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Deux femmes et un jardin – Anne Guglielmetti (entre *** et ****)

 

Deux femmes et un jardin conte la jolie rencontre estivale d'une adolescente et d'une femme d'un âge certain : la première s'ennuie dans le hameau de vacances (comprenant quelques maisons) supportant difficilement la mésentente entre son père et sa seconde épouse, la seconde héritant à sa grande surprise d'une maisonnée dont le jardin mérite toute son attention et son énergie. Dans ce roman  bienveillant,  tout a vocation à la contemplation, le temps s'arrête pour observer ou sentir. Deux femmes et un jardin est un hymne à la nature et aux sentiments sincères, sans naïveté. C'est très agréable de lire une histoire qui ne s'encombre pas d'une multiplicité d'événements secondaires, de personnages, d'une profusion de sentiments, d'une exagération des faits. Là, on voit la discrétion et le silence, le savoir-taire et l'observation, l'attention à l'autre par de petits gestes (et de menus larcins aussi, que vous découvrirez en lisant cette histoire). Ici une balade à vélo ou le défrichage d'un jardin récalcitrant à la tonte offre de belles aventures, sous le regard d'esprits jamais très loin. Deux femmes et un jardin est un roman aussi court que doux, simple et bien écrit, qui prend le temps de décrire les éléments (faune, flore, êtres humains), de les observer, voire d'arrêter toute activité pour les contempler, un roman dans lequel les temps de silence sont aussi des instants de complicité et d'échanges. Anne Guglielmetti nous offre un bonbon-doudou littéraire qui fait du bien et qui m'a rappelé par sa douceur le magnifique Le livre d'un été de Tove Jansson pour son côté filiation et transmission, et le génial Là où chantent les écrevisses de Délia Owens et le beau Toutes les créatures de Sarah Louise Butler pour la connexion avec la nature.

Merci à Sylire et à Fransoaz pour leur conseil judicieux !

Éditions Folio (148 pages)

 

Les Vivants Nullipares et alors ?

Pour ce billet, je vous propose la rencontre de deux univers : d'un côté un roman, de l'autre un manifeste. J'ai ouvert ces deux livres sans attente particulière, motivée à comprendre le succès populaire et justifié du premier (Les Vivants**** d'Ambre Chalumeau) et à découvrir les discours frondeurs du second (Nullipares et alors ?   entre *** et ****). 

Voilà dans le touchant Les Vivants, Ambre Chalumeau raconte des humanités touchées par un drame : la maladie d'un des leurs, celui qui les lie, celui qui n'a pas tout dit. On voit les deux grandes copines, les parents, le frère, on découvre le secret. Telles des bulles qui grandissent et parfois explosent, on les voit naviguer dans un quotidien tendu : l'une découvre la prépa, l'autre révèle ses traumas, le couple parental morfle, et le petit dernier apprend à vivre sans l'ombre de son frère, presque honteux d'apprécier enfin le soleil.  Les Vivants est le premier roman d'Ambre Chalumeau chroniqueuse culturelle de l'émission Le Quotidien, une personnalité que j'aime bien pour sa bienveillance, son flow, sa culture, la fluidité de ses paroles. Ce premier roman est facile à lire avec les punchlines de l'autrice, habituée à la concision, à l'écriture rapide, au jet incisif sans être méchant. La tendresse pour ses personnages transparaît à chacune de ses pages, sa générosité aussi. Telle une romancière déjà installée avec un univers bien campé, Ambre Chalumeau ose les métaphores, les réflexions toutes personnelles, les petites piques, met à nu ses idées tout en restant pudique. Les Vivants révèle surtout une autrice sur qui compter. Pourvu que son futur second roman soit aussi talentueux !

Éditions Le Livre de Poche 

 

Nullipares et alors ? Tout est dans le titre, oui, pourquoi à l'époque actuelle faut-il que des femmes justifient leur choix de ne pas avoir d'enfant, en écrivent un livre pour permettre à celles qui ont ce même désir de ne pas enfanter et qui n'osent pas, de savoir qu'elles ne sont pas seules ? Parce que l'intérêt de ce manifeste est surtout là pour raconter des itinéraires, pour donner des arguments et montrer implicitement la pression sociale forte que subit toute femme en âge de procréer, réduite à un état de porteuse d'utérus. J'ai lu Nullipares et Alors ? et à chaque fois, j'ai senti la colère contenue, la colère d'en avoir supporté des réflexions déplacées sur l'état de célibataire, l'état de celle qui ne veut pas suivre la logique implacable et toute tracée de la maternité qui rassure la norme sociale. Je me suis fait la remarque de savoir si on questionnait autant les futurs parents de leur choix d'enfanter. Pourtant on devrait, par équilibre, par la prise de conscience de ce que c'est de faire naître un enfant et de l'élever. J'ai regretté que ces femmes autrices aient éprouvé le besoin de se justifier capables d'amour. Je l'ai regretté parce que je n'en ai jamais douté, comme je ne doute pas que certains font des enfants sans éprouver tant d'attachement, répondant pour certains d'entre eux, plus à des rites sociaux/ancestraux/familiaux. Au-delà de ces différentes voix intéressantes, Nullipares et alors ? a le mérite de nous faire réfléchir loin et profondément en nous, sur ce qu'on veut réellement. C'est toujours utile.

Éditions Points 

Après un Cocktail sugar, Tenez bon !

Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée ****
Collectif de huit autrices coréennes

 
Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée est un recueil de huit nouvelles intéressantes et de haute qualité, qui permettent d’entrer par la petite porte littéraire dans la culture coréenne, autour de femmes et d’hommes, dans un monde particulier où l’adultère est coutumier. J’ai lu et apprécié certains écrits, j’ai eu un coup de cœur pour le fantastique Cocktail Sugar de Go Eun-Ju (pour la ronde des personnalités et des transmissions qu’il permet avec une chute imparable) et le corrosif Premières neiges de Oh Jung-Hi (une pause goûter gourmande qui m'a rappelée une fable de Jean de la Fontaine en version moderne et humaine). J’ai aimé le portrait maternel dans Le couteau de ma mère (ustensile de labeur et de liberté) de Kim Ae-Ran.  La nouvelle  Les chiens au soleil couchant de Han Kang (prix Nobel de littérature 2024) m'a profondément touchée, nouvelle sombre à la maîtrise parfaite tant dans les descriptions de lieu que des relations, sur une enfance abîmée. J’ai été sensible à Doublage de Park Chan-Soon qui honore les accompagnants avec douceur et délicatesse, sans le côté larmoyant, tout en restant raisonnable. L'héroïne de Trois jours en automne de Pak Wan-So se voue corps et âme à ses missions jusqu'aux trois derniers jours.
Les nouvelles sont relativement longues (la plupart dépassent les trente pages, certaines oscillent autour de soixante pages) et permettent d’installer les personnages et l’atmosphère. Elles sont toutes bien écrites et construites. Elles abordent des femmes de notre temps, combattantes, personnalités déterminées du plus jeune âge au plus ancien, au destin fragile ou fragilisé. Je suis contente de leur découverte.
Éditions Zulma
Traduction multiple conduite sous la direction de Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet.
 
 
Tenez bon - Pierre Assouline (entre *** et ****)
 
Dans Tenez bon, Pierre Assouline nous parle d’expériences de vie (parfois dangereuses, souvent altruistes), de littérature, d’impact d’œuvres littéraires sur sa pensée (et celle de ses élèves), sur ses choix. J’ai apprécié cet essai instruit sans être trop nombriliste, je l’ai trouvé utile et vrai (parce que la littérature a été et est un beau refuge dans ma vie d'humaine et m'a aidée à surmonter des deuils, des désillusions, à continuer à croire en l'humanité même si les temps actuels d'espoir sont durs) : c’est toujours bon de rappeler les valeurs qui nous lient, des valeurs humanistes. J’ai apprécié l’écriture à la fois instruite et claire, son estime de grands auteurs et de personnalités attachantes et justes (j’ai apprécié les moments partagés avec Simone Veil, j'ai compris son exaspération.). J'aime aussi le titre de cet essai avec son double sens : tenir bon en résistant à toutes les formes de bêtise, tenir bon en restant digne tout court. J’ai découvert la plume de Pierre Assouline,  un auteur pourtant bien installé. J'y reviendrai.
Éditions Robert Laffont 
 

Avec Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée, je participe au Petit Bac 2026 d'Enna
Catégorie LIEU (Cocktail Sugar et autres nouvelles de CORÉE) 

 

 

[BD] Palmer dans le rouge - René Pétillon et Manu Larcenet (entre *** et ****)

Je dois la lecture Palmer dans le rouge grâce à l'avis enthousiaste de Miss Violette. J'étais contente de retrouver ce héros après la lecture de l'éblouissant L'enquête corse, opus que j'ai adoré lire. 

Je tiens quand même à remercier Manu Larcenet d'avoir relevé le défi de poursuivre cette œuvre inachevée de René Pétillon. Je le remercie parce que le personnage de Palmer le mérite, parce que les fans de ce personnage sont - je suis sûre - quand même contents de le retrouver aussi. Et c'est vrai que l'album Palmer dans le rouge diffuse encore l'esprit de René Pétillon dans certains dialogues.  

L'histoire est intéressante : Palmer est appelé par son grand copain Ange Léoni pour retrouver Bénédicte la fille de sa cousine, qui disparaît pour échapper à un mariage qu'elle ne souhaite plus. Pour les parents de Bénédicte, cette décision est inacceptable au regard surtout de l'apport substantiel qu'aurait cette nouvelle union avec l'héritier d'un viticulteur californien : leur production viticole fait grise mine et le partenariat annoncé économique et familial offrirait des meilleures perspectives : comme dirait Léoni "Vous voyez ce mariage comme un assemblage." Le ton est donné et n'en changera plus. Les deux dernières pages de ce roman graphique sont irrésistibles d'humour à l'image de René Pétillon

Palmer mène l'enquête, découvre des mélanges pas très cathodiques et n'évite pas les sorties de route, toujours avec le même flegme, et on peut dire qu'il donne de sa personne : il n'évite pas les dégustations, oublie de recracher, s'allonge ensuite.

Je suis contente d'avoir lu Palmer dans le rouge, j'ai aimé retrouver l'atmosphère, j'ai aimé les couleurs et le scénario est intéressant avec le running gag représenté par le malheureux fiancé en recherche de sa belle. Je suis un peu moins fan du graphisme même si je reconnais que Manu Larcenet a su respecter l'atmosphère et les personnages installés par René Pétillon

Éditions Dargaud

Et un de plus pour le Petit Bac 2026 d'Enna et pour le défi En sortir 26 en 2026, défi lancé par Maghily (et logo repris chez Mokamilla) : vous retrouverez les participants et participantes grâce aux deux liens.  

Catégorie Couleur (Palmer est dans le ROUGE) 

 

5/26

Ma liste En sortir 26 en 2026 (en construction et au gré de mes publications)
 1. La nuit retrouvée - Lola Lafon et Pénélope Bagieu [PAL 2025]
 2. Chiennes de garde - Dahlia de la Cerda [PAL 2025]
 3. À quoi songent-ils ceux que le sommeil fuit ? - Gaëlle Josse [PAL 2025]
 4. Psychopompe - Amélie Nothomb [PAL 2025]
 5. Palmer est dans le rouge - René Pétillon et Manu Larcenet [PAL 2025] 

Badjens - Delphine Minoui (entre *** et ****)

Badjens décrit une adolescente iranienne décidée à faire vivre son intégrité physique et corporelle. Sa naissance installe le décor : le déshonneur de la famille paternelle qui rêve d'un garçon, le prénom de naissance imposé par une grand-mère omnipotente. L'éducation qu'elle et son frère cadet vont vivre finit par le planter. Badjens est née révoltée et tout son environnement ne fait que conforter et renforcer cette révolte.

