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Bel abîme - Yamen Manaï *****

J'éprouve toujours un immense plaisir à lire et découvrir une œuvre de Yamen Manaï. C'est un écrivain dont j'apprécie énormément la plume, l'inventivité, le talent narratif. C'est quelqu'un qui me surprend toujours, m'émeut, me bouleverse. J'aime l'artiste et la personnalité qu'il dégage à travers ses textes, j'aime beaucoup son discours d'humain et son discours d'écrivain. Il est engagé à sa façon, à travers ses personnages et ses créations. Il se renouvelle à chacune de ses œuvres, il est tout simplement fantastique. Alors bien sûr à chacune de ses sorties littéraires, je me demande s'il fera mieux la prochaine fois. Et que dire, à part que c'est toujours brillant et infiniment juste ! Bel abîme ne déroge pas à la règle et envoie tout promener.
Bel abîme est un écrit rageur, celui du narrateur, un jeune adolescent timide, inhibé et souvent en proie à plus fort que lui (que ce soit à la maison, à l'école ou dans la rue) qui a repris confiance en lui grâce à une rencontre (celle avec Bella), s'est affirmé et a affirmé ses convictions. Ce virement de situation va perturber quelque peu son entourage et plus encore. 

A travers l'itinéraire du héros, Yamen Manaï aborde les espoirs déçus et perdus suscités par la jeune génération du printemps arabe, génération souvent très diplômée dont l'avenir professionnel ne trouve pas de perspective à la hauteur du talent en Tunisie. Bel abîme est un ultime cri à une classe politique qui laisse perdurer la corruption et les lobbys, cette arrogance des puissants qui snobent les plus fragiles en promulguant des choix économiques libéraux contestables, au détriment du bien public et de l'avenir des jeunes générations : un écrit universel qui dépasse le pouvoir tunisien et la Tunisie, et s'affranchit des frontières internationales.

Un livre coup de poing, à lire sans condition, pour bien garder les yeux et l'esprit ouverts, tout le temps.

Editions Elyzad
111 pages

avis : ma ZazKrol

L'amas ardent - Yamen Manai ***

Je crois que je n'ai pas lu L'amas ardent de Yamen Manai au bon moment, avec un esprit embrumé par les contraintes professionnelles ardues. Si j'adore toujours la plume légère et intelligente de  l'auteur, je n'ai pas retrouvé l'extase de La sérénade d'Ibrahim Santos ou la douceur et subtilité de La marche de l'incertitude. D'où ce sentiment de frustration parce que L'amas ardent, même s'il est plus grave et politique que ses deux copains, est un roman qui mérite d'être lu !
L'amas ardent par Manai
image captée du site Babelio
Dans le village de Nawa, les habitants sont paisibles même s'ils manquent de tout : il faut faire des kilomètres pour récupérer de l'eau, chercher de la nourriture. Les vêtements, plus proches de guenilles, tiennent sur les corps à bout de ficelles. Au village de Nawa, les abeilles du Don vivent elles aussi en toute quiétude : elles tapissent leur ruche de miel succulent, trésor qui caresse les corps et les cœurs. Mais, au village de Nawa, les envahisseurs veillent, parfois par religiosité, souvent par animalité. Et la guerre sommeille.     

L'amas ardent vaut la lecture autant par l'intrigue qui décompose les étapes de décérébration puis d'aliénation mentale menées par les fondamentalistes musulmans, que par le style métaphorique de la description de tout conflit (tantôt animalier, tantôt humain, tantôt philosophique). Pas à pas, on y lit la lente déroute d'une république gangrénée par des énergumènes patentés à imposer l'ultime Loi. 

Récit implacable, très bien écrit avec une plume acerbe et pleine de joie, L'amas ardent retrace, comme tant d'autres avant lui, les conditions de montée des extrémistes de tout bord : une population en souffrance, une jeunesse au chômage galopant et à l'avenir incertain, une ascension sociale très limitée voire inexistante. Il ne s'agit pas de se tourner uniquement vers les pays du Maghreb (en particulier la Tunisie dont Yamen Manai est natif)  pour constater que le risque d'explosion sociale guette tous les pays (en particulier la France).
  
L'amas ardent s'achève sur une note pleine d'espoir : la confiance en une perle qui renforcera la cohésion de toutes les autres. Très joli !

