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Thriller - Iegor Gran ****

Tout à commencer par mon amie I., bibliothécaire de profession, qui me demande de lire le dernier Gran car elle a besoin d'un avis de lecteur lectrice. Et me voilà embarquée bien malgré moi dans un nouveau bouquin (et ma table de nuit qui supporte dans tous les sens du terme mes retards littéraires, ne lui dit pas merci). Il faut dire, pour décharger mon amie d'une certaine culpabilité (qu'elle n'a pas, je vous rassure), que Thriller a tout de suite titillé mes yeux : j'ai adoré O.N.G (au point de ne plus regarder les associations caritatives de la même façon après le lecture de ce livre génial).

Un professeur américain d'économie Norman Mayfield a quelques petits soucis à régler : une non reconnaissance de ses talents intellectuels (sa fumeuse équation d'économie sociale ne convainc ni le milieu universitaire ni le monde marchand), des difficultés à la maison (sa jolie femme Suzanne très tentée par l'adultère, son ado Syd inspiré par les postures et chorégraphies charnelles), une mémoire qui flanche (très délicat surtout en ces temps tumultueux) et une salade pas assez copieuse, qui provoque une grosse dispute lors d'un dîner chez lui avec deux de ses collègues : le lubrique doyen de l'université de Berkeley Lorch et le remonté et peu loyal Lafayette. Dîner où Norman apprend qu'il a volé le portefeuille d'un clochard, moment de déroute mnésique. Tout va pour le mieux, sauf lorsque quelques jours plus tard, on apprend le meurtre d'une jeune femme à deux pas de chez Norman, munie de son livre le plus illustre (quand on sait que le dit bouquin a connu un si pauvre engouement, on comprend vite que cela sent le roussi pour notre économiste chéri, qui ne se souvient de rien mais veut bien assumer tout).

Tour à tour drôle, pétillant, avec des répliques savoureuses (quoique parfois attendues), l'intrigue ne se relâche pas : le récit est ponctué des témoignages et états d'âme des protagonistes, chaque nouvelle apportant son lot de découvertes et de retournements de situations imprévisibles, de réactions surprenantes (Norman, en tueur potentiel et sa femme Suzanne se redécouvrent à l'occasion de scènes d’anthologie). Iegor Gran nous permet aussi d'apprécier les réflexions hautement spirituelles de son héros, en citant des pages de son livre le plus connu !! Résultat : testé et approuvé, un merci à ma chère I !

Éditions P.O.L

emprunté à ma biblio (je crois que vous l'aviez deviné !) 

L'agrume - Valérie Mréjen ****

Et voilà, je retrouve Valérie Mréjen, celle qui m'a enchantée avec Mon grand-père, un portrait au vitriol du patriarche de la famille. Ici, point de Papy, mais une espèce de guignol de service, Bruno R., polytechnicien et artiste égocentrique à ses heures, tantôt plasticien, tantôt cinéaste mais constamment persuadé de son génie (un melon gros comme une citrouille : oui ma chronique est tournée vers les fruits et légumes, je m'adapte au titre !) et nourri d'une pauvreté affective assez peu fréquente chez ses comparses masculins (enfin, je l'espère).
Valérie nous raconte sa «relation» chaotique et perverse, où elle l'attend des heures (au téléphone, chez des amis, au cinéma, au café, au restaurant etc) sans que l'Agrume (son nom d'artiste) daigne s'excuser ou alors invente des scènes abracadabrantesques d'empêchement. Il faut dire que le début ne semble pas clair. Bruno R. a une compagne avec qui il vit, lorsqu'il rencontre l'auteure et décide de quitter celle-là. Le grand art de Valérie Mréjen reste de décrire les scènes sans laisser le moindre pathos et sans ménager la chèvre et le chou : en cela, elle se rapproche étonnamment d'Annie Ernaux. On la découvre atone, candide, amoureuse, dépourvue de sens critique, ballottée par un mec qui n'en a rien à fiche d'elle, excusant ses moindres faits et gestes, admirant son toupet incroyable (attitude méprisable et si significative de B.R vis-à-vis d'autrui, expliquée et non excusée par son égocentrisme). Quiconque n'a jamais connu ce genre de relation pourrait se moquer et réagir violemment devant ce comportement attentiste. Malheureusement, Valérie Mréjen a réussi parfaitement à synthétiser ce que certaines femmes vivent ou ont vécu, sans surenchère, la juste réalité bien triste. Je plains la compagne de B.R, s'il en a une. 
L'agrume est un petit livre bien utile, à l'humour caustique de 71 pages, à l'édition magnifique et soignée, que je suis contente d'avoir rencontré !


Livre reçu et lu à l'occasion de l'opération Libfly/Un éditeur se livre Les éditions Allia que je remercie infiniment pour ce très beau cadeau.

évasion musicale : I follow rivers - Lykke Li