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3000 façons de dire je t'aime / Marie-Aude Murail ****

Il y a plusieurs façons de s'aimer, de se le dire. Bastien, Chloé et Neville ont choisi la voie théâtrale. Premières rencontres au collège dans la classe de Madame Bramenton, retrouvailles dans un conservatoire d'art dramatique de leur ville après les années désertiques du lycée. Au contact des œuvres dramatiques et de leur mentor - l'énigmatique Jeanson -, le trio amoureux va muer, s'affranchir de son carcan social et s'affirmer : en avant la musique, le théâtre !
Indéniablement, Marie-Aude Murail écrit bien, transmet son amour de la littérature classique et nous donne envie de plonger dans les classiques intemporels ! Elle présente trois héros atypiques : la jolie Aricie, alias Chloé, petite fille bourgeoise coincée par les idéaux familiaux la concernant, le futur Coluche-Bastien un brin oublié par ses parents épiciers et l'habité Lorenzaccio, beau et ténébreux Neville qui trime avec sa mère célibataire. Trois jeunes que tout oppose et dont l'union fait la force : ensemble, ils apprendront (surtout Bastien), ensemble ils gagneront. Quoi ? Le droit d'être heureux, tout simplement !
3000 façons de dire je t'aime impulse une belle énergie créatrice : Marie-Aude Murail ouvre chaque chapitre par une citation illustre. Tels Le cercle des poètes disparus en son temps ou Ensemble c'est tout d'Anna Gavalda, cette histoire rappelle que rien ne s'obtient sans effort, que certains murs se franchissent avec un peu d'aide aussi. L'humour toujours présent dans la prose de l'auteure renforce cette envie irrésistible qui nous prend de replonger dans les classiques, n'en déplaise à Clélia, petite sœur de Chloé, que « le versant dépressif de la littérature français commence à exaspérer ». C'est un livre réjouissant où culture, solidarité, affection prennent tout leur sens, un récit optimiste et vivifiant, présentant de jeunes adultes en recherche et la difficulté de l'interprétation, un texte nourri par les références littéraires développées, histoire de rappeler qu'il est toujours bon d'avoir des rêves et d'essayer de les réaliser.  

École des Loisirs

Rentrée littéraire 2013 

avis : NadaelNouketteThéoma, Elea (chez Valérie)

emprunté à la bibliothèque grâce au comité ados (oui, oui, vous avez bien lu !)
A tous prix
et un de plus dans les challenges de Piplo et d'Asphodèle (prix jeunesse "SOS Libraires" 2014.)
  

Oh, boy ! ~ Marie-Aude Murail *****


J'ai reçu Oh, boy ! en cadeau de swap grâce à Syl et d'avance je lui dis : MERCI ! Quel superbe cadeau, tu m'as fait là !
Il est rare de découvrir une œuvre avec un tel palmarès de prix littéraires, précisé ici (à ce propos, Laure, je te laisse le choix du prix pour ton challenge). 
Dernière chose : j'ai débuté ce roman sans savoir qu'il s'adressait à un public jeune (j'ai pour habitude de ne jamais lire la quatrième de couverture. C'est un de mes collègues, curieux de découvrir ce que je lisais, qui m'a renseignée à ce propos en lisant, lui, cette fameuse page ! Mais non, je ne plane absolument pas) et honnêtement je suis heureuse que nos petits jeunes (et leurs aînés) puissent profiter d'une telle œuvre de qualité.


Barthélémy Morlevent a tout pour lui : beau comme un dieu (un regard de velours aux yeux bleu star) et maqué à son antiquaire de patron (Léo, soupe-au-lait le plus souvent), il ne se foule pas au boulot et passe le plus clair de ses journées à jouer à la console de jeux (avec une maîtrise parfaite de Tomb Raider). Ce Parisien pur souche habite un appartement bien situé et envisage sereinement l'existence. Seules ombres à ce tableau idyllique : sa demi-sœur, Josiane, ophtalmologue de profession qui n'a cessé de le diminuer durant l'enfance et son voisin du dessous, du genre à castagner sa ravissante femme, Aimée (cela ne s'invente pas), quand il en a envie et en général, tout le temps !
Pour parfaire l'ensemble, une juge gourmet (Laurence), une assistante sociale (Bénédicte) et trois orphelins (Siméon, Morgane et Venise) s'annoncent, bien décidés à le rendre responsable : oh boy ! (juron proche du allo, quoi nabillien)