Éditions Elyzad

du même auteur :
La marche de l'incertitude
La sérénade d'Ibrahim Santos

Ma - Hubert Haddad ***

Indubitablement, Hubert Haddad possède une très jolie plume, sonnante et lyrique et aussi étonnant que cela puisse paraître, j'en reste totalement hermétique. Après Le peintre d'éventail, Ma qui m'a semblé un peu moins lointain, toujours aussi évanescent, n'a pas éveillé le moindre frisson : flûte, alors !
M? par Hubert Haddad
image captée sur le site Libfly.com
Ma est l'histoire avant tout d'un amour fou, celui éprouvé par un jeune Shoichi pour la libérée et troublante Saori, fan absolue de l'haïkiste Santoka. Pour se rapprocher de sa bienaimée décédée, Shoichi va suivre les traces de Santoka, en épouser les chemins de traverse, comme ultime hommage à celle qui fut, pour comprendre la fascination de cette dernière pour le poète. 

Tout aurait pu me plaire dans ce roman où se dessinent des protagonistes attachants, non lisses. Mais comme avec Erri de Luca avec Le Poids du papillon,  je n'arrive pas à m'extasier face aux haïkus suivants 
(page 23):                                                                     (page 101)
C'est ainsi, il pleut                                                           La lune aussi
  je suis trempé,                                                                 je l'aurai vue
  je marche.                                                                        à ce monde adieu.


J'ai eu souvent le sentiment de lire l'enfonçage de portes ouvertes : sûrement trop de symbolisme pour moi !
Néanmoins, le pendant de vie de Santoka est intéressant et j'ai fini le livre : deux bons points, donc !

Editions Zulma

RL2015#8

en LC avec Géronimo (merci, merci, merci de ce cadeau, d'avoir accepté le délai et d'avoir partagé cette lecture avec moi  )
 
du même auteur : Le peintre d'éventail


PS: je sais mon absence en ce moment de la blogo, rassurez-vous, je ne lâche rien : je tiens trop à cet univers et aux gens précieux que j'ai rencontrés grâce à lui ! Dans  deux jours (Non, en fait c'est aujourd'hui),  Jemelivre fêtera fête ses quatre ans. Je prévois comme d'hab un petit jeu concours pour gagner... des livres, pardi !

Les intranquilles - Azza Filali ****

Après avoir lu le bouleversant Ouatann, il me tardait de découvrir le nouveau roman d'Azza Filali. J'aime la plume de cette écrivaine tunisienne : Les intranquilles ne font que confirmer ma première excellente impression.
Suite au printemps arabe qui a débuté en décembre 2010 en Tunisie, la population redécouvre le pouvoir de décider, un peu bousculée par cette nouvelle liberté. Tels des poissons dans un aquarium, les personnages de Les intranquilles se rencontrent, rarement se touchent, se frôlent, se nuisent, se désirent sans se le dire. Il y a d'abord le trio familial (au sens purement légal, tant ses composantes sont à des années lumière les unes des autres) Zeineb- Jaafar- Sonia, puis le vagabond Abdallah (vecteur de liaison du roman), les islamistes Hechmi - Si Larbi- Hamza et la prostituée bienveillante Latifa. À l'image d'une société en reconstruction, ces personnages naviguent à vue, chacun cherchant son bonheur (soit intime, soit politique).

Ce qu'il y a de bien chez Azza Filali, est qu'on lit son roman tout en découvrant la société tunisienne et ses multiples facettes. L'auteure profite de la temporalité de son œuvre pour évoquer l'après-révolution : la chasse aux sorcières (les anciennes victimes deviennent les donneurs d'ordre, les règlements de compte prolifèrent tout comme la corruption), l'entrisme politique des islamistes (à coups de couffins alimentaires ou de cartables scolaires, de bourrage de crâne des analphabètes qui ne savent pas décrypter une étiquette électorale, de réunions obscures et de harcèlement auprès des jeunes filles libérées vestimentairement). 
On voit aussi la force des Tunisiennes, guerrières des temps modernes qui ne subissent pas sans broncher le diktat masculin. La nouvelle république tunisienne leur doit tant, et surtout leur courage. 

Il n'y a ni mauvais, ni bon : tous rêvent du meilleur pour eux-mêmes, certains se révèlent (Jaafar et sa fille Sonia, Hechmi et Latifa), d'autres sombrent. On respire le pays, on déambule dans Tunis, la nuit le jour. Azza Filali nous propose une saine et clairvoyante radioscopie de sa patrie : elle la saupoudre d'ombres et de lumière, de générosité et d'ambivalence, de nourriture et d'envie, oui c'est bien cela, d'en-vie !