Delphine Minoui décrit une atmosphère oppressante sous un joug religieux omniprésent mais où la résistance fourmille d'audace et d'ingéniosité. Badgens rend hommage aux hommes et aux femmes d'Iran et d'ailleurs qui combattent pour leur liberté et l'expriment par des gestes symboliques, au péril de leur vie. Badjens décrit une jeunesse bien dans l'air du temps qui aspire à évoluer librement. 

La lecture de ce roman est aisée : par des phrases courtes et simples, par des mots punchys, Delphine Minoui ne s'embarrasse pas de larges descriptions et garde le point de vue de l'adolescente. J'ai apprécié ce style direct et parfois lyrique. J'ai visualisé les scènes et les temps forts de famille (d'opposition avec le père et la grand-mère, de connivence silencieuse et tenace avec la mère). On sent l'Iran en mouvement, et aussi les répressions perpétuelles. On sent la force et le poids de la majorité silencieuse, malgré l'oppression, et c'est peut-être ce qui est à retenir ici : la peur et la violence sont les armes des dictateurs, pas leur endoctrinement ni le nombre de personnes qui leur sont corvéables à merci. 

Page 173 : vers de Simin Behbahani

Pour ne pas mourir, il faut assassiner le silence

Éditions Points 

Ma première participation (185 pages) au super défi Les gravillons de l'hiver de Sibylline du blog  La petite liste. Merci aussi à Kathel, PatiVore et Philippe pour la promotion.

 

[Nouvelles] 13 à table ! 2026 - Quelle bonne idée ! (entre *** et ****)

13 à table ! 2026  propose le thème Quelle bonne idée ! pour fêter dignement les quarante années des Restos du Coeur. Comme toujours, certaines nouvelles me parlent beaucoup, m'émeuvent, d'autres me laissent de marbre. C'est normal, le recueil est suffisamment riche et varié pour plaire au plus grand nombre. 


J'avoue que cette année, j'ai particulièrement apprécié Quatorze minutes de Karine Giebel, une nouvelle forte qui fait passer par plein d'émotions : c'est une réussite (tant dans sa construction que dans sa narration) dans laquelle une absence peut à tout jamais changer la vie d'un humain. 

J'ai éclaté de rire devant À nos actes manqués de Céline Denjean (une guerre sous fond de rosiers et de terrassement). Et pourtant si on y réfléchit, la situation n'est pas si drôle. 

J'ai apprécié La Terre de lait de Sandrine Collette (l'exode des nourrices rurales pour gagner plus d'argent en ville.) et Le petit chat de la rue Murillo de Michel Bussi (l'adoption d'un félin par une famille parisienne sous fond d'éradication animalière. Même si la fin m'a paru bien obscure et métaphorique -j'aurais aimé plus de détails- , j'ai senti le même glissement que celui de Matin brun de Franck Pavloff, livre que je vous surconseille de lire, surtout en ces temps obscurs.). 

J'ai découvert la plume usitée de Mireille Calmel dans La Tablée (tout est bon pour maintenir une brasserie généreuse) et le héros ordinaire, bienveillant et sans génie de Raphaëlle Giordano dans L'Homme sans idées. Lorraine Fouchet revisite des retrouvailles amicales version vachardes dans Une idée qui n'a pas de prix. Une sororité à recomposer. Alexandra Lapierre propose les effets d'un parfum érotique dans Senza fine - Le parfum de Pops ! Romain Puertolas anticipe l'immortalité dans son Cryogenic, intéressant, bien travaillé et glauque.

J'ai été moins fan de certaines nouvelles : La Montée des Eaux de Philippe Besson (je ne suis pas certaine que risquer la vie de camarades soit une si super idée), Odette de Valérie Perrin (l'autrice aborde les déserts médicaux au travers d'une histoire tout personnelle, et sans nuance.), Guérilla de Henri Loevenbruck (une guerre fleurie qui flirte allègrement avec des manquements à la loi), Quelle drôle d'idée d'Agnès Martin-Lugand (un univers bienveillant d'une maison d'hôtes dont le modèle économique n'est pas complètement assuré.)

Quand on ferme 13 à table ! 2026, on remercie les auteurs et autrices d'avoir pris le temps de nous évader, de nous proposer des écrits construits et consistants, de nourrir notre cerveau. La vente de ce recueil permet l'achat de 5 repas pour les plus démunis. Les Restos du Coeur fêtent leurs 40 ans, ce recueil est un cadeau qui a beaucoup d'intérêt. Et on remercie aussi tout le monde éditorial de rendre possible un tel objet à ce prix-là.

Éditions Pocket

Des éditions précédentes :

[Nouvelles] Première personne du singulier - Haruki Murakami (entre *** et ****)

Première personne du singulier est un recueil de nouvelles profondément intelligent, dans lequel l'auteur Haruki Murakami met en scène son double littéraire. Bien entendu, on imagine parfaitement que le narrateur n'est pas Haruki Murakami. Mais il faut bien reconnaître que l'usage du "je" très bien maîtrisé est confondant. Alors oui, le narrateur nous embarque dans ses souvenirs et chacun amène à une nouvelle.