Tout est subtil dans ce livre. Traitant des sujets comme l'homosexualité, les violences conjugales, le deuil et l'abandon, les familles recomposées (et parfois éclatées), la stérilité des couples, l'adolescence des enfants surdoués ou la maladie, l'auteure aurait pu subir un plantage direct. Et ce sont, là, tout le talent et l'art de Marie-Aude Murail : traiter des sujets graves et savoir en rire, vivre le moment présent sans épargner les instants difficiles qu'implique l'existence. Sous couvert de ce tutorat rocambolesque, Oh, boy ! offre à son lectorat une magnifique leçon d'écriture : rendre accessible et audible à tous, ce qui n'est pas simple (et souvent tu : la mort possible d'un enfant, la lutte contre le cancer, le dépistage du SIDA), dérouler une histoire commune avec effets rebondissants (moments de tension et de détente), présenter une tribu aussi fantastique que celle des Mallaussène de Daniel Pennac.

Tout est beau et bon dans ce livre : des dialogues savoureux (avec les expressions extraordinaires de la petite Venise qui porte bien son prénom : ses boucs d'oreilles et son pédésexuel me manquent déjà), les blagues lourdingues de Bart (idéales pour désatomiser une situation tendue et contrecarrer le sérieux des géniaux Siméon et Morgane), une intrigue qui tient  la route (celle de trouver le fameux Prince Charmant et un tuteur pour les trois petits), une famille dont les liens de sang vont renforcer la légalité. Un roman majeur de la littérature ado, tout simplement sublime !

Collection Médium
Éditions l'école des loisirs 

et un de plus pour les challenges de Sharon, de Lystig (Paris) et de Laure


évasion musicale (dédiée à ce cher Barthélémy et petit clin d’œil à Laure)

Jeunesse : Guerre, et si ça nous arrivait ? - Janne Teller

Les responsables de cette chronique sont mes amies Une Comète et G. que j'ai croisées ce week-end et qui m'ont obligée fortement incitée à parler de ce roman jeunesse exceptionnel. Donc si vous trouvez cet avis mal écrit, lamentable et inutile (vous constaterez que je ne vous demande pas de rayer la mention inutile !), c'est de leur faute, pas de la mienne !
Présenté comme un passeport européen, Guerre narre la fin de la communauté européenne. La France a souhaité imposer son modèle expansionniste économique, les Anglais et les pays scandinaves s'y sont opposés, le conflit armé s'impose : bombardements, plus de chauffage, des maladies à profusion, une mort qui rôde et enfin l'exil qui semble la seule voie de survie face à l'inquiétante Police de redressement. Et justement, la terre d'accueil promise se révèle guère hospitalière : ghettos, impossibilité de travailler sur place sans connaître l'idiome local (cette situation temporaire ne devrait pas de toute façon s'éterniser : de quelques mois, elle passe à des années, générant une pelletée de citoyens de seconde troisième no zone) et puis les alliances, la fin du conflit et cette question lancinante : où aller ? 

Quelle richesse que ce roman ! En peu de pages, il développe toute la géopolitique du siècle dernier. Sans lourdeur, sans académisme, la présentation remarquable amène à l'adhésion immédiate : le lecteur est pris à parti (usage du "tu", du "vous" évoquant son clan) ; l'intrigue s'adapte au pays d'édition (une France en guerre, une famille de souche en perdition, dans cette édition française) ; les thèmes abordés interpellent (l'exil, le rejet, les contradictions d'un conflit, le patriotisme, la peur de l'étranger, son intégration difficile, le conflit des générations aux héritiers brinquebalés entre deux cultures) et enfin, l'intelligence du choix du pays d'accueil (inversant complètement l'échelle des valeurs géostratégiques actuelles).
Les illustrations fortes de Jean-François Martin renforcent le propos. Impressionnant.

Traduction de Laurence W. Ø. Larsen 

Éditions (Les Grandes Personnes)  

emprunté à la bibliothèque

Roulez jeunesse #1

Oui, vous avez bien lu : je vais chroniquer deux livres du rayon jeunesse. 
Explication : cet après-midi, j'accompagne mon C et mon V à la médiathèque où je retrouve ma copine A-L. Après parlote, je me lance : sur le présentoir, il y a les audiolib et les nouvelles de la littérature jeunesse. À tout hasard, je demande conseil à A-L qui me parle de Les invités et Un peu, beaucoup, à la folie. C'est fou, comme parfois il ne m'est pas difficile d'alourdir mon sac (enfin, façon de parler). Je précise de suite que je ne possède aucune action en bourse des éditions Thierry Sagnier !
Un peu, beaucoup, à la folie aborde les premiers émois amoureux, l'attente, l'espoir et le chagrin. Tout est délicat dans ce livre grâce à la délicieuse prose de son auteure Catherine Sanejouand qui scande de façon poétique cette jolie intrigue.