Éditions Elyzad  (j'adore la ligne éditoriale, la première de couverture de Les intranquilles et j'éprouve un énorme respect à Élisabeth Daldoul, la fondatrice visionnaire d'Elyzad : la Tunisie a beaucoup de chance de vous avoir à ses côtés)

SP reçu et lu dans le cadre de La voie des indés, partenariat entre Libfly et Elyzad: je les remercie infiniment !

Je dédie cette chronique aux visiteurs tunisiens de Je me livre: je penserai bien à vous lors du second tour de vos élections présidentielles.


et un de plus pour le challenge de Denis

et samedi prochain, je serai dans la même salle de concert que ce groupe :



Le peintre d'éventail - Hubbert Haddad ***

Le peintre d'éventail est un roman initiatique qui vaut largement pour sa forme (prose poétique) que pour son fond (même si la narration reste sympa). Hubert Haddad présente un trio d'hommes, trois générations qui se croisent au détour d'un jardin japonais. Il y a d'abord Maître Osaki, orfèvre paysagiste et peintre à ses heures, puis Matabei Reien parachuté dans cette contrée d'Atôra suite à un drame l'impliquant et enfin le jeunot Hi-Han, pas si bête que cela, fin cuisinier lettré qui ne le sait pas encore mais que les aléas de l'existence vont tâcher de lui dévoiler.
Terreau d'amours clandestines et refuge de cette masculinité plurielle, l'auberge de dame Hison recèle de trésors insoupçonnés : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté,  Luxe, calme et volupté.» Charles Baudelaire nous invitait au voyage, Hubert Haddad le décrit. Mais comme toujours, les passions couvrent, les événements naturels se déchaînent et le bazar arrive vite dehors (et dans les cœurs).

Indéniablement, l'écriture de Hubert Haddad est reconnaissable par son lyrisme. Créateur de haïkus (les experts de cet art apprécieront), il raconte cette terre de contrastes que représente le Japon d'aujourd'hui, lieu de souffrance (de la seconde guerre) mutilé par des catastrophes naturelles engageant d'autres plus nucléaires. Le rythme japonisant du style donne un souffle épique intéressant à ce récit. Toutefois, j'ai eu le sentiment qu'Hubert Haddad se regardait parfois écrire, par l'emploi de néologismes un peu obscurs comme complexion (page 36) ou opposite (page 21) par exemple, et aussi sur certains haïkus qui m'ont paru artificiels et manqués de sincérité. Je pense aussi que ce texte a souffert de la comparaison et du rapprochement avec Neige de Maxence Fermine, lu pourtant il y a déjà quatorze ans. Les thèmes et la narration m'ont semblé si proches que je n'ai pas su trouver l'originalité dans le traitement fait par Hubbert Haddad.  

Néanmoins, Le peintre d'éventail reste un très joli roman sur la transmission (partage des arts et techniques, empreintes par-delà la mort), sur l'apprentissage de la vie (dépasser les deuils et la douleur physique de l'absence, savoir grandir au-delà de n'importe quelle épreuve) et le dépassement de soi. Agréable, dépaysant et rafraichissant (malgré quelques coquilles orthographiques disséminées ici et là. Malheureusement, cela devient monnaie courante, en particulier sur un autre livre sélectionné du prix Biblioblog). 

page 47
« Un amant silencieux était pour elle une bénédiction. Celui qui se tait n'attend rien de vous. »

et mes deux haïkus préférés
Nuit de tempête 
Chant de mille automnes 
La branche contre un volet.
 
Le monde est une blessure 
parle des esprits 
qu'un seul matin soigne
prix_2014b2d.png
Éditions Zulma 
Rentrée littéraire Janvier 2013

Lu dans le cadre du prix Biblioblog 2014.

avis : notre Geronimo national (un immense merci pour ce cadeau que tu m'as fait là en m'offrant cet ouvrage) Zazy, Kathel, SharonMarilyne, Jostein, Miss Alfie, Mimipinson, Emmanuelle Caminade, Karine, Miss G, Miss Bouquinaix,

et un de plus pour les challenges de Denis et Fabienne et d'Asphodèle (Prix Louis-Guillon 2013, prix Océans France Ô 2014 et Prix Biblioblog 2014 !)
A tous prix
évasion musicale : All of me - John Legend