 

Si j'ai été scotchée par le style à la fois accessible, riche et instruit (notamment sur la musique - rock et classique-) de l'auteur Haruki Murakami, j'ai été plus défaite face à certaine lenteur (très certainement liée au monde littéraire japonisant, dans lequel naviguent des digressions). Certaines nouvelles m'ont énormément plu. J'ai beaucoup aimé La confession fantastique du singe de Shinagawa et With the Beatles (ou le souvenir de la touchante et douce Sayoko), j'ai eu un coup de cœur pour l'intrigant Carnaval (là où beauté intellectuelle et laideur physique se mêlent). On a même le droit à une énigme mathématique (le cercle aux nombreux centres) dans La crème de la crème. Dans ce recueil de huit nouvelles, Haruki Murakami se met joliment en scène, raconte ses histoires d'amour, ses débuts d'écrivain, ses goûts musicaux, sa précision artistique : tout cela est sûrement inventé (et part peut-être de certains situations réelles). Le tout renvoie à l'authenticité et parle de culture japonaise, à l'image de l'écriture. Intéressant, vraiment intéressant.

Éditions 10/18

Traduction du japonais de Hélène Morita 

[BD] Un sombre manteau - Jaime Martin (entre *** et ****)

Un sombre manteau est un roman graphique au trait de dessin précis et nourri avec de très nombreuses qualités. L'auteur Jaime Martin restitue avec justesse la vie paysanne d'un village des Pyrénées, y parle de vie rude dépendant des aléas météorologiques et sanitaires, dans laquelle la propriété des terres est loin d'être acquise, dans laquelle la condition féminine est réduite au mariage, à l'enfantement et au labeur (et peu aux loisirs et aux désirs) ou bien à l'isolement et aux médisances. Un sombre manteau met en avant un duo complice de femmes : la trémentinaire Mara soigne les villageois par les plantes, l'intrigante Serena ne dit mot mais semble fuir le pire. Il y a un autre beau personnage féminin : Sol, un petit soleil qui envoie beaucoup d'espoir et fait fi des préjugés.


Un sombre manteau offre une jolie proposition graphique : on visualise bien les scènes, les personnages et leurs relations sont bien décrits. Les visages et le contexte sont travaillés avec intelligence. On sent l'atmosphère de défiance et l'envie quand tout est pénurie, on apprend sur l'histoire des trémentinaires. J'ai aussi apprécié de découvrir l'apport de ce métier et j'ai aussi été intriguée par le personnage de Serena qui tait longtemps son secret. Quand j'ai refermé cet album, je me suis clairement dit qu'il y aurait une suite (la fin ouverte le propose, on sent que la quête n'est pas finie tout comme la propagation, même si l'album se suffit à lui-même). J'ai aussi aimé ce choix de Jaime Martin de proposer des héroïnes indépendantes, ni fragiles, ni parfaites. Après, j'ai quand même un bémol sur le côté fantastique que je trouve superflu et qui met en difficulté le scénario global, je n'ai pas vu ce qu'il apportait à l'histoire. 


Un sombre manteau est un bel objet graphique que j'ai été contente de rencontrer.

Editions Aire libre

Traduction par Alexandra Carrasco-Rahal 

 

Seyvoz - Maylis de Kerangal et Joy Sorman (entre *** et ****)

Seyvoz est un objet littéraire intéressant. Construit à quatre mains avec deux voix et deux univers littéraires bien distincts, cet ensemble aurait pu être bancal, montrer des discontinuités permanentes à chaque intervention de l'une ou de l'autre autrice (Maylis de Kerangal et Joy Sorman). Il n'en est rien car fort intelligemment, les deux écrivaines ont bien scindé leur intervention : l'une dans le descriptif du quotidien d'un homme venu inspecter l'installation d'un barrage de Seyvoz et l'impact environnemental et humain sur la population locale ; l'autre dans l'histoire de ce fameux peuple avant l'érection du barrage. Entre elles deux, des esprits du passé qui ressurgissent. 

 

Seyvoz est un texte court (autour d'une centaine de pages), qui se lit facilement et qui permet d'apprécier les plumes de Maylis de Kerangal et de Joy Sorman, leurs différences et ce que chacune apporte au récit élaboré ensemble. J'ai aimé cette idée et cet exercice littéraire : j'ai trouvé le rendu intelligent et scénaristiquement cohérent, j'ai apprécié aussi la différence des deux atmosphères (un présent un peu fantastique et étrange à la David Lynch où le sens est mis à rude épreuve, un passé plus descriptif et plus réaliste qui pose des questions de société et d'environnement que j'ai davantage apprécié). J'ai aussi pensé à l'excellent Mahmoud ou la montée des eaux d'Antoine Wauters (sûrement le côté village enfoui, la montée des eaux et le barrage). Que de belles références.

Une lecture intéressante tant dans sa forme que dans son fond.

Éditions Folio 

Western - Maria Pourchet (entre *** et ****)

J'ai lu Western de Maria Pourchet : j'ai été attirée par le titre mais je reconnais qu'au cours de ma lecture, malgré les citations bienvenues de l'autrice pour justifier son intrigue "western", ma représentation cinématographique m'a empêchée d'envisager ce roman autre que classique. Mis à part ce bémol, j'ai apprécié le glissement des représentations, le changement de l'appréciation des personnages (excellent traitement de la figure d'Alexis. Je pense que celle d'Aurore aurait pu être un peu moins chargée, cela n'aurait en aucun cas gêné le discours) et l'évolution des registres opérés.

 

On part d'une situation étonnante : un illustre comédien lâche au dernier moment (avant le début des représentations) une pièce de théâtre et s'évapore dans la nature. Ce qui peut paraître un caprice de star va être annonciateur de révélations en tout genre. 

Western confronte deux personnalités (le comédien Alexis Zagner et Aurore), deux univers, deux vérités : un homme à femmes, une femme sans homme. Mais résumer cette histoire en trois lignes est clairement réducteur, parce que sa navigation est plus complexe qu'elle n'y paraît (comme un western, me direz-vous), parce que ce qui nous paraît tout mimi au début le devient nettement moins au milieu et plus du tout à la fin.

