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La légende de nos pères - Sorj Chalandon ***

Marcel Frémaux est biographe familial : il brode un recueil des souvenirs de chaque client, un doux roman, une transmission écrite, un héritage littéraire. A l'aube des 84 ans de son père, Lupuline Beuzaboc le contacte pour que Tescelin  Ghesquière alias Beuzaboc lui narre sa vie de résistant français. Marcel se souvient de ce couple père-fille lors de l'enterrement de son propre père, Pierre Frémaux, également grand résistant lillois connu sous le nom de Brumaire.  
Beuzaboc, vieil homme acariâtre, cède à Lupuline et accepte les nombreux entretiens nécessaires à la constitution de sa dernière œuvre : l'histoire militaire de sa vie ! D'entretiens en entretiens, les anecdotes se succèdent. Tel un journaliste écrivain (un clone fictif de Sorj Chalandon), Marcel recoupe les informations, cherche à les valider avec la presse locale de l'époque, afin de consolider l'ossature de l'ouvrage. L'ébauche du roman tarde à s'installer, contrairement au doute et à la canicule (nous sommes à l'été 2003).
Je vais débuter par l'explication de ma note basse : j'ai aimé l'histoire qui possède des qualités indéniables (rappel des méthodes d'investigations journalistiques, relation émouvante entre Beuzaboc et Lupuline, magnifique hommage aux résistants français - ceux qui sont restés dans l'ombre et le sacrifice pour le bien-être et la liberté de tous) mais je regrette l'absence totale d'émotion si présente pourtant dans Retour à Killybegs. J'aurais aimé être sensible aux anecdotes du père du héros, bien présent malgré sa mort physique que je considère comme le troisième personnage masculin central de l'histoire, dont on fête le vingtième anniversaire mortuaire. J'ai lu ce livre, sans pincement au cœur, malgré les thèmes si importants qu'il dégage : la droiture et l'honnêteté vis-à-vis de soi-même, la protection d'un mythe de l'enfance, les liens parentaux, le souci de la liberté (la très belle anecdote du monument aux morts lillois rappelle notre liberté durement acquise), la transmission et le roman familial, la recherche du père, la résistance et l'hommage aux otages (principales victimes de représailles). L'ultime scène entre Lupuline et Beuzaboc demeure la plus belle. Ce livre riche méritait un autre traitement, plus lyrique à mon sens : il est resté sur un plan journalistique et c'est bien dommage ... sauf pour la ville de Lille magnifiquement décrite !

Éditions Grasset 

emprunté à ma biblio (lu dans le cadre d'une sélection de mon comité de lecture)

La destruction du Parthénon - Christos Chryssopoulos ****

Quand Libfly a proposé de recevoir ce livre contre critique, vous pensez bien que je n'ai pas longtemps résisté. Après un superbe séjour à Athènes, j'étais plus qu'intéressée de découvrir une fiction narrant la destruction du monument emblématique de la ville : le Parthénon !
Christos Chryssopoulos a imaginé l'inconcevable pour tout Grec qui se respecte (et accessoirement, tout touriste abordant Athènes la première fois) à savoir : l'absence de l'Acropole ! Malheureusement, je réalise avec effroi que cette scène pourrait tout à fait s'envisager. Perpétuellement en rénovation jamais complètement finie (faute de moyens), entouré d’échafaudages et de barricades pour la sécurité de ses visiteurs, le Parthénon surplombe Athènes, la dominant de sa magnifique hauteur, tout de blanc vêtu. Foi d'une histoire olympienne, à l'image d'une ville en équilibre constant entre passé et avenir, il méritait bien un roman grandiose : je ne suis pas sûre que le sujet de sa destruction lui aurait convenu !
Un homme a projeté et réussi l'attentat contre l'Acropole : plus que de vieilles pierres, une nuée de poussières et un désastre idéologique : plus de passé, plus d'avenir ! Le criminel est rapidement retrouvé, découvert à cause de sa joie peu discrète. Tour à tour, se confessent le gardien du temple, l'auteur des faits Ch. K. et son voisinage puis une jeune recrue militaire. On découvre une proclamation de la Société des Saboteurs Esthétiques d'Antiquités (SSEA) érigée par l'intellectuel anarchiste Yorgos  V. Marris (pourfendeur d'une liberté absolue des humains jugés trop esclaves d'un passé lourd quoique prestigieux), qu'aurait pris pour argent comptant Ch.K.
Sans être un coup de cœur, ce livre mérite vraiment le détour : la construction intéressante et vivante des différentes interventions orales et écrites, l'analyse de l'auteur sur l'implication de l'architecture antique sur notre état d'esprit (la thèse suggérée d'Yorgos précise que nous nous attachons tant aux vieilles pierres au point d'engendrer une sorte d'aliénation qui peut nous empêcher de nous projeter de l'avant : pourrions-nous vivre sans elles, sans en perdre une certaine identité ? ), le traumatisme généré par la destruction de l'Acropole causant un profond choc culturel (page 55 : «Personne ne veut y croire...Ils n'en croient pas leurs yeux. Rien n'est vraiment certain, rien n'est encore définitif. Qu'est-ce qu'il reste ? Un rocher éclaté, c'est tout.»). 
Un thème en lui-même riche, des points de vue contradictoires explicites, un plan narratif haletant et le récit relativement court (moins de quatre-vingt pages) et accessible à tous, survivent aux quelques répétitions maladroites et à une expression écrite sans grand lyrisme (parfois, le style employé se rapproche plus de l'essai que du roman). Malgré ce léger défaut, j'ai passé un très bon moment de lecture avec La destruction du Parthénon ... que je ne souhaite pas