Valentine est amoureuse de Théo et s'interroge sur la réciprocité de son sentiment. Léa, sa meilleure amie, éprouve un profond attachement pour un garçon mais tait son nom puisque Valentine n'a pas souhaité le connaître. Des quiproquos, des arbres gribouillés, des maux de ventre, des petits mots dévoilent cette période si fragile et tendue du premier béguin en si peu de pages (40 précisément) : ravissant !
page 25: « Valentine dit qu'elle ne savait pas, que non, que rien. Si elle devinait qu'il y avait un lien entre Léo et ses spasmes, elle voyait bien que ses spasmes l'empêchaient d'aller à l'école donc de voir Théo. Tout cela manquait de logique
page 27 : « Valentine retourna à l'école et y emporta ses spasmes

 
Dans un pays aux onze collines (et autant d'idiomes), des visiteurs s'installent se tapent l'incruste chez les habitants. Proposant leur nourriture et éduquant la population locale à leur langue, ces invités présentent un comportement bien étrange. Au départ serviables et relativement gais, ils se révèlent très vite autoritaires et exigeants. Bref, la situation dégénère de façon inexorable.

Lorsque j'ai ouvert ce court roman (39 pages), j'ai pensé à Les domestiques de Gustavo Bossert. Même si certains éléments se révèlent proches (manipulation, escroquerie, aliénation, soumission), la comparaison s'arrête là, puisque Charlotte Moundhic investit aussi le champ politique. Ici, les envahisseurs exigent l'apprentissage linguistique, la culture d'une céréale extérieure et le port de fameuses bottines en cuir. Nourrie de références passées, l'auteure aborde les étapes de la colonisation sous le regard d'un enfant, développe l'état de prise de conscience collective lorsque les demandes extérieures deviennent intolérables. Les invités évite l'écueil de trop longues descriptions, use comme Matin brun de Franck Pavloff de la fable pour amorcer une discussion, rappelle que la liberté, l'égalité et la fraternité se conquièrent parfois au prix de sacrifices mais restent les droits majeurs de tout être humain, encore bafoués actuellement en Chine, en Corée ou ailleurs avec le travail forcé aux conditions inacceptables. Tout simplement remarquable.

pages 27-28
«Une fois au lit,
   nous n'avons pas pu en reparler
   l'invité avec nous,
   malgré sa gentillesse,
   nous interdisait
   toute intimité familiale
...
« Pour la première fois,
   j'ai pensé que leur présence
   était un peu pesante

Collection Petite Poche
Éditions Thierry Magnier 

avis : Jérôme


empruntés à la bibliothèque

et un de plus pour le challenge de La Part Manquante
   

Le bouclier de Gergovie - Gérard Streiff ***

Ce qui est génial lorsque je prépare un billet sur un livre reste la découverte que je peux en faire après lecture. Par exemple, Le bouclier de Gergovie est recommandé par le Ministère de l’Éducation nationale dans le cadre de l'opération Lectures pour les collégiens (ici, sur le blog de l'auteur). C'était donc cela ! (oui, je laisse planer le suspense).
Les Gaulois, Epona et Taranis, sont super forts à la « course du Germain », duel équestre entre deux paires de cavaliers (chaque duo est placé sur une monture). Constamment ricanés par leurs adversaires du fait de leur jeune âge (treize ans) et de leur rousseur, les jumeaux de Lug poursuivent et excellent souvent dans le combat. Leur investissement reste à la mesure de leur faille, la disparition inexpliquée de leur mère Velléda. Nous sommes en 52 avant Jésus-Christ, à Gergovie, lieu de future lutte gallo-romaine. Justement, v'là-t'y pas que Vercingétorix se pointe et propose à nos deux valeureux ados une mission de la plus haute importance.

Honnêtement, j'ai choisi ce livre pour deux raisons : l'origine géographique de la maison d'éditions Gulf Stream et l'unité de temps. Je pense que parfois, elles ne sont pas suffisantes.

Certes, Le bouclier de Gergovie est destiné à la jeunesse, je l'ai découvert après l'avoir lu. Il m'est souvent tombé des mains, l'intrigue mince vaut le détour pour la succession de termes romains définissant les multiples peuplades gauloises (les Turons furent oubliés dans le glossaire, en fin d'ouvrage) mais honnêtement, le récit ne casse pas des briques : un félon pas clair, une montée du suspense bien molle, un lexique riche mais envahissant (une sorte de Romain des mots). 