Maria Pourchet a réussi une œuvre ample, scénaristiquement cohérente et a bien campé ses personnages. On a le droit à une première révélation pour justifier la présence d'Alexis chez Aurore, cette révélation sera suivie d'autres assombrissant le portrait de ce Dom Juan. D'un western, on aboutit à un roman-enquête-pièce de théâtre sans que l'ensemble en devienne confus (et là je dis "Chapeau l'artiste ! Maria Pourchet -je précise-). Le traitement par l'autrice est assuré et assumé, elle n'hésite pas à nous éclairer les différentes étapes de son intrigue justifiant le traitement en western (même si les arguments présentés ont bloqué mon image fermée et usitée de cowboys et d'indiens, je l'ai déjà signalé en début de chronique).

J'ai passé un bon moment malgré les thèmes abordés et je vous laisse la saveur de la découverte/des découvertes. En tout cas, on sent le travail important et savant de recherche bibliographique, la prise de risque de Maria Pourchet et cela, j'aime beaucoup. On sent aussi la proximité des thèmes sociétaux actuels et je trouve très bien que les romanciers s'en emparent parce que l'art permet aussi de libérer la parole en décentrant les éventuelles controverses, de dénoncer des comportements inacceptables par l'intermédiaire de la fiction, de permettre la réflexion et l'attention par une distraction appuyée. Bien joué ! 

Éditions Le livre de Poche. 

[BD] Cinq mille kilomètres par seconde- Manuele Fior

Cinq mille kilomètres par seconde raconte l'histoire d'une vie puis d'une autre, d'un couple qui s'installe et qui se quitte, deux itinéraires qui se croisent à des époques charnières de l'existence.


J'ai vraiment adhéré au graphisme et aux couleurs employées par Manuele Fior : c'est pour moi la force de cette lecture. À chaque planche, une évasion et à chaque endroit une couleur principale. J'ai trouvé l'histoire classique comme nos vies : rien de superflu, rien d'exceptionnel. C'est aussi l'autre force de ce livre : celle de ne pas nous sortir de nos conditions humaines, celle de ne pas en faire trop. On y trouve des personnes qui font des choix, qui fuient quand la réalité demande du répondant et du caractère, qui fuient sans se sentir responsables dans la rupture. 

J'ai regardé ces personnages sans éprouver la moindre empathie à leur égard, je pense que mon côté hyper installé et mon besoin de sécurité affective se confrontent à l'instabilité courante et constante chez Lucia, à sa liberté assumée (ce qui est bien) teintée d'égoïsme (ce qui l'est moins). Si je comprends certains choix bienvenus pour assurer un équilibre psychologique intellectuel, j'adhère moins à d'autres choix faits qui vont impacter sérieusement d'autres protagonistes qui n'ont rien demandé du tout (cf le souvenir que ramène Lucia de Norvège). Et je ne dis pas que j'ai la juste façon de voir, parce que l'émancipation de Lucia montre aussi des qualités : celle de s'éloigner avant que les choses empirent, celle de rester cohérente avec une certaine image de la vie mêlée d'insouciance et d'apesanteur. Restent vraiment les images, le graphisme, l'ambiance qui servent le récit, voire le subliment. Reste aussi un traitement un peu sévère sur une génération de jeunes adultes qui veulent avant tout vivre l'instant présent en harmonie avec eux-mêmes en limitant les contraintes (même si on voit bien que cette forme de raisonnement a ses limites morales aussi).

Ce roman graphique a reçu le prix Fauve d'Or du festival littéraire d'Angoulême 2011 (il reste d'actualité et expose à sa façon et par cette histoire les conflits philosophiques entre générations, par l'interprétation que s'en font ses lecteurs.)

Éditions Atrabile

Emprunté à la bibliothèque 

avis : Enna, Anne, Noukette

De nos blessures un royaume - Gaelle Josse (entre *** et ****)

Lire Gaëlle Josse est toujours synonyme de petit bonheur littéraire parce que cette autrice essaie de varier le cadre de ses romans, d'en adapter l'écriture et de nourrir chaque intrigue d'une bibliographie conséquente ou suffisante. De nos blessures un royaume ne déroge pas à cette règle. 


Agnès, danseuse professionnelle, se décide à quitter brusquement son quotidien pour un voyage, une quête. Au cours de son périple (bus, autocar, train), Agnès va dévoiler l'objet de son périple et se dévoiler aussi. D'elle, on découvrira à la fois la force et les fêlures, son parcours dans la danse, ses contemplations, ses réflexions et son amour ; de ce livre, on apprendra l'existence d'un lieu européen insolite qui permet le cheminement et la conclusion. Et puis on découvrira aussi une autre intimité émouvante.

De nos blessures un royaume, j'ai apprécié les images et le voyage, j'ai visualisé les instants de vie d'Agnès, ses expériences et ses souvenirs, ses apartés sur les rituels culturels de divers pays : l'écriture de Gaelle Josse est explicite et instruite, sans être encyclopédique. J'ai aimé lire une écriture déliée, débridée comme si Gaelle Josse autorisait sa plume à se libérer. Si j'ai été un peu moins fan de la prose employée pour l'autre histoire sous-jacente - ce qui s'explique justement- , j'ai été touchée par la simplicité et la douceur des liens familiaux grâce à la description de scènes du quotidien et des escapades tantôt initiatrices tantôt fragilisantes. 

Au cours de cette lecture, j'ai pensé au splendide La nuit tombée d'Antoine Choplin pour la quête intime, le lien avec un objet transitionnel et le lien à une enfant fille. Et cette allusion qui a été convoquée chez moi sûrement à tort est de bel augure. 