Traduction d'Anne-Laure Brisac.
Livre reçu et lu grâce à un partenariat Libfly et les éditions Actes Sud, que je remercie vivement pour cette belle découverte. 

(et de 3/ au moins 1 pour le challenge Voisins Voisines d'Anne)
                                                                  

Le Cid - Pierre Corneille *****

Et dire que Le Cid est dû à une décoration mal vécue par un des protagonistes, qui a fichu une pagaille monumentale : franchement, on dit à tort que les femmes sont compliquées, mais au temps de Corneille, les hommes espagnols (puisqu'ici, point de France mais plutôt une belle Castille) ont l'art de mettre de l'embrouille, là où il n'y en a pas besoin !
Don Diègue et Don Gomès sont deux nobles de la cour du premier roi de Castille, Don Fernand, s'apprécient d'autant plus que leur progéniture se découvre tout plein de points communs, (très très communs, on pourrait même dire) : le fils du premier, Rodrigue, est tombé fou amoureux de la fille du second, Chimène (sentiment totalement partagé). Seulement voilà, Don Fernand a anobli davantage Don Diègue pour le remercier de ses nombreux faits d'arme passés et cette nouvelle distinction n'est pas au goût du copain, profondément jaloux, estimant qu'il aurait mérité le titre. Résultat : une grosse empoigne verbale, qui se termine par un soufflet de la part de Don Gomès plus alerte que le père de Rodrigue : ce dernier ne réagit pas à l'infamie, conscient de son état de forme chancelant, le désormais célèbre « Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! » . Et voilà, Rodrigue chargé de réparer la honte de son père et d'imposer un duel à Don Gomès, dont il en sort vainqueur et criminel. Indignité réparée pour Rodrigue (mais au prix de la perte de Chimène), cruauté des faits (Chimène ne peut choisir entre demander vengeance au roi, «réparer» la mort de son père et taire son amour pour le meurtrier de celui-ci: «Après mon père mort, je n'ai point à choisir»), dilemmes cornéliens dans toute leur splendeur ! Mais, pendant ce temps-là, les Mores rôdent : et si c'étaient eux, les tenants et aboutissants du récit ?
Une plume magistrale (vraiment), qui n'a absolument pas perdu de sa fraîcheur, une histoire d'amour universelle, de l'honneur à foison, une musicalité des phrases si belle qu'à chaque moment de ma lecture, j'ai imaginé des slameurs reprendre le texte : peut-être qu'un d'eux l'a déjà produit ? Comment ne pas fondre devant les arabesques et figures littéraires ultra-connues : de la litote de Chimène « Va, je ne te hais point » au modernisme des néologismes de l'époque «Ne soyons plus en peine, Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé, Si l'offenseur est père de Chimène». La richesse lexicale masque et temporise les longueurs sur la fin : je me serais bien arrêtée à la justification du nom de Le Cid. Mais cinq actes se méritent et ne se détruisent pas : Corneille, aussi moderne pour son époque soit-il, ne pouvait pas tout se permettre, son texte fut déjà largement amendé par Georges de Scudéry, qui lui a reproché, en particulier, le personnage auxiliaire et «inutile» de l'Infante.
En résumé :  une très grande œuvre à (re)découvrir.

Classiques Larousse

à ma maison

évasion musicale : A la faveur de l'automne - Tété (une chanson sublime, un texte magnifique, un arrangement musical simple et discret : bref que du bonheur ! Je ne m'en lasse pas, j'ai acheté l'album, juste pour cette chanson)

 














Note personnelle : découverte d'un nouveau challenge chez Adalana, grâce à Catherine, et inscription confirmée : challenge Les naufragés.
Vous avez le choix pour le très beau logo et surtout vous ne vous engagez qu'à un seul livre (idéal pour la tortue-lectrice que je suis mais qui s'améliore)

