élément (l'eau de la Deûle). Là aussi... 

Michel Quint : Mais en même temps, il ne faut pas que la couverture soit une redondance. Le prochain livre s'appellera Fox-trot, un roman noir.

C'est quoi votre fréquence d'écriture ?

Michel Quint : Entre deux romans, il faut compter un an et demi. Mais entre deux, je publie aussi un roman noir. J'écris tout le temps.

Et comment va se dérouler la soirée de lancement de J'existe à peine au Théâtre du Nord ?

Michel Quint : avec Gervais Robin (comédien), on va lire des extraits et on parle du thème qui transparaît à chaque fois, voir les réactions de l'auditoire.
                                                                                                               Fin de l'entretien
                                                                                                             (la suite, demain !)

J'existe à peine
Michel Quint
Éditions Héloïse d'Ormesson
Rentrée littéraire 2014

La Mécanique des fluides - Lidia Yuknavitch ****

C'est toujours très compliqué d'écrire sur sa vie, surtout lorsque certains événements tellement sensibles mériteraient bien le secret. Pourtant Lidia Yuknavitch assume et déballe tout. On pourrait craindre le voyeurisme mais le traitement semble tellement maîtrisé, dans une langue déliée, naturelle mais toujours en recherche et nourrie de références littéraires. La mécanique des fluides, une autofiction courageuse qui mérite plus que le détour.  
Lidia Yuknavitch est issue d'un clan compliqué : une mère infirme et alcoolique, un père tortionnaire, une sœur qui n'attend qu'une chose : fuir au plus vite une ambiance familiale détestable. Plongée dans le grand bain très tôt, futur espoir national, elle enchaîne les entraînements de natation, sas de sécurité intérieure. Ouverte à tout type d'expériences (sexuelles, toxicomanes, littéraires, matrimoniales etc), elle déroule les drames de sa vie comme ses réussites. La mécanique des fluides explore les méandres de l'âme humaine à travers une athlète amputée de l'intérieur, écrivaine en devenir, en pleine résilience (son retour à la vie). Tel un phénix, l'auteure a su renaître de ses cendres/démons grâce à l'amour (à toutes les formes d'amour).

Bien sûr, Lidia Yuknavitch aurait pu ennuyer mais elle réussit à capter l'attention par un récit volontairement découpé et non linéaire, par des anecdotes percutantes (la recherche d'un arbre de Noël en particulier). Elle travaille la langue avec des néologismes sonnants, avec des phrases choc (dont l'incipit) ou sans ponctuation parfaitement accentuées par les mots qui les composent. Elle délivre un message magnifique sur l'amour (à relire continuellement, en fin d'ouvrage). Un récit accaparant, déroutant, foncièrement intelligent et qui ne laisse pas insensible. Un quasi-coup de cœur pour moi et une détestation pour les copains de Libfly (ici) : quand je vous dis qu'il ne laisse personne indifférent !

Traduction de Guillaume-Jean Milan (mention spéciale à ce traducteur qui, à mon avis, est profondément littéraire et a su transcrire l’œuvre de Lidia Yuknavitch sans la trahir) 

Éditions Denoël & d'ailleurs

Rentrée littéraire 2014

autres avis : Denis 

Livre reçu et lu grâce à l'opération On vous lit tout, un partenariat du site Libfly.com avec les éditions Denoël & d'ailleurs : je les remercie infiniment !

et un de plus pour le challenge d'Iman, d'Asphodèle (The Oregon Book Award 2012) et de Miss G
A tous prixRomancières américaines