 Éditions Buchet-Castel

 Autres avis : Géraldine,

De la même autrice L'ombre de nos nuits   - Le dernier gardien d'Ellis Island - Les heures silencieuses - Noces de neige - Nos vies désaccordéesUn été à quatre mains - Une femme en contre-jour  -  Une longue impatience

Les étoiles doubles - Laurent Bénégui (entre *** et ****)

Dans Les étoîles doubles, Laurent Bénégui dresse une fresque historique au XIXe siècle s'étendant du Siam aux États-Unis en passant par l'Europe. Il nous présente un couple de frères Eng et Chang Bunker partageant le même sternum, un duo organiquement obligé à se mouvoir simultanément en respectant un certain équilibre, un duo repéré très tôt par des marchands d'exhibition d'anormalités corporelles, par des scientifiques curieux de comprendre leur capacité à dépasser leur handicap et à analyser leur anatomie. Les étoiles doubles décrit la vie de ces jumeaux liés, de leur enfance d'amour auprès d'une famille chaleureuse et protectrice, aux multiples voyages à travers le monde jusqu'à leur envie continuelle d'installation et d'intégration.

J'ai mis beaucoup de temps à lire Les étoiles doubles : j'ai eu besoin de faire des pauses, d'alterner avec d'autres histoires pour des respirations. Ce n'est pas lié à la prose de Laurent Bénégui qui a construit une biographie sincère, nourrie sans jamais tromper son objectif principal : nous faire sentir ces deux individualités partageant un même corps, leur courage et leur énergie à dépasser le rejet, la stigmatisation, le racisme, sans occulter les difficultés, les soumissions, devenant eux-mêmes esclavagistes. J'ai apprécié les différentes étapes même si l'américaine a davantage ma faveur parce que j'ai visualisé les luttes politiques de la guerre de Sécession (les prémices et le dedans), j'ai apprécié d'entrer dans l'intimité de ces deux hommes : j'ai trouvé cette période très incarnée. Les autres moments le sont aussi mais j'ai senti davantage de zapping et d'enfilade de spectacles, de tournées, de retours au Siam sur une large première partie. 

En tout cas, j'ai apprécié cette lecture dense, bien écrite et instructive. Les étoiles doubles nous parle de deux hommes qui ont donné vie à l'expression "frères siamois" et qui l'ont incarnée jusqu'au bout. J'ai trouvé le discours de Laurent Bénégui scientifiquement solide : il a parfaitement su exprimer les questions d'éthique (vivre ensemble ou prendre le risque de mourir en se séparant, être uniques dans un corps double) et de déontologie (entre la recherche médicale, l'exhibition mercantile et le respect des corps), la distinction entre l'individu et l'enveloppe charnelle. L'auteur a réussi à placer son intrigue dans le temps et l'Histoire (asiatique, européenne, américaine).

Éditions Julliard

Lecture en service de presse (merci à la maison d'édition pour la patience)

Du même auteurLa Part des anges    Le mari de la harpiste   Mon pire ennemi est sous mon chapeau  Naissance d'un père  Retour à  Cuba

[BD] Inoubliables #2 - Fabien Toulmé (entre *** et ****)

Fabien Toulmé nous présente cinq histoires intimes, cinq parcours d'humain dont l'équilibre va être fortement ébranlé pour le meilleur ou le pire. 

Dans Inoubliables #2, vous découvrirez

  • Julie qui va connaître un point zéro givré de sa vie,
  • Cynthia, victime d'un amour toxique ou l'art rude et le courage inouï de s'en délivrer,
  • Kevin à la musicalité empathique et incarnée qui dépasse toutes les générations et fait des miracles en EHPAD,
  • Bruno au parcours tortueux d'affirmation sociale de sa sexualité,
  • Bohdan réserviste militaire ukrainien , régulièrement en première ou seconde ligne du front.

Chaque histoire a ses tons chromatiques qui permettent de la définir visuellement ; les dessins et les dialogues de Fabien Toulmé sont explicites, mesurés (dans leur discours), respectueux et sans excès ; le rythme narratif et chaque scénario maintiennent l'attention et la concentration de lecture, sans épuisement. J'ai beaucoup apprécié d'entendre ces humanités, leurs expériences de vie : les unes m'ont profondément bouleversée (Cynthia, Kevin, Bohdan), les autres m'ont aussi intéressée par les réflexions sur la vie et la société qu'elles provoquent. 

Inoubliables #2, une BD à découvrir qui ne nécessite pas la lecture du premier tome (du moins, la non lecture du premier tome n'a pas gêné ma lecture du deuxième tome).  

Éditions Dupuis


[Théâtre] Les figurants - Delphine de Vigan (entre *** et ****)

Dans Les figurants, Delphine de Vigan dresse une pièce de théâtre dans laquelle elle expose des personnes qui attendent leur casting, qui attendent la mise en place de scènes. C'est à l'occasion de cette attente que ces figurants se confient, racontent leur itinéraire, leurs choix et parfois leurs non-choix de cette invisibilité pourtant importante à l'écran parce qu'elle renforce le jeu des acteurs principaux, qu'elle place une scène, qu'elle la rend vivante et réelle. L'autrice raconte aussi leur quotidien qui souvent ne se résume pas qu'à être figurants : certains diversifient leur activité professionnelle par la participation à des publicités, à des vidéos, pour vivre et souvent survivre. 

Delphine de Vigan décrit le mépris ou l'empathie de certains comédiens plus connus, de certains réalisateurs ou assistants, à l'égard des mal-lotis, des mal-connus, des pas assez reconnus. Elle raconte surtout leur longue attente entre deux prises, leur longue attente des castings, de vies solitaires et isolées. Et pourtant, ils sont là pour quelques heures, quelques sous.

Dans Les figurants, Delphine de Vigan innove son écriture en tentant courageusement le théâtre avec les rythmes imposés, les dialogues et les monologues à poser : un nouvel exercice littéraire qui sort de son registre habituel, mais toujours avec cette envie de valoriser de décrire ce qu'on ne voit plus ou qu'on ne voit pas, de faire entendre ces voix qu'on n'entend jamais au cinéma. Et ce parti-pris est intéressant à l'image de l’œuvre humaniste esquissée par cette autrice, appuyée par son regard aiguisé sur la société du spectacle ici, sur la société en règle générale.  