Retour à Killybegs - Sorj Chalandon *****

Le traître, ici, est Tyrone Meehan, gars du pays de Killybegs. Suite à une bévue (?) inexplicable, Tyrone ne comprenant pas son geste mais tout en lâcheté, garde l'ultime vérité pour lui, vérité que ne divulguerait aucunement l'IRA (groupe armé dont il est membre) après avoir sacralisé la victime au ban des martyrs. Tyrone vit par omission, jusqu'au jour où il est contacté par les agents britanniques en quête d'infiltration et de bons indicateurs. L'intrigue oscille entre le passé obscur de Tyrone et son présent de vieillard acariâtre.
Outre l'instrumentalisation de la faute, ce qu'il y a de remarquable dans le récit, demeurent l'aisance et l'acuité dont fait preuve Sorj Chalandon, à extraire en chacun de ses personnages la complexité de leur âme, de leur vie irlandaise, de leurs choix liés à l'intime. L'intrigue loin d'être manichéenne, nous les présente, chacun possédant une part d'ombre et de lumière. On les voit évoluer, on ne les déteste pas et on arrive même à les comprendre. On les survole et on admire leur dignité souveraine. La force d'écriture de l'auteur reste la description quasi-chirurgicale des états d'âme du héros : est-ce trahir que de sauver des vies ? D'un certain point de vue (qui peut s'entendre), le « gentil espion aux ordres des Britanniques » n'a-t-il pas œuvré pour une paix préférable ? Ce conflit anglo-irlandais, loin d'être réglé, montre la difficulté de communiquer en temps de guerre, de s'affranchir de trahisons multiples. Rien n'est simple ou prévisible, sauf peut-être la parole non tenue des dignitaires britanniques. Reste toutefois une question pleine et entière : pourquoi ce geste sur Danny ?
Vous préciser que ce livre est une pépite me paraît superflu. Véritable pendant littéraire complet et magnifique du subtil film Le vent se lève de Ken Loach sur la question irlandaise, Retour à Killybegs ne nous apporte que du bonheur !

Éditions Grasset

Grand prix du roman de l'Académie française 2011 

avis : Evalire

emprunté à ma biblio chérie

évasions musicales : Sunday Bloody Sunday - U2 (vidéo ci-dessous) et In a Lifetime - Clannad / Bono  (hommage à la culture irlandaise qui a imprégné fortement mon adolescence et à leur île dont la séparation laisse une tache indélébile pour moi)

La jeune fille à la perle - Tracy Chevalier ****

La jeune fille et la perle, un livre lu en 2001 mais jamais oublié. Ce qui est remarquable reste à la fois la qualité littéraire de l'auteure (et de sa traductrice) tant dans le style que dans l'intrigue. Il est souvent rare d'obtenir les deux en même temps. Une jeune fille est engagée par le peintre ténébreux Vermeer pour s'occuper de la maisonnée et de sa nombreuse marmaille. Discrète et efficace, ressentant de plein fouet la hiérarchie sociale, miss Griet poursuit son petit bonhomme de chemin, décrivant ses nombreuses tâches, essuyant les petites humiliations. Et puis Vermeer l'observe, sent le potentiel visuel de la demoiselle et lui attribue un bijou de famille (non ce n'est pas ce que vous croyez)... arrive l'embrouille !
Voilà le bonheur de ce livre consiste à l'ouvrir et à poursuivre l'analyse en reluquant Colin Firth (oui, j'ai un faible pour cet acteur, inexplicable !) en Vermeer dans le film éponyme . Que de bonheur !

Traduction de Marie-Odile Fortier- Masek. Collection Folio - Éditions Gallimard 

à ma maison


Bande-annonce de l'adaptation cinématographique par Peter Webber de l’œuvre de Tracy Chevalier



D'autres vies que la mienne - Emmanuel Carrère ***

Sous un ton journalistique, Emmanuel Carrère raconte deux drames proches de sa vie: la mort d'une petite fille et la fin de vie de sa belle-sœur. 
La première partie est plus difficile à digérer : peut-être parce que le deuil d'une enfant est insurmontable, peut-être que la vie sentimentale d'alors de l'auteur était trop truffée de doutes, peut-être aussi que le parallèle avec la nouvelle vie de ce même auteur rend ce drame trop insupportable pour lui. Bref, le « moi, je » face au décès de la petite fille n'est pas tolérable. En deuxième partie, l'auteur est plus en retrait et enquête sur la vie de son ancienne belle-sœur : le « moi, je » fait place à « elle fut » et là, vraiment on est bluffé(e) par son écriture, ses entrevues avec les hommes qui ont compté. On pleure cette femme et cette maman qui n'est plus. Les mots d'Emmanuel Carrère sonnent justes et la dernière scène est tout simplement magnifique. Voilà, juste pour cette scène-là et pour les autres, il faut lire ce livre.

livre édité en collection folio. 

emprunté à ma biblio préférée

Bande-annonce de l'adaptation cinématographique libre par Philippe Lioret de la deuxième partie (la meilleure) de D'autres vies que la mienne (sortie ciné le 9 novembre 2011)