Gérard Streiff maîtrise parfaitement l'époque qu'il décrit, un peu moins l'histoire qu'il compose. Il est fort possible que le jeune public exige moins de détails mais la recherche du traître et même la dernière vilenie me semblent balancées tout comme l'explication du décès d'un protagoniste. Les personnages ne paraissent pas assez marqués physiquement : on ne les ressent pas car on ne les voit pas. J'ai eu la sensation d'ouvrir un livre d'Histoire au lieu d'un roman. Agaçant (même si j'adore l'Histoire, je précise).

Éditions Gulf Stream (spécialisées en jeunesse)

emprunté à la bibliothèque 

et un de plus pour les challenges de La Part Manquante, de Liliba, de Sharon, de Lystig (Gergovie - Auvergne), d'Enna (lieu)


Le voyage imaginaire - Léo Cassil *****

Voici un livre exceptionnel sur une époque révolue (celle de l'abdication du tsar russe au profit de la révolution prolétaire de Lénine) observée par un jeune lycéen Lolia, plein d'inventivité, son frère Osska et leurs copains.

Suite à la disparition de la reine de l'échiquier paternel, Lolia et Osska, punis par leur père, s'échappent d'une réalité tumultueuse (période révolutionnaire, fin du règne du tsar Nicolas II, aux multiples combats tant idéologiques que meurtriers) en créant un état virtuel, La Schwanbranie, îlot aux contours d'une Grande Molaire (!) subissant régulièrement les assauts de pays étrangers ou bien désirant une expansion géographique, à la fragilité politique aussi instable que celle de la Russie de 1917.

Oscillant entre ce monde imaginaire totalement contrôlé par ses créateurs et le quotidien tantôt joyeux tantôt rude de ces derniers (lié aux conflits armés, un habitat qui diminue au fur et à mesure des restrictions, envoi du père médecin sur une zone de guerre, les délations), Léo Cassil décrit parfaitement sous un registre enfantin, les états d’âme de ses concitoyens, joue sur la dérision (n'hésitant pas à mettre en application les théories de la future Internationale situationniste : tous égaux, la liberté totale sans limite -Mai 1968 n'a rien inventé-, l'autorité ébranlée par des élèves quelque peu facétieux, un corps enseignant modifié en fonction du clan dominant, un gouvernement aussi improvisé qu'improbable, la parole des adultes toujours tournée en ridicule -avec des joutes verbales remarquables- au vu de ses contradictions ou des utopies manifestes, une esquisse de représailles sur les notables juifs de l'époque - perte de leurs emplois, confiscation de leurs outils de travail et de leurs biens).

Le voyage imaginaire très bien écrit, n'en demeure pas moins jubilatoire avec des scènes formidables (celle du professeur d'histoire géographie tournant en ridicule l'apprentissage unique de la préhistoire - les révolutionnaires ont souhaité occulter de cet enseignement, tout le pan tsariste- au point d'appliquer auprès de ses élèves les us et coutumes des brontosaures ; l'arrivée grandiose de la mixité (sexuelle) dans les classes ; la compétition mathématique de haute lutte qui rappelle que les narrateurs restent des enfants) : un pamphlet adouci et expurgé pendant vingt ans d'extraits jugés trop indécents pour le pouvoir en place (notifiés par le symbole §), aux allusions nombreuses de la littérature Jeunesse (Léo Cassil composa des oeuvres essentiellement pour les adolescents), un écrit salutaire pour tous.

page 23 : « Naturellement, la Schwanbranie sortait victorieuse de toutes les guerres, § comme la Russie de nos manuels d'histoire §. »

Une mention spéciale aux éditions Attila qui ne se contentent pas d'offrir à ses lecteurs des oeuvres précieuses mais fournissent aussi de sublimes illustrations (une pagination toujours remarquable, un jeu des personnages de la Schwanbranie ici, une splendide illustration dans Le désert et sa semence, et toujours la volonté de restituer l'oeuvre dans son contexte historique par une analyse intelligente

Traduction de Véra Ravikovitch et Henriette Nizan

La Voie des indés / Choisissez votre titre Livre reçu et lu dans le cadre de l'opération de Libfly, La voie des Indés, en partenariat ici avec les éditions Attila, que je remercie infiniment.
et un de plus pour les challenges de Cess et de Sharon