Les figurants est un texte très accessible, intéressant. Ce n'est pas un coup de cœur mais j'ai apprécié de le découvrir et de me plonger dans ces humanités simples, d'y lire leur quotidien, leurs états d'âme  et d'apprécier leur abnégation et leur courage de poursuivre malgré tout et contre tout, juste pour la beauté du cinéma, conscients de participer à une oeuvre collective partagée, heureux d'avoir parfois une scène à eux (et de changer potentiellement de statut, lorsque la caméra se prolonge sur eux.). J'ai apprécié d'y lire leur énergie et leur persévérance, et de ressentir aussi leur épuisement. 

Les figurants exprime tout cela et je remercie Delphine de Vigan d'avoir honoré ces héros de l'invisible et d'en avoir fait des héros tout court.  

Éditions Gallimard

Autres avis : Jostein

De la même autrice : Les enfants sont rois Les gratitudes  - Les Heures souterraines  -    Rien ne s'oppose à la nuit   -  Un soir de décembre

Ma participation au challenge Monde ouvrier et Monde du travail (focale sur des métiers du spectacle + pièce de théâtre : fond et forme !)


Le livre des soeurs - Amélie Nothomb (entre *** et ****)

J'ai choisi de découvrir Le livre des sœurs d'Amélie Nothomb pour son titre, pour le thème abordé (celui de la sororité), avec l'espoir d'être éblouie ou davantage scotchée (parce qu'Amélie Nothomb a su m'embarquer par le passé -Hygiène de l'assassin, Stupeur et tremblements-). Cette autrice m'intrigue par sa capacité à se renouveler, à avoir souvent une bonne idée mais dont le traitement ensuite manque de profondeur (enfin, pour moi). 

J'ai apprécié Le livre des soeurs parce qu'il y présente la puissance d'une sororité réussie, construite par un défaut d'équilibre familial au départ (le couple fusionnel de parents est moins accompagnant que prévu, voire carrément toxique). J'ai apprécié de voir naviguer Tristane (l'aînée) et Laetitia (la cadette), de repérer la sagesse de Tristane et la volubilité et l'énergie de Laetitia, ensemble contre tous, ensemble jusqu'au bout de la musique et des études. Alors oui, elles découvrent les premières amours, elles se construisent un autre clan, une autre tribu. Elles réussissent leur sororité là où leur mère (Nora) échoue avec la sienne (avec la rock'n roll Tante Bobette). Le thème récurrent de l'anorexie et de la morbidité est tristement incarné.

Voilà dans Le livre des soeurs, Amélie Nothomb nous parle de vécu familial, de construction d'un être à l'ombre du regard parental, questionne la genèse d'une famille. Elle nous parle de désirs de jeunesse, de cette énergie à tout construire, à tout tenter et à imiter, de sa très grande fragilité aussi.

Editions Le livre de poche.

De la même autrice : Frappe-toi le coeur - Les aérostats - Riquet à la houppe Soif -  

La nuit des pères - Gaelle Josse (entre *** et ****)

Dans La nuit des pères, Gaelle Josse narre les retrouvailles d'un frère et d'une sœur au moment de la fin de vie de leur père. Longtemps proches, les remarques dures et désobligeantes du père à l'égard de sa fille ont eu raison de leur fraternité. Pourtant ces quelques jours passés ensemble vont permettre de comprendre davantage leur histoire familiale et le passé de ce père pour qui les longues randonnées en solitaire ou en groupe ont servi d'exutoire et de pansements mentaux.


La nuit des pères est une rencontre littéraire à l'image de toutes celles que propose Gaelle Josse, sympa, riche et ici plutôt sombre car on véhicule dans une âme humaine meurtrie abîmée (celle du père). Cette histoire n'est pas gaie-gaie mais elle est agréable à lire. La plume de Gaelle Josse permet rapidement la proximité avec les héros par plusieurs principes : l'usage du "je" et du "tu", les réflexions individuelles/monologues sous forme d'interpellations ou de confessions et puis les secrets qui se dévoilent en cours d'intrigue. L'écriture de Gaelle Josse fait le reste, comme toujours.

Dans les rapides -Maylis de Kerangal (entre *** et ****)

Dans les rapides est une œuvre très intéressante de Maylis de Kerangal, qui ose ici une prose saccadée, à la forme de paroles de chansons rock (ce qu'incarne le trio des trois jeunes filles - Nina, Lise et la narratrice, Blondie, dont le surnom est un hommage à la chanteuse Debbie Harry du groupe de rock éponyme - trio donc de jeunes femmes dont nous suivons l'ascension ou du moins l'évolution). Le style employé par l'autrice est à la fois très travaillé (chaque mot est posé) mais peut être exigeant aussi à lire. Parce que les expressions se suivent, se répondent mais pas toujours selon le leitmotiv sujet-verbe-complément. Cette cohorte donne un rythme de diction rapide (comme le titre), une prose adolescente, une prose toutefois imprégnée de l'univers musical qu'elle traverse. Chaque court chapitre débute par un titre de chanson, l'album s'y référant et éventuellement le nom de l'interprète. 


Dans les rapides, Maylis de Kerangal rend hommage aux chanteuses pop et rock de la fin des années 1970 (Debbie Harry, Kate Bush...), icônes modélisantes, séduisantes et précurseuses pour adolescentes inspirées. Dans ce roman, elle décrit une époque musicale révolue, à la fois destroy et profondément libre, innovante et musicalement essentielle (toujours pérenne). J'ai aimé découvrir le trio de petites nanas qui se cherchent, qui visent l'Amérique et débutent l'organisation, qui tentent l'aviron sans franc succès. À travers ce récit, Maylis de Kerangal aborde les premiers émois amoureux, les premiers rêves et montre aussi à quel point une époque fédère et marque les âmes (on retrouve l'ambiance de Noël en février de Sylvia Hansel). Cette lecture confirme qu'on est indubitablement rattaché à son enfance et à son adolescence elles deux empreintes à un monde musical incarné. Il n'y a pas d'ailleurs jamais de meilleure époque musicale que celle qu'on vit à ces âges, parce que chaque morceau est associé à un souvenir, à une émotion qui forme, qui construit l'adulte en devenir.

J'ai bien aimé Dans les rapides, mais j'avoue mon manque d'objectivité concernant Maylis de Kerangal : c'est une autrice dont j'affectionne l'écriture, la diversité des registres et des univers qu'elle explore. C'est une écrivaine qui ne cherche jamais la facilité et qui ne se limite pas à une façon d'écrire. Elle prend des risques et à chaque fois, je succombe. Mais je reconnais une chose : Dans les rapides exige une bonne attention et une bonne concentration de par la construction littéraire employée. Je loue en tout cas la richesse culturelle musicalement parlant que ce petit roman propose en si peu de pages *. C'est top (50... désolée, il fallait que je le fasse !)

Éditions Folio

* : autour de 110 pages dans cette édition

 de la même autrice : Canoës , Corniche Kennedy, Naissance d'un pont , Réparer les vivants , Tangente vers l'est , Un chemin de tables

 

Pays retrouvé - Jeff Sourdin & Pierre Jourde (entre *** et ****)

Dans Pays retrouvé, les deux co-auteurs Jeff Sourdin (textes) et Pierre Jourde (illustrations) proposent un retour à la terre natale d'un quarantenaire suite au décès de son père paysan. Ce court récit (130 pages) suffit pour se remémorer l'histoire familiale, les anecdotes de travail (ah les fameuses patates), les réunions et les événements de famille. 

Très bien construit autour d'une vie de hameau qui mêle le passé de quatre familles, de quatre fondateurs, Pays retrouvé raconte une enfance rurale commune, rude où le peu côtoie la sortie annuelle de la foire Saint Martin, les travaux de ferme du quotidien, les empoignades familiales autour de repas à rallonge au cours desquels on n'échappe pas aux discussions acharnées de politique (d'abord agricole puis politique tout court), à la fin desquels il est si difficile de se quitter.

J'ai passé un doux moment avec Pays retrouvé, peut-être parce que justement, cette histoire parle de et appelle à la réconciliation entre le citadin et le rural, comme un trait d'union entre les héritiers qui vivent en ville et les aïeuls qui sont restés au pays et ont construit un premier héritage terrien.   

La plume de Jeff Sourdin est délicate et précise, elle n'évacue pas les tensions et explore les peurs et les quêtes. Elle raconte une vie de proximité, où un voisin est réellement une personne qui partage notre vie ou du moins notre quotidien. Le trait de crayon de Pierre Jourde est imagé, lié aux instruments, aux objets. J'espérais des paysages, mais le choix fait est finalement le bon : on garde la main sur notre propre imaginaire. 

Pays retrouvé est une jolie rencontre littéraire, que je vous conseille.  

Éditions La part manquante

 

de Jeff Sourdin : Ripeur,

Le cinéma de Saül Birnbaum - Henri Roanne-Rosenblatt (de *** à ****)

Le cinéma de Saül Birnbaum décrit l'itinéraire d'un homme juif, de son enfance en Autriche à sa fuite en Belgique pour échapper aux arrestations nazies, à son arrivée et à son ascension aux États-Unis, en tant que restaurateur et amateur de cinéma.  

Le cinéma de Saül Birnbaum offre une fresque dense et riche d'allusions cinématographiques, de contextes historiques. 

En 180 pages de pages seulement, l'auteur, Henri Roanne-Rosenblatt, déroule plus de soixante ans d'une existence remplie de foyers différents, de contrées variées, de projets menant à plus ou moins de succès, à plus ou moins de renommée. Le style de l'écrivain est naturel et agréable. Henri Roanne-Rosenblatt a trouvé sa voix littéraire teinté d'humour (malgré l'époque), de critique et d'amour de ses personnages qu'il porte. Il a su mettre en scène les épisodes par les nombreuses citations musicales, cinématographiques, littéraires, dans un contexte historique bien maîtrisé. 180 pages d'histoire d'un homme qui a su rebondir et répondre à la demande des ses parents persécutés : survivre et vivre avec enthousiasme, et garder foi en l'humain, malgré les abjects choix politiques qui ont porté au sommet de nombreux États des monstres sanguinaires, des génocidaires. Et des rencontres heureuses, bienveillantes... Saül va en connaître, être porté par elles, se référer à elles, et prolonger une lignée, comme héritage d'une terre originelle défunte. 

Mais il faut aussi reconnaître, qu'avec un tel rythme narratif, l'auteur ne peut pas s'éterniser pas sur certaines années, sur certains instantanés de vie de Saül, ce qui est compréhensible et normal. Toutefois, par ce choix, j'ai eu le sentiment de ne pas pouvoir m'attarder sur certains événements qui du coup ont manqué de profondeur pour moi, de lire une accumulation de rebondissements et de coïncidences. Si la plupart des personnages et des époques sont bien ancrés, je n'ai pas cru en le personnage d'Hannah, en la reconnaissance du film du neveu de Saül et produit par Saül. 

En résumé : Le cinéma de Saül Birnbaum est une histoire qui se lit très bien avec une écriture sympathique et nourrie, un moment de voyage dans le temps et dans l'Histoire, pour ne pas oublier ce qui fut. 

Un livre à découvrir et un scénario qui a été adapté au cinéma.

Éditions M.E.O

Lu en service de presse : un grand merci aux éditions M. E.O pour ce partenariat et cette découverte. 

autres avis